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    <title>Histoires courtes (fr)</title>
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      <title>L’Âge quantique de la femme</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 16:58:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>L’Âge quantique de la femme</h1></header><h2  class="t-redactor__h2"><strong>L’ÂGE QUANTIQUE DE LA FEMME</strong></h2><div class="t-redactor__text">Solomon Izraïlevitch, 79 ans, était allongé sur son lit d’hôpital dans un état qualifié par les médecins de « zone à risque létal » et regardait la porte avec horreur. Il savait qui allait l’ouvrir, mais ne voulait pas y croire. Doué d’un esprit mathématique, il tenta d’analyser son horreur mystique et en vint cette consternante conclusion : Solomon Izraïlevitch avait raté sa vie. Ou plutôt : le but principal des décisions clés qu’il avait prises était – pour le moins que l’on puisse dire – loin d’avoir été atteint. Il faut cependant noter que, dans l’espoir de l’atteindre, il avait bien labouré son destin – à l’instar de l’ouragan qui, parfois, fait d’une forêt séculaire un amas de branches, de racines, de troncs et d’arbres. L’abattage est tel qu’aucun amateur de Lego ne peut reconstituer quoi que ce soit. Durant de longues années, Solomon Izraïlevitch eut peur de mourir seul ; durant de longues années, il avait, pierre après pierre, construit sa Grande Muraille de Chine qui le préserverait de cette situation. Mais l’heure était venue de récolter les fruits de son œuvre, or...<br /><br />Mais attendez que je vous mette au courant afin de ne pas vous embrouiller plus que nécessaire.<br /><br />La toute première fois que Solomon Izraïlevitch ressentit cette peur de mourir seul, c’était à l’âge de cinq ans. Il faut noter que, durant ses premières années, on ne l’appelait pas de manière aussi officielle. Sa famille l’appelait simplement Shlomo, les autres recourant à une palette allant de gentils termes affectueux à une litanie d’épithètes antisémites – parfois assez ingénieuses. Toujours est-il qu’un jour Shlomo découvrit une foule de gens chez lui. Or, il n’aimait guère les gens depuis sa conception même car les dizaines d’amis et les membres de sa famille n’avaient cessé de caresser le ventre de la mère de Shlomo durant sa grossesse, l’empêchant de dormir – cela étant dit par parenthèse.<br /><br />Au beau milieu de cette foule, notre petit misanthrope avait remarqué que la nourriture offerte se distinguait par son raffinement et sa nouveauté – sans même parler de sa quantité.<br /><br />Solomon Izraïlevitch ne livrait que rarement ce secret, mais presque tous ses plats préférés, c’est ce soir-là qu’il les avait goûtés pour la première fois. Il arrivait que, lors d’une fête ou d’un anniversaire battant son plein, il dise :<br /><br />« Eh ! Si seulement je pouvais retrouver le goût de l’oie servie au repas des obsèques de tonton Semion ! Mais non, fini, ces oies-là n’existent plus... C’est quand même d’une folle injustice : tonton Semion était un crétin achevé, or il y avait tellement de monde à ce repas qu’on aurait cru que Staline avait ressuscité, puis qu’il était de nouveau mort, mais chez nous, cette fois. Et tout ça parce que ma grand-mère avait relevé ses manches et avait mis les petits plats dans les grands. »<br /><br />Oui, c’est bien ça. La mort s’était concrètement présentée à Shlomo lors du départ du frère de sa grand-mère vers l’autre monde. Personne n’aimait tonton Semion, même tonton Semion. Il vivait avec des épouses qui se succédaient sans cesse et des enfants qui apparaissaient et disparaissaient. Non, fort heureusement, ils ne mouraient pas, simplement on ne les voyait plus jamais, parfois pour le bonheur inavoué de leur propre père – mais, soyons honnête, il les aidait du mieux qu’il pouvait et c’est justement à cause de ce soutien que les mères de ces enfants le quittaient. Elles avaient raison de craindre tout acte de tonton Semion dans la vie des continuateurs de leur lignée. L’instinct de conservation fonctionnait à plein. Tonton Semion avait le chic de gâcher tout ce qu’il entreprenait. Malgré cela, aussi paradoxal que ça puisse paraître, il était apprécié dans son entreprise, mais il y avait une petite nuance.<br /><br />Semion Shtein travaillait à l’usine. Encore relativement jeune, il avait miraculeusement appris à résoudre un problème de serrurerie avec habileté. Ce problème était si particulier qu’il aurait été très difficile de trouver un deuxième bricoleur aussi habile. C’est pourquoi l’usine gardait tonton Semion, bien qu’il fût considéré, par ailleurs, comme le dernier des empotés. Même quand la guerre avait éclaté et que, quoique déjà âgé, l’encore fringant tonton Semion voulut s’engager comme volontaire, le directeur de l’usine fit savoir à qui de droit que l’armée soviétique serait en danger et qu’il valait mieux tenir le camarade Shtein à bonne distance d’une quelconque arme, d’autant plus que sa contribution à l’entreprise qui fabrique justement ces armes était considérable.<br /><br />Mais nous nous égarons. Le petit Shlomo demanda donc à sa mère :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pourquoi avons-nous autant d’invités et pourquoi toute cette nourriture est-elle si délicieuse ?</li><li data-list="bullet">Tonton Semion nous a quittés. Nous accompagnons son départ vers ailleurs.</li><li data-list="bullet">Mais il n’est pas là. Comment peut-on accompagner quelqu’un qui nous a déjà quittés ? Et je n’ai pas compris : son départ vers où ? Il a vraiment refusé de manger d’aussi bonnes choses et a décidé de partir le ventre vide ? Mais quand va-t-il revenir ?</li><li data-list="bullet">Shlomo, mon enfant, je vais te raconter une histoire.</li></ul><br />Se déversa alors sur le psychisme de l’enfant un tombereau d’informations sur la fragilité de l’existence et la finitude de la vie. Shlomo était tout ouïe, puis, une fois la conférence terminée, s’accorda une pause pour réfléchir. Maria Yakovlevna craignit même que l’enfant ne pût absorber un tel choc et commençait à imaginer un subterfuge pour revenir sur ses pas, laissant entendre qu’elle avait plaisanté, mais le futur Solomon Izraïlevitch voulut tranquillement faire préciser une chose :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est vraiment complètement impossible de redescendre du ciel ?</li><li data-list="bullet">Oui, Shlomo, complètement.</li><li data-list="bullet">Mais et Jésus, alors ?</li></ul><br />En surchauffe devant cette question, les accus du cerveau de Maria Yakovlevna rendirent l’âme. Le problème n’était même pas qu’elle ne savait pas quoi répondre, mais qu’il lui était impossible de savoir quoi faire avec la tête encore fragile d’un petit garçon juif dans laquelle on avait fait germer les graines de la sédition. Nul besoin d’aller chercher loin la traîtresse, d’ailleurs. Shlomo et Pouchkine avaient une chose en commun, à savoir une nounou russe venue de la campagne à laquelle il avait été intimé l’interdiction de procéder à une quelconque propagande religieuse. L’interdiction avait visiblement été enfreinte et il s’agissait donc de mener l’enquête avec ses conséquences inhérentes. Néanmoins, le temps de la réponse tirait à sa fin et la mère de Shlomo, lui tirant l’oreille, lui dit tendrement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mon petit, Jésus est unique.</li><li data-list="bullet">C’est pour ça que les juifs l’ont pendu sur une croix ? Et que personne ne nous aime ?</li></ul><br />Comme vous pouvez le deviner, ce fut au tour du disque dur de Maria Yakovlevna d’exploser.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est ta nounou qui t’a dit ça ?</li><li data-list="bullet">Non, c’est ce qu’on m’a dit à la maternelle quand je leur ai parlé de Jésus.</li><li data-list="bullet">Mon Dieu, non !, chuchota pour elle-même la membre des Jeunesses communistes et tout simplement citoyenne de l’URSS.</li></ul><br />Tout cela commençait à sentir la catastrophe. À l’école maternelle, il était d’usage de croire en Lénine et aucun concept concurrent ne mettait en joie les dirigeants de cette institution préscolaire. Bizarrement, les parents n’avaient pas encore été convoqués. Maria entrevoyait, en même temps et tout aussi nerveusement, le résultat de la contre-révolution enfantine et les moyens de lutter contre l’antisémitisme et rassurait Shlomo sur le facteur « trépas » avec lequel il avait, certes partiellement mais quand même, fait connaissance via l’histoire biblique.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Shlomo, l’histoire avec Jésus n’est pas aussi simple que ça et, pour être précis, ce sont les Romains qui l’ont cloué sur la croix – je te raconterai plus tard qui ils étaient... Mais cela n’a rien à voir avec le départ de tonton Semion. Bref. Donc tonton Semion ne pourra pas redescendre du ciel et c’est pour ça qu’on l’accompagne.</li><li data-list="bullet">Mais, maman, pourquoi vous n’avez pas accompagné tonton Semion avant qu’il ne parte au ciel ? Il aurait heureux de voir tous ces invités et tous ces bons petits plats. C’est un peu comme fêter mon anniversaire, mais sans m’inviter.</li></ul><br />L’innocente question planta dans le cœur de Maria Yakovlevna la graine du doute quant à la logique et au bien-fondé de cette institution du repas funèbre et, paniquée devant la multitude de problèmes à caractère ethnoreligieux surgissant soudain, elle fit une réponse aussi confuse qu’honnête :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tonton Semion ne nous avait pas dit qu’il s’apprêtait à partir. Il vivait seul, ces derniers temps, et ne recevait que très rarement du monde chez lui... On ne savait même pas qu’il était parti, pour être franche.</li><li data-list="bullet">Donc il est mort seul ?</li></ul><br />Maria Yakovlevna n’attendait pas grand-chose de cette conversation existentielle, mais ce qu’elle pouvait encore moins supposer, c’était d’entendre une telle phrase dans la bouche de son fils de cinq ans. D’autant plus qu’elle évitait, tant que faire se pouvait, de prononcer les mots « mort » et « mourir » et croyait que Shlomo ne les retiendrait pas.<br /><br />La stupéfaction la fit acquiescer d’emblée. Shlomo fondit immédiatement en larmes. Il pleura deux bonnes heures et décida alors fermement de tout faire dans sa vie pour ne pas répéter le tragique destin de tonton Semion qui resta refroidi deux jours entiers dans son appartement, car sa femme était partie voir leur fille en province et que ses autres enfants ne lui rendaient que très rarement visite. Il n’y avait pas de téléphone dans cet appartement. Toute la famille, et notamment la grand-mère de Shlomo, la sœur de tonton Semion, avait honte, d’où l’ampleur prise par ce repas funèbre qu’ils décidèrent, c’est vrai, de ne pas organiser dans cet appartement du défunt qui leur fichait le cafard.<br /><br />Solomon Izraïlevitch passa cette information au crible. Il comprit qu’il ne suffit pas de mettre au monde des enfants, il faut faire en sorte qu’ils se souviennent de toi, qu’ils t’aiment et qu’ils prennent soin de toi en cas de besoin. C’est dès l’école que Solomon s’attela à la réalisation du plan de départ accompagné visant à rejoindre Jésus et il proposa à sa voisine de table de se marier avec lui en classe de cinquième.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ira, dès qu’on a fini le lycée, on se marie, d’accord ?, dit Shlomo tout en copiant sur elle son devoir de chimie.</li><li data-list="bullet">Ma mère ne sera pas d’accord.</li><li data-list="bullet">Dis-lui que tu lui feras des petits-enfants et qu’elle ne mourra pas seule.</li><li data-list="bullet">D’accord, je lui poserai la question ce soir.</li><li data-list="bullet">Dis-lui bien ça.</li></ul><br />Le lendemain, Ira changea de voisin de table.<br /><br />Cela n’arrêta pas Shlomo, d’autant plus qu’il est facile de deviner que, dans le cas présent, Ira était aisément remplaçable. C’est clair que, en classe de cinquième, le problème ne put pas être réglé, mais à l’âge de vingt ans, Shlomo fut père pour la première fois, avant de réitérer cet exercice encore deux fois. Il insufflait à ses enfants (deux garçons et une sœur aînée) son inextinguible énergie et son esprit d’initiative.<br /><br />Ils eurent droit aux meilleures écoles, aux meilleurs lycées, aux meilleures universités. Sans même parler des activités extrascolaires et sportives. Ni de l’ampleur des fêtes qui se déroulaient chez Solomon Izraïlevitch, causant désordre et destructions, allant même jusqu’à des incendies localisés, fruits de l’intérêt prononcé des garçons pour la pyrotechnie. C’étaient d’incessants voyages, excursions, pique-niques et autres brèves ou longues sorties. Mais le plus important était ce temps personnel infini passé en conversations avec chacun d’eux – conversations empreintes d’éducation, d’émerveillement, de rigueur et d’amour. Ce à quoi il faut ajouter qu’il ne les touchait jamais et ne permettait à personne de le faire. Solomon Izraïlevitch estimait sincèrement qu’il ne faut pas frapper les enfants, car cela les rendrait méchants – ce qui, en général, n’est pas bien et, en particulier, le priverait de leurs attentions dans la dernière ligne droite. Tous ses petits-enfants et même ses arrière-petits-enfants savaient que, pour se défendre contre une quelconque forme de violence parentale, ils n’avaient qu’à aller chez papi Solomon.<br /><br />Cependant, Solomon Izraïlevitch n’eût pas été Solomon s’il n’avait pas pris ses précautions : il avait, au cas où, investi du temps et de l’argent dans des neveux plus ou moins éloignés et, tout simplement, dans des jeunes gens vifs qui croisaient son chemin. Les années passèrent et les enfants, au fait des attentions que leur prodiguait Solomon Izraïlevitch, grandirent et mirent au monde leurs propres enfants. Papi Solomon repartit sur ce même chemin d’amour et d’éducation avec ses petits-enfants. Je ne vais pas vous encombrer de détails, mais, au moment de l’arrivée du héros de la narration à l’hôpital, il comptait au moins dix-huit personnes qui, d’une manière ou d’une autre, avaient l’évidente obligation morale de le veiller dans sa chambre, d’organiser ses soins et, le cas échéant, de lui tenir la main au seuil de la Valhalle ou Dieu sait où.<br /><br />Papi Solomon avait même écrit tous les noms sur un papier pour noter leurs venues. Il faut dire qu’il était arrivé à l’hôpital pour une raison fort désagréable, mais pas obligatoirement mortelle. Au tout début, il allait vraiment mal et peu lui importait que l’un ou l’autre fût présent ou absent vu qu’il ne reconnaissait personne. Il ne reprenait que rarement connaissance, puis la crise sembla passer, la Faucheuse s’éloigna, mais s’assit à bonne distance dans le couloir de l’hôpital.<br /><br />Solomon Izraïlevitch, transféré de la salle de réanimation à une chambre normale, se mit en toute conscience à regarder autour de lui. Il n’y avait personne. À travers le mur, la Faucheuse regarda avec compassion celui qui avait failli être son client et écarta les bras comme pour dire : « Les gens sont des vrais salauds, personne n’en doute, mais moi je serai toujours là, tu n’as qu’un mot à dire. »<br /><br />Vous pouvez vous imaginer toute la palette des souffrances qu’a endurées Solomon Izraïlevitch. Personne n’est venu. Aucun des dix-huit susmentionnés. Soixante vaines années – si l’on compte à partir de la naissance de son fils. Soixante années de marchandages, de colères, d’acceptations et autres renonciations avaient fabriqué un vrai kaléidoscope dans le for intérieur de cet investisseur trahi dans les grandes largeurs. Le froid poisseux de la solitude alternait avec une incandescente envie de vengeance. Mais Solomon Izraïlevitch était véritablement un homme bon et chassait les pensées agressives. Il cherchait en lui les raisons et se disait qu’il avait peut-être trop grossièrement lié l’existence même des enfants à la fonction de sollicitude qu’il requérait de leur part – et que c’est la raison pour laquelle Dieu l’avait puni. Même si, soyons honnête, il aimait ses enfants, ses petits-enfants ainsi que ses fameux neveux. Solomon Izraïlevitch était un être désintéressé. Et il ne pensait pas tout le temps au potentiel confort moral de ses vieux jours. Il n’était jamais content de lui-même. Cela étant, plongé dans un profond désarroi, Solomon était prêt à mourir seul – c’est pourquoi il regardait cette porte dans l’attente de la dame correspondante. La poignée tourna, sa respiration s’arrêta et une dame entra. Une autre dame.<br /><br />Natalia Petrovna Glyba était chef de service à l’hôpital.<br /><br />C’était un petit bout de femme, belle, intense et récemment divorcée. Ou plutôt débarrassée d’un inutile mari chassé – passe encore – pour son alcoolisme, mais surtout pour avoir fait allusion à l’âge de Natalia. Je cite :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On devrait peut-être regarder nos papiers. Ça te fait 58 ans et à moi aussi, sauf que moi je suis encore un homme en pleine force de l’âge, alors que toi... Tu vois ce que je veux dire, donc arrête de me prendre la tête, et dis-moi plutôt merci de ne pas agir comme la plupart des hommes de mon â...</li></ul><br />C’est à cet instant même que Natalia Petrovna déversa son thé brûlant entre les jambes de son mari. Le pantalon ne sauva que partiellement la cible visée. On entendit un mémorable couinement viril et, deux heures plus tard, Monsieur Glyba quitta la maison pour aller se faire faire ce qu’on lui avait demandé. Et pour toujours.<br /><br />Cette brûlante séparation s’était déroulée deux semaines auparavant et la fureur de Natalia Petrovna n’était toujours pas retombée – cet état rend les femmes particulièrement belles. Pour Solomon Izraïlevitch, veuf depuis déjà quelques années, Natalia Petrovna paraissait être une très jeune fille, très fraîche, et – ce qui n’était pas négligeable – survenue dans sa vie au moment le plus critique, et donc le plus utile.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous nous avez fait peur, Solomon Izraïlevitch, sacrément peur...</li><li data-list="bullet">Pardonnez-moi, je devrais sans doute vous reconnaître, mais je ne vous reconnais pas et n’ai guère de souvenirs de ces derniers jours...</li><li data-list="bullet">Natalia Petrovna, chef de service. Vous semblez aller mieux aujourd’hui, à ce que je vois, n’est-ce pas ?</li><li data-list="bullet">Il y a deux minutes, tout est devenu simplement formidable !</li></ul><br />Solomon Izraïlevitch fixa Natalia Petrovna de manière si effrontée que cette dernière en fut gênée.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Que s’est-il donc passé, il y a deux minutes ?, dit-elle en se rappelant comment faire pour minauder.</li></ul><br />C’est là que Solomon Izraïlevitch bascula. Il se vit dans le fameux tableau du fringant Pouchkine en lycéen.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous êtes entrée dans la chambre... C’est ça qui s’est passé ! La jeunesse, c’est quand même merveilleux. Je vous regarde et me repais de cette vision. Vous êtes une rose à peine éclose. C’est vrai, j’ai immédiatement repris vie et je dirais même qu’une envie de vivre m’a saisi. J’insiste pour que vous veniez me voir une fois par heure, minimum ! Vous ne pouvez pas dire non à un mourant.</li></ul><br />Solomon Izraïlevitch sourit avec magie.<br /><br />Comme vous l’imaginez, la flèche atteignit son but. Des physiciens se seraient émerveillés de ce moment. L’âge, voyez-vous, dépend aussi totalement de l’observateur. Natalia Petrovna digéra cette simple vérité, s’assit sur le bord du lit, prit la paume de la main de Solomon Izraïlevitch dans la sienne... et c’est à ce moment précis qu’une tête d’enfant surgit dans l’embrasure de la porte.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je peux ?</li></ul><br />Natalia Petrovna retira sa main d’un geste rapide et répondit :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais bien sûr ! Votre grand-père vous attend.</li></ul><br />À peine eut-elle fini sa phrase que huit personnes s’engouffrèrent en piaillant dans la chambre, chargées de fleurs, de gâteaux et de pêches.<br /><br />Les enfants, les petits-enfants et qui sais-je encore entourèrent Solomon Izraïlevitch expulsant d’un coup Natalia Petrovna du périmètre. Un flot de questions, de déclarations d’amour, d’enthousiasme devant cette guérison et de sentimentalisme exacerbé s’abattit sur le héros.<br /><br />La moutarde monta immédiatement au nez de Solomon Izraïlevitch. Aussi bizarre que cela paraisse, s’il y avait une chose qu’il voulait le moins à ce moment précis, c’était que soit remplie la mission principale de sa vie, à savoir les attentions de ses proches. Ce lien miraculeux, presque invisible, à peine tissé avec Natalia Petrovna avait été rompu avec brutalité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Taisez-vous tous ! Parlez l’un après l’autre et, par parenthèse, j’étais en train de parler avec mon médecin. Alors sortez tous et revenez dans cinq minutes !</li></ul><br />Un silence désagréable se fit auquel sa fille, Ida Solomonovna, trouva la première une issue.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Calme-toi, mon petit papa. On sait bien que tu n’es pas encore totalement remis, mais ce n’est pas du tout nécessaire de faire comme tu aimes, c’est-à-dire de tout voir en détail avec ton médecin. Natalia Petrovna nous expliquera tout de manière détaillée et nous te ferons part de ce que nous estimons utile que tu saches. Natalia Petrovna, venez avec nous dans le couloir. Allez, venez.</li></ul><br />Natalia Petrovna, éberluée par une telle pression, jeta un regard impuissant à Solomon Izraïlevitch et quitta la chambre.<br /><br />C’est alors que débuta pour Solomon Izraïlevitch un enfer inattendu pavé de bonnes attentions. Toutes les personnes de la liste, la totalité de ces dix-huit élus, émirent le désir d’honorer leur dette familiale en ne le laissant plus jamais seul dans la chambre. Même la nuit. Jamais. C’est le médecin-chef qui fut à l’origine de cette décision. Et, ce qui n’est pas négligeable, ils se portèrent tous volontaires de manière désintéressée. Sans arrière-pensées pour l’héritage. Juste le fruit de l’amour et de l’éducation.<br /><br />À un certain moment, Solomon Izraïlevitch péta un plomb et appela la sécurité pour faire sortir tous ceux qui n’avaient rien à faire là. Personne ne fit évidemment sortir personne, mais on décréta que Shlomo avait un peu perdu les pédales et n’était plus totalement conscient de ses actes. Natalia Petrovna passait le voir matin et soir, mais se retrouvait parfois sous le feu de trois vigilantes paires d’yeux et il ne pouvait plus être question d’outrepasser les limites personnelles. Le petit-fils avait emprunté à Shlomo son téléphone portable, mais ne le lui avait jamais rendu. Il s’avéra que c’était un plan secret qu’avait fomenté Ida Solomonovna qui avait remarqué l’émotion que générait son utilisation. Évidemment qu’il était ému ! Solomon Izraïlevitch tentait de trouver des alliés ou bien le numéro de portable de Natalia Petrovna. En vain.<br /><br />Le prisonnier languissait. C’était la première fois qu’il tombait amoureux comme ça, c’est-à-dire sans voir en elle le moyen de produire ceux grâce auxquels il ne mourrait pas seul. Au contraire, il s’était mis à haïr à ce moment précis tous ceux qui ne le laissaient pas mourir seul parce qu’ils ne le laissaient pas vivre seul.<br /><br />De plus, au vu des conversations qui se tenaient autour du lit du malade, ce dernier avait compris que la sortie de l’hôpital n’induirait aucun salut. Tous les rejetons, y compris ceux des cousins par alliance, avaient organisé la garde permanente pour les quelques années à venir, l’appartement de Solomon Izraïlevitch permettant à une quantité presque infinie de personnes de s’y trouver en même temps. C’est ce que Solomon Izraïlevitch comprit de la conversation qu’eurent Isa Solomonovna et son frère.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Edik, on va donc aller habiter chez papa à tour de rôle... Oui, tous. Tout le monde est d’accord, sauf toi... Papa mérite qu’on lui procure tranquillité et attentions... Voilà, c’est très bien... C’est très gentil de ta part...</li></ul><br />À ce moment, Solomon Izraïlevitch n’y tint plus. Il se leva, attrapa la canne que son fils lui avait offerte et assena de toutes ses forces un coup de crosse ciselée sur le volumineux arrière-train de sa fille Ida. C’était la première fois de sa vie qu’il frappait quelqu’un. La stupéfaction fit lâcher à Ida son portable, qui plongea dans le bouillon de poulet qui trônait sur une petite table. Sous le coup de la même émotion, le fils d’Ida Solomonovna lâcha sa banane. Ida Solomonovna, éberluée, se retourna et entendit :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et me demander, ce serait trop vous demander, bande de crétins et d’incapables ?! Vivre chez moi à tour de rôle, manquerait plus que ça ! Allez, fichez le camp de ma chambre ! Et sors-moi cette chèvre qui m’a bouffé toutes mes bananes, qu’il retourne au cirque ! Je ne veux plus vous voir ici ! Le prochain qui passe la porte, je le passe par la fenêtre !</li></ul><br />Natalia Petrovna, qui venait justement voir son patient et avait entrouvert la porte, assista à toute cette scène. Son cœur de jeune fille fut conquis à l’instant même.<br /><br />Une semaine plus tard, Solomon Izraïlevitch quitta l’hôpital. Ses enfants et petits-enfants le boycottèrent un moment, mais Natalia Petrovna dit qu’elle avait cherché un homme comme lui toute sa vie et déménagea chez l’élu de son cœur. Quatre ans plus tard, Solomon Izraïlevitch mourut dans son sommeil : il tenait Natalia Petrovna dans ses bras et ne se sentait pas seul.<br /><br />Natalia Petrovna avait le droit de toucher la moitié de l’héritage, mais elle laissa la totalité aux enfants et aux petits-enfants de Solomon Izraïlevitch qui avaient grandi en devenant vraiment des gens bien, des gens attentionnés. Ils envoyèrent encore longtemps leurs vœux d’anniversaire et de nouvel an à Natalia Petrovna sans jamais oublier de lui proposer leur aide et leur soutien.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>MARIA BOGOLIOUBSKAÏA</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 16:59:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>MARIA BOGOLIOUBSKAÏA</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">MARIA BOGOLIOUBSKAÏA</h2><div class="t-redactor__text"><em>Monologue d’une femme arrivée dans l’Au-delà</em><br /><br />En-fin ! Mais qui donc est allé compter mes quatre-vingt-dix-sept années… Quatre-vingt-dix-sept ! Quelle est la plus grande déception de la vie – ou plutôt non, pas déception : à quoi s’attend-on le moins ? Au fait que, quand on est jeune, on estime que la vie s’étire jusqu’à soixante ans et que, après, on est vieux et c’est tout. On devient vieux comme ça, d’un coup ! Hop, on passe d’un bond de l’autre côté et on meurt ! Mais non : j’ai encore vécu trente-sept ans depuis mes soixante ans. Trente-sept ans… de vieillesse ! Alors que Pouchkine, lui, n’a vécu que trente-sept ans en tout, enfance, lycée, <em>Eugène Onéguine</em>, duels, tables de jeux, femme et tripotée d’enfants compris. Trente-sept ans de vieillesse. Et je ne peux même pas me cacher derrière Alzheimer : je me souvenais de tout dans les moindres détails. Je peux même encore maintenant décrire ma chambre d’enfant ou bien les effluves du parfum que m’avait offert mon père. Le parfum… C’est les hommes, évidemment, qui doivent offrir du parfum. Si une femme s’en achète, ça trahit une absence de bonheur. Vous allez me dire qu’un homme peut se tromper sur l’odeur, eh bien il faut y aller avec lui et c’est lui qui l’achètera. Moi, la dernière fois qu’on m’a offert du parfum, ça doit bien faire quarante ans ; depuis, je me l’achète moi-même. J’entre dans le magasin, je regarde longuement les étagères – vous imaginez bien le montant de ma retraite, mais une femme a besoin de parfum… Or, quand tu approches les soixante-dix ans, tes amis, ta famille arrêtent de t’offrir du parfum : vu que t’es déjà une vieille grand-mère, à quoi ça pourrait bien te servir ?! On t’offre n’importe quelle babiole, un truc pour tricoter, pour faire des confitures ou un vêtement chaud – comme si on n’avait pas de chauffage –, mais un parfum… Comme si une femme de quatre-vingt-dix ans ne voulait pas sentir bon pour tous ceux qui l’entourent ? Comme si elle était différente d’une jeune fille ? Alors, que, justement, une jeune fille, ça sent la jeunesse, la fraîcheur, la vie, alors que nous on sent déjà la mort. Donc, nous, on a vraiment besoin de parfum. C’est même pas une question d’odeur : la femme n’est pas idiote, elle comprend bien que personne ne va l’entraîner au lit, mais il fut un temps où elle était belle, resplendissante, désirée – et on lui offrait alors du parfum. Si on lui offre un parfum quand elle est vieille, c’est – comment dire ? – lui montrer qu’on sait qu’elle l’a été un jour. Parce que, même nous, on n’y croit plus ; on regarde les photos et on se demande vraiment si c’est bien nous en jupe au genou. Et on se dit, évidemment, que vous ne pouvez pas croire ça, que vous pensez qu’on est nées vieilles.<br /><br />Il y a un homme, il y a à peine cinq ans de ça, qui venait chez moi pour étudier – un gamin, si je me souviens bien, dans les soixante-cinq ans, je crois. Il s’était entiché d’une Française, il fallait qu’il apprenne la langue, mais il ne s’était pas fait aux nouvelles technologies et les nouveaux professeurs ne lui plaisaient pas : il voulait parler avec une certaine distinction et avait fini par me trouver. C’est ma grand-mère qui m’avait appris le français, elle avait eu une liaison avec… j’ai oublié… un écrivain français… flûte, ça m’apprendra à me vanter de ma mémoire… pas Proust, non… Bon, je vous le dis quand ça me revient. Bref, mon français, il ferait pâlir d’envie n’importe quel Macron… Hé-hé, ce Macron… Plutôt pas mal de sa personne, c’est sûr. Et donc cet étudiant venait chez moi apprendre le français et, un jour, il tombe sur une photo de moi jeune (j’étais en train de les classer, mais je ne les avais pas rangées) et il est resté bien deux minutes sans dire un seul mot… Puis il me dit : « Excusez-moi, je reviens tout de suite. » Il sort et revient avec des fleurs et une bouteille de vin. On s’est posés – j’ai même mis les boucles d’oreille de ma grand-mère (ils savaient tailler les pierres à cette époque, pas comme maintenant). On reste comme ça un moment et j’ai senti qu’il m’avait vue telle que j’avais été. On a fait comme ça deux autres pauses pendant les cours, mais il ne m’a pas offert de parfum… Les photos n’avaient pas suffi.<br /><br />Si je raconte tout ça, c’est qu’il ne faut pas offenser une femme en lui offrant des cadeaux de vieille – même si finalement quelle différence, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça… Ça, j’ai eu une longue vie, quatre-vingt-dix-sept… Quand je dis ça, les gens sont ébahis, m’envient, me disent que Dieu m’aime. Moi, c’est justement cette question-là que je me pose. Tu imagines ? J’ai vu Staline et Khrouchtchev, je n’ai pas vu Brejnev – alors qu’il était pas mal de sa personne, rien à dire.<br /><br />Tiens, je me rappelle le Nouvel An quand on avait été évacués à l’arrière. C’est donc en 43, quand justement tout le monde se demandait comment ça tournerait à Stalingrad – nous, on était chez des cousins de mon père en Asie centrale. Lui était au front, mais près de Moscou. Je me souviens de l’odeur de la confiture de coing. Je me souviens de beaucoup de choses et j’en ai tellement raconté à cet élève. Il passait son temps à se lamenter et à se demander comment faire pour vivre si longtemps – il voulait tout le temps se mettre au régime. Je ne sais pas si ça pourrait l’aider ou pas. J’ai vécu longtemps, ma dernière amie est décédée, ça devait être en… il y a une douzaine d’années. Depuis, il n’y a plus personne qui se souvienne de moi quand j’avais ne serait-ce que quarante ans. Plus personne du tout, même. Juste de vagues connaissances. Et vous allez me demander comment il avait fait pour me trouver, cet élève ? Vous avez décidé de m’interviewer parce que je conseillais des metteurs en scène soviétiques quand ils avaient besoin de filmer des personnages d’aristocrates, mais c’est une longue histoire… Donc, non, personne… Dieu m’aime.<br /><br />Trente-sept ans de solitude. Ils avaient décidé d’aller à la datcha avec Ira, et moi… Je dormais tellement bien que Gricha n’avait pas voulu me réveiller. Il m’avait laissé un petit mot pour me dire qu’il reviendrait me chercher le soir et que, pendant ce temps-là, il ouvrirait la maison et préparerait tout ce qu’il faut. Et c’est tout.<br /><br />Ira n’avait pas d’enfants et moi non plus, sauf elle. Ça avait gelé et les routes étaient glissantes. Moi, je conduisais à l’époque, mais plus jamais depuis. Car ce n’était pas moi qui étais au volant, c’était Gricha, mais peu importe. Tu sais, ça m’a anéantie, évidemment, et il y a beaucoup de gens qui ne veulent plus continuer de vivre après ça, mais moi je m’en suis sortie, ça m’a bien pris deux ans, mais je m’en suis sortie. J’avais un travail, des amis, ma tante était encore de ce monde, mais quelque chose avait disparu à jamais sans que je comprenne tout de suite quoi exactement. Simplement je ne pouvais plus parler aux hommes comme avant – je ne parle pas du lit, évidemment, j’avais déjà soixante ans… Non, je parle d’attentions.<br /><br />J’aimais Gricha. Tu sais quoi ? Une solitude poisseuse a commencé à m’envahir la nuit – et la peur aussi : combien de temps vais-je encore vivre comme ça ? Je me disais, allez, une dizaine d’années et c’est tout. On dit que les gens qui n’ont pas très envie de vivre partent plus vite – mais moi… Trente-sept ans. Le plus dur, c’est de vivre et de n’aimer personne. Pour moi en particulier, c’est très dur de n’aimer personne.<br /><br />Tu t’habitues rapidement à ce que personne ne t’aime, même s’il se trouvera forcément un moche qui finisse par t’aimer. Non, ne pas aimer est insupportable. Un être humain doit aimer un autre être humain. Trente-sept ans. Il me semble, parfois, que la mort m’a simplement oubliée. Là-bas aussi, il doit y avoir de la bureaucratie et Dieu a dû lui dire : « Emporte-moi cette malheureuse au plus vite », mais elle a oublié – ou elle a mélangé les fiches par inadvertance. Tiens, il y a une histoire qui me revient ! Je m’appelle Maria Bogolioubskaïa, eh bien figure-toi que dans mon quartier il y avait une femme qui s’appelait exactement comme moi, Maria Bogolioubskaïa, avec la même date de naissance ! Tout pareil : le jour et l’année. Tu imagines les embrouillaminis permanents. Un jour, je viens me renseigner pour ma pension et on me dit : « C’est bizarre, <em>a priori</em> vous êtes déjà morte. » Je leur réponds : « Je suis morte, mais je vais continuer de venir chercher ma pension. » On a bien ri. Moi, je suis morte à l’hôpital, assez facilement en fait, et j’ai tout de suite compris que rien n’était terminé. Le médecin qui me soignait, plutôt bel homme, répétait tout le temps : « Madame Bogolioubskaïa, vous nous enterrerez tous ! »<br /><br />Mon Dieu ! Je ne lui ai pas donné les clés de l’appartement pour qu’il récupère mes journaux intimes ! Quelle imbécile je fais, quand même : j’étais sur mon lit d’hôpital et je me disais qu’il fallait que je lui demande de les récupérer, on ne sait jamais, et, pourquoi pas, les confier à une maison d’édition. Mais chaque fois je repoussais cette conversation en me disant : « Dès que je lui aurai dit ça, je mourrai, c’est sûr », or je n’avais pas envie de mourir… Pas envie… Quatre-vingt-dix-sept ans, trente-sept ans qu’Ira et Gricha se sont tués dans cet accident de voiture, mais je n’avais pas envie… On a toujours envie de vivre. Donc je n’ai jamais parlé de ces journaux intimes… Quarante-deux journaux.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>LA FENÊTRE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:00:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>LA FENÊTRE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">LA FENÊTRE</h2><div class="t-redactor__text">Il arrive parfois qu’on se méprenne tellement à propos d’une personne qu’on met longtemps à reprendre pied. Expression intéressante, d’ailleurs, dont je me suis demandé un jour si elle n’était pas l’antonyme sémantique du syntagme : « perdre pied ». Toujours est-il que l’affaire qui nous occupe a fait chanceler l’absolue certitude que j’avais dans ma capacité à percer les gens à jour.<br /><br />Mais reprenons du début. Cette histoire a même un prologue dont il en faudrait de peu qu’il ne fût plus long que la narration elle-même.<br /><br />C’est à la gare que j’ai rencontré les gens les plus heureux de leur vie. Ils sautent dans la dernière voiture du train à grande vitesse reliant Saint-Pétersbourg à Moscou un millième de seconde avant qu’il ne s’ébranle. Ils sont généralement à bout de souffle, ont les genoux qui tremblent, suent sang et eau, mais leurs visages reflètent l’apaisement le plus total.<br /><br />Même le plus fieffé des aristocrates, pour peu que personne ne le voie, fait des bonds de lièvre dans les gares quand il a peur de rater son train. Tu crois avoir affaire à un être humain, mais c’est un lièvre lesté d’une, voire le plus souvent de deux valises. Au moment de sauter à bord, il se promet : 1/ de se remettre au sport ; 2/ de toujours partir plus tôt ; 3/ d’acheter des chaussures plus confortables.<br /><br />Mais tout cela, c’est pour la prochaine fois. Là, il court au maximum de ses maigres forces et, s’il arrive à ses fins, devient le plus heureux homme de la terre. Et ce, quel que soit le but du voyage : un divorce, des obsèques, un licenciement ou une belle-mère. C’est l’orgasme de celui qui saute dans la dernière voiture.<br /><br />Et me voici donc précisément dans cet état. Ayant poussé un dernier râle sur l’épaule de la chef de train, je remontai les voitures. J’arrivai à ma place où j’avais pour voisin un garçonnet de huit-neuf ans. Dès que je signifiai ma présence, sa grand-mère signifia la sienne en demandant et ordonnant tout à la fois :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Jeune homme, seriez-vous d’accord pour que ma fille et moi nous nous asseyions l’une à côté de l’autre pour pouvoir discuter ? Et vous, asseyez-vous à ma place. Merci.</li></ul><br />La passagère en ayant terminé avec moi donna ses instructions à son petit-fils.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dimitri, surtout ne gigote pas et ne gêne pas le monsieur. Écoute ton livre. Ta mère et moi devons discuter.</li></ul><br />Étant prêt à faire le voyage debout, je n’aurais même pas remarqué si ma place avait été occupée. Je donnai donc mon accord, bien évidemment. La grand-mère m’avait plu. Elle me faisait penser au film <em>Le Cinquième Élément</em> dans lequel la créature monstrueuse avait masqué son apparence démoniaque sous un visage humain fort avenant. Ses yeux trahissaient cependant son abjection et sa peau tremblotait. Cette femme était de forte corpulence, avec des mains puissantes, un cou qu’un sculpteur aurait raté et de petits yeux derrière de petites lunettes. Il me sembla même, à un moment, qu’elle avait une langue dédoublée et une troisième paupière. Rien à voir avec une grand-mère. Une bonne femme, oui. Je n’aurais pas aimé être à la place ni de Dimitri ni de sa mère. Je compris plus tard qu’ils étaient d’accord avec moi.<br /><br />La mère de Dimitri était assise près de la fenêtre, le visage éteint et les mains jointes. Elle était courte sur pattes, malingre, et comme abandonnée, amorphe. Je crus voir ses yeux m’implorer de ne pas accéder à la requête de sa mère. Mais, au risque de me répéter, ce n’était pas une requête, c’était une information qu’on me délivrait. Poliment. Comme le ferait un gentil bourreau.<br /><br />Nous prîmes donc nos places. Il me fallut à peine cinq minutes pour saisir l’importance de la discussion. Dès sa naissance, la bonne femme avait dû avaler un mégaphone, et, quelle qu’ait pu être mon envie de me soustraire à ces bavardages, je plongeai quand même dans les problèmes familiaux de mes voisins.<br /><br />Le père de Dimitri en prenait pour son grade avec tout l’amour impitoyable dont est capable une belle-mère. À entendre cette langue de vipère, son gendre était sans nul doute l’assassin de John Lennon, le comte Dracula, le bourreau des animaux errants dans <em>Cœur de chien</em> de Boulgakov, un membre de l’équipe nationale de foot – tous à la fois. Une raclure et un monstre, un coureur de jupons et un sociopathe, un horrible père indifférent à sa progéniture et ayant pourtant une mauvaise influence sur Dimitri (puisqu’il l’aime trop de son amour ignoble). Gagnant trop peu d’argent, mais travaillant trop. J’aimerais bien naître ainsi. Tous les défauts du monde réunis dans un même être. Les piteuses objections de sa fille étaient dynamitées.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Que sais-tu des hommes ?! Moi, j’ai tout de suite compris que ton père était un salaud. Sinon, j’aurais continué de vivre avec lui.</li><li data-list="bullet">Parle-moi gentiment de papa ou ne m’en parle pas du tout. Maman, je te le demande.</li><li data-list="bullet">Ah ben non, faut qu’il entende ça !</li></ul><br />Je pense que le malheureux homme avait quitté ce monde poussé par le parfait caractère de cette femme. Il en avait assez entendu, si je puis dire. Mais c’est toujours notre choix personnel. Toujours.<br /><br />Dimitri à un moment ôta ses écouteurs et se mit à suivre la conversation. Celle-ci lui faisait mal. Il me regardait d’un regard perçant, comme s’il essayait de me dire : « C’est pas vrai du tout », mais sans s’y résoudre. De plus, le garçonnet avait pris froid et éternuait de temps à autre. À chaque éternuement la bonne femme fourrait son visage – si je puis dire – dans l’espace séparant les sièges et, avec le plaisir que ressentirait un maniaque en cours d’anatomie, bêlait : « Ça veut dire que ce que je dis est vrai ! » et reprenait le cours de son émission intitulée : « Tant que j’ai de la salive… » Dimitri se retenait et étouffait ses éternuements, mais certains se faisaient quand même entendre et le crapaud réapparaissait, sa bave légitimant ainsi les caprices des forces supérieures. Dimitri interprétait ses éternuements comme une trahison paternelle et, après chaque apparition de la bonne femme, s’excusait devant moi d’un regard signifiant : « C’est pas vrai, ce qu’elle dit ! Pas vrai ! »<br /><br />Chacun des cris tus écourtait la vie de l’adulte qu’allait devenir Dimitri, lui brûlait le cœur, le rendait neurasthénique, lui desséchait l’âme, alors que la bonne femme, j’en suis sûr, s’ajoutait une année à sa vie terrestre si utile. À un moment, le garçon, au prix d’un effort de volonté, réussit à prendre le dessus sur le réflexe et n’éternua plus. Les yeux de rat réapparurent encore deux-trois fois dans l’interstice pour trouver ce qui avait pu interrompre le soutien ésotérique reçu auparavant, sans pour autant faire taire sa mitrailleuse.<br /><br />Ce fut alors à mon tour d’avoir envie d’éternuer. Je ne sais pas ce qui me prit : était-ce une allergie, l’envie de participer, mais je me mis à gonfler mes poumons, froncer les sourcils, cligner des yeux et au moment de l’explosion, je vis… le visage de Dimitri. Il m’implorait de ne pas le faire, de ne pas participer à la chasse à l’homme… Il avait pu se retenir, mais comment pourrait-il me retenir ? On pouvait lire dans ses yeux sa totale impuissance et une certaine inéluctabilité. Je compris que, si je lui faisais ce coup-là, je ne me le pardonnerais pas. Jamais encore je n’avais bloqué l’air dans mon pharynx. Il me sembla que j’allais éclater et que l’obus qui n’avait pas été tiré tournoyait dans ma tête. Je n’attendais plus que mon cerveau explose dans tout le wagon. Mes yeux s’exorbitèrent, au sens littéral du terme, mais le garçon les avait tellement hypnotisés que tout passa d’un coup. Je me détendis. Nous nous sourîmes. Nous avions vaincu la vieille : elle n’aurait plus de soutien ! C’est nous qui avions gagné !<br /><br />Mais un salaud éternua sur notre gauche.<br /><br />La vieille s’écria : « C’est bien vrai, ce que je dis ! ». Dimitri et moi nous mîmes en quête de l’ordure, mais il se fit tout petit et n’émit plus aucun son. Valait mieux. Je l’aurais buté.<br /><br />Au bout d’un moment, la fille/la mère, le visage inondé de larmes, partit aux toilettes. Elle jeta un regard abattu à Dimitri, mais ne l’emmena pas avec elle. Le garçonnet éclata en sanglots. Ou plutôt se mit à geindre. Tout bas, sans doute pour que sa grand-mère ne l’entende pas. J’eus l’impression que ses larmes allaient consumer son siège.<br /><br />Je restais assis à ma place, une boule dans la gorge. Une phrase revenait dans ma tête comme une antienne : « Mais qu’est-ce que tu fais, salaud ? Qu’est-ce que tu fais ?... » Je me souvins m’être déjà répété ces paroles.<br /><br />Quelle année était-ce, déjà ? J’habitais tout content rue Karavannaïa, sous les toits. C’était tellement bien… La rue Karavannaïa… Les toits…<br /><br />La nourriture n’appréciait guère cette demeure, et je descendais donc régulièrement dans les bouis-bouis du quartier dans le but d’y lever un mammouth. L’immeuble d’à côté abritait un pub dans lequel je ne cessais de me convaincre des bienfaits de la bière et des saucisses sur ma santé.<br /><br />L’endroit n’était pas très grand, les habitués s’y reconnaissaient et je fis rapidement la rencontre de Bingo. Bingo s’était vu affubler de ce surnom, car il disait tout le temps : « Bingo ». Même quand on ne lui apportait qu’une maigre chopine. Pour être honnête, je ne me souviens même pas de son vrai nom. D’ailleurs, ça n’a aucune importance. Il était plus grand que moi, tant par sa corpulence que par l’étendue de ses réflexions. Bingo réfléchissait en siècles. Un jour où nous descendions des verres de vodka ensemble rue Pouchkine, il me dit :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je me demande si c’est important aujourd’hui pour Pouchkine de savoir qu’il est notre summum… ou pas ? Non, mais blague à part, il est là-bas à se bourrer la gueule avec Dantès.</li><li data-list="bullet">Pourquoi avec Dantès ?</li><li data-list="bullet">Ben avec qui d’autre veux-tu qu’il se bourre la gueule ? Pas avec sa femme, quand même. Dantès a pensé à lui toute sa vie, ils étaient super proches – si on exclut le duel. Mais qui le passé intéresse-t-il ?</li><li data-list="bullet">C’est juste.</li><li data-list="bullet">Et donc il se bourre la gueule avec Dantès, et là, vlan, les nouvelles du matin annoncent, genre, « Pouchkine est un surhomme et Dantès une ordure ». Et donc je me demande si c’est important pour eux ou pas du tout.</li><li data-list="bullet">Pardon, mais pourquoi tu t’emportes là-dessus ?</li><li data-list="bullet">Tu vois pas ?</li><li data-list="bullet">Non.</li><li data-list="bullet">Ça simplifierait nettement ma vie. Si Pouchkine en a rien à carrer, alors moi faut plus que je m’escrime à laisser une trace derrière moi.</li></ul><br />Bingo avala d’un trait l’équivalent de trois rasades de vodka. Je m’abstins. Je me sentis soudain mal à l’aise dans cette discussion.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu veux laisser une trace ?</li><li data-list="bullet">J’ai commencé à y penser.</li><li data-list="bullet">Depuis longtemps ?</li><li data-list="bullet">Depuis ce matin.</li><li data-list="bullet">T’as eu une matinée difficile ?</li><li data-list="bullet">Les matinées sont toujours faciles, du moment que tu vis inutilement. Chez un être normal, une matinée doit être à la limite du supportable. Donc, non : j’ai eu une matinée classique. J’ai rencontré un papi. Je veux mettre ma piaule en location, et il m’a pris la tête.</li></ul><br />J’étais éberlué. Bingo habitait dans un très beau deux-pièces dans le pâté de maisons jouxtant le mien. Il l’avait hérité de sa grand-mère et, pour un historien de vingt-cinq ans dégringolé au rang de sous-directeur d’une société futile, une telle habitation doit être aux confins du rêve.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu veux dire que tu mets ton appart’ en location ?</li><li data-list="bullet">Non, mais il y aurait la possibilité de louer juste une chambre.</li><li data-list="bullet">Pour que quelqu’un vienne habiter avec toi ? Mais t’as pas besoin de ça !</li><li data-list="bullet">Je vais t’expliquer : je rentre chez moi et y a le papi qui se promène dans la cour. Attention : bien sapé, veston, lunettes et canne. Il me voit et me demande : « Jeune homme, vous ne sauriez pas si, par hasard, quelqu’un n’aurait pas mis son appartement à louer dans cette résidence ? » Au début, j’ai même pas fait gaffe, et puis je me suis dit que j’allais quand même vérifier. J’ai réfléchi et me suis demandé si j’allais pas lui proposer le mien, mais, en fait, le papi, il a besoin de l’appart’ que quelques heures par jour. De ce que j’ai compris il est marié, mais il s’est entiché d’une autre. Visiblement, l’hôtel c’est trop cher, et mon appart’ c’est exactement ce qu’il cherche.</li><li data-list="bullet">Il a dit tout ça ?</li><li data-list="bullet">C’est moi qui ai demandé : « C’est à cause d’une gonzesse ? » Il a dit oui. Et vu qu’elle vient dans le coin souvent, c’est pratique pour tout le monde. Il m’a demandé de pas en parler.</li><li data-list="bullet">T’en parles pas du tout, à ce que je vois.</li><li data-list="bullet">Fais pas comme si t’étais de la résidence. Et, à part toi, personne sait. Mais tout le monde se demande de qui s’est entiché le papi. Bref, je me suis dit que j’allais lui louer une chambre dans la journée : ça me fait toujours du fric en plus, et en prime je rends heureux le papi. Je vais pas quitter mon job tout de suite. On a bu un coup ensemble, sans forcer, on s’est mis d’accord et, comme dit mon chef : « c’est du win-win ».</li><li data-list="bullet">Mais pourquoi tu me parles d’une trace à laisser, finalement ?</li></ul><br />Bingo se renfrogna, comme si je lui avais soudain rappelé un rendez-vous chez le dentiste.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On s’est mis à discuter de tas de trucs avec le papi dans ma cuisine quand je lui ai fait visiter l’appart’. C’était un scientifique soviétique. Tout ça a disparu corps et biens, évidemment, mais il y a quelque part une usine avec un truc qui fonctionne encore et qu’il a lui-même inventé. De ce que j’ai compris, le bazar en question survivra au papi, à toi et moi, vu que, depuis l’époque, rien n’a bougé dans cette usine. Et donc il est tout fier d’avoir, en plus de ses enfants, laissé une trace. Mais moi, je vais laisser quoi ? Ce serait déjà bien que je laisse des gosses, mais pour le reste, vu la situation actuelle, ce sera une trace du genre piqûre de moustique : un truc plutôt bref, mais qui fait chier. Mais je me suis dit qu’il y avait une solution. Si, dans l’Au-delà, j’ai pas besoin de trace, dans ce monde-ci je vais bien trouver quelque chose sur quoi je peux m’entendre avec moi-même. Sauf s’il s’avère que même dans l’autre monde le grand-père à la barbe blanche m’apparaît avec ses questions désagréables, alors comment faire pour vite laisser une trace ? C’est pour ça que je suis tendu depuis ce matin. Demain, je pense même que je vais pas aller bosser à cause de ça.</li></ul><br />J’ai immédiatement décidé de ne surtout jamais rencontrer de papis comme celui-ci. Ça vous fiche en l’air une vie toute tranquille. On s’est néanmoins croisés un jour. Et ces minutes restent à jamais gravées dans ma mémoire.<br /><br />Comme vous l’imaginez, Bingo loua finalement une de ses chambres au papi à la vie dissolue. Boris s’y adonnait à l’amour deux-trois fois par semaine, le plus souvent à la même heure. Il prévenait de ses visites et laissait les lieux dans un état de rangement idéal. Il nous arriva même d’avoir parfois honte de notre propre indiscipline et de notre propension au bazar. Nous savions que le papi était passé à la vue des tasses récurées, parfois d’un verre à pied lavé, de nouveaux aliments dans le frigo et des rideaux ouverts dans la cuisine. Mais ce qui nous intéressait le plus était de savoir qui était l’heureuse élue. Parce que quand même : une canne, des lunettes… et trois fois par semaine ! Nous ne nous abaissâmes pas à établir une discrète surveillance, mais le destin résolut la question de lui-même.<br /><br />Boris était d’un pédantisme achevé et, s’il avait dit qu’il quitterait les lieux à six heures, on pouvait entrer dans l’appartement désert dès six heures et une minute. Le sujet des traces à laisser dans l’histoire nous avait bien rapprochés, Bingo et moi, et nous troquions de plus en plus souvent le pub contre sa cuisine ou la mienne. Et un jour, disons à six heures trente, nous allâmes chez lui, sachant que le papi avait dû partir une demi-heure plus tôt. Une jolie jeune femme d’une trentaine d’années pénétra sous le porche avec nous, sans signe distinctif particulier, qu’on qualifierait de passante. On grimpa l’escalier et on s’aperçut qu’on se dirigeait vers le même appartement. Impossible d’imaginer une scène plus muette.<br /><br />Nous nous mîmes alors à étudier impudemment l’objet de l’amour de notre locataire. Non, mais vraiment top, finalement. Et surtout, aucune gêne affichée. Même son visage n’exprima rien quand on se retrouva face à la porte. On voulait déjà repartir en se disant que Roméo avait dû se tromper dans les horaires, mais nous n’en eûmes pas le temps. La porte s’ouvrit. Boris avait la chemise déboutonnée. Il était tout blême et semblait être au supplice.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ma petite Vera, merci d’être venue. Les garçons, désolé d’être encore là. Dès que j’aurai eu ma piqûre, je m’en irai. Pardonnez-moi, mais je ne me suis pas senti bien. Passez dans la cuisine.</li></ul><br />Boris était tout seul. Un seul verre d’eau trônait sur la table.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Boris, un jour ça vous tuera. Combien de fois vous ai-je répété que vous ne deviez pas faire ça ! Vous êtes trop vieux pour ce genre d’émotions.</li></ul><br />Nous aussi avions trouvé que l’inventeur ne paraissait pas au mieux de sa forme. Et qu’il serait temps d’interrompre cet amour. Nous décidâmes alors de le remettre d’aplomb en attendant que la piqûre arrive pour le ramener de l’autre monde vers celui-ci.<br /><br />Vera prit des comprimés, sortit son ustensile pour prendre la tension, une seringue et emmena le papi dans la chambre à coucher. Ils revinrent rapidement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Boris, vraiment, ça suffit. Je vous l’interdis, en tant que médecin, mais aussi en tant qu’amie. Vous allez finir par mourir là, tout consumé, alors qu’elle a encore besoin de vous. Un jour, les choses rentreront dans l’ordre.</li></ul><br />Boris baissa la tête.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Laisse-moi encore une dernière fois, et je m’en vais…</li></ul><br />Il s’approcha de la fenêtre, resta immobile cinq bonnes minutes, les yeux fixés vers la cour sans que je comprenne ce qu’il pouvait y trouver de si intéressant.<br /><br />Je posai la question à mi-voix à Vera :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Que regarde-t-il ?</li><li data-list="bullet">Puis-je le dire, Boris ?</li></ul><br />Le papi nous regarda d’un air où le bonheur et le malheur se confondaient et lui donna la permission :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui, maintenant c’est possible. De toute façon, je vais quitter la ville.</li><li data-list="bullet">Sa petite-fille joue en bas, dans la cour de la maternelle. Il vient la voir. Le divorce de ses parents a eu pour conséquence que les grands-parents n’ont plus accès à leur petite-fille, seulement en présence d’huissiers de justice, et sa mère passe son temps à inventer des raisons pour annuler ces rencontres. Donc lui vient ici tout le temps. Il reste assis là des heures à la regarder…</li></ul><br />Jamais auparavant je n’avais entendu battre mon cœur. Il battait dans le moindre de mes vaisseaux. Et la honte qui montait… Une honte aussi stupide que térébrante. Je n’y tins plus :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Boris… Mais pourquoi… Mais c’est… C’est si douloureux…</li></ul><br />Boris jeta un dernier regard dans la cour, enfila son veston, nous regarda avec chaleur et métamorphosa mon monde :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Comment vous appelez-vous ?</li><li data-list="bullet">Sacha.</li><li data-list="bullet">C’est douloureux, Sacha, de regarder par une fenêtre vide, mais regarder par celle-ci est tout simplement un supplice. Au revoir, les garçons. Vera, raccompagnez-moi jusqu’au métro.</li></ul><br />Boris sortit de l’appartement et n’y revint jamais.<br /><br />Bingo resta longtemps silencieux, puis exprima ce que ma tête retenait : « Mais qu’est-ce que vous faites, bande de salauds, qu’est-ce que vous faites… » Chaque fois que je traverse cette cour, je lève les yeux vers la fenêtre. Elle me semble flamboyer comme flamboie la chevelure des petits enfants courant dans le soleil brûlant de l’été. Ils ne savent pas d’où provient cette chaleur. Et peu leur importe. Il fait chaud, et c’est bien comme ça.<br /><br />Quant au soleil… Tôt ou tard le soleil s’enflammera en tentant de nous réchauffer.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>UNE MAISON UN PEU CLOSE ou AU BORD D’ELLE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:01:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>UNE MAISON UN PEU CLOSE ou AU BORD D’ELLE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">UNE MAISON UN PEU CLOSE <em>ou</em> AU BORD D’ELLE</h2><div class="t-redactor__text"><em>Des histoires comme celle-ci arrivaient dans les années 2000 et sont à la base de toute une série d’œuvres artistiques que traversent divers niveaux de cruauté. Mais celle-ci traite quand même aussi de l’amour. Chacun l’interprète à sa façon.</em><br /><br />Un certain Vadim, plutôt aisé, rentrant chez lui dans sa belle voiture rue Ostojenka, ressentit une légère collision. Il n’imaginait pas à quel point ni dans quelle direction le pare-chocs d’une petite Peugeot comme en raffolent les femmes dévierait le cours de sa vie.<br /><br />Au moment de l’accrochage, Vadim était en plein divorce, mais, à la différence de bon nombre de ses homologues, ne pouvait trouver dans ce statut familial les avantages que confère à première vue ledit statut. C’est pourquoi, en ce vendredi soir, loin d’alterner drogues et pénétrations, il rentrait chez lui. Il comptait lire un peu, vérifier les compétences de sa nouvelle cuisinière, discuter sur Skype avec son fils vivant dans une ville lointaine, jeter un œil sur les succès de la pornographie hongroise (Vadim était si rabat-joie qu’il regardait toujours les vidéos depuis le début et ne rembobinait jamais) et finir par aller se coucher.<br /><br />Le samedi s’annonçait comme une suite quasi ininterrompue d’événements : jeux sur l’ordinateur, un peu de sport, tri du courrier, et, avec un peu de chance, une tache éclatante que prendrait alors le dernier salut à un homme dans son cercueil – car le temps avait manqué auparavant –, or, le défunt étant rancunier, il ne manquerait pas de faire la liste de tous ceux qui ne seraient pas venus le saluer une dernière fois. Mais alors pourquoi aller dire adieu à une personne si malintentionnée, partie la première pour le Jugement dernier ? Allez savoir, elle pourrait dire de méchantes choses Là-haut… D’autant que, dans le noir de cette existence, même un enterrement devient prétexte à l’amusement.<br /><br />Vadim naviguait entre une maturité certaine et le début de la vieillesse, ce qui veut dire qu’il pensait parfois avoir 49 ans. En réalité, il en avait presque 56. Il approchait de cet âge lesté d’un capital de près de vingt-cinq millions de dollars amassé sans cadavres ni entourloupes notoires ; d’un business qui roulait presque sans lui ; d’un fils – quasiment un étranger – qui croit que son père vit dans l’écran de Skype ; de ses parents décédés ; de ses amis perdus et remplacés par des partenaires.<br /><br />Bref, quelqu’un de plus seul que Vadim n’existait pas, de surcroît ennuyeux, intelligent, bon, disgracieux et romantique à l’ancienne. L’argent, d’ailleurs, il ne l’avait gagné que par absence d’alternative. Personne ne l’invitait à sortir, boire des coups et, quand il était enfant, les matchs de foot se jouaient sans lui. Personne ne le conviait jamais nulle part. Il n’avait pas trouvé en lui de potentiel artistique et s’était mis, tout jeune, à trimer et à faire marcher ses neurones. Or c’est si rare en Russie que ça donne presque toujours des résultats financiers. De plus, Vadim estimait fort justement que l’argent rendrait heureux, non pas lui bien sûr, mais les membres de sa future famille. C’est ce qui arriva, mais, après sept années de mariage, sa femme l’informa très honnêtement que ses sentiments s’étaient taris. Elle prit alors une toute petite somme d’argent pour la route et se remaria par amour, aussi simplement que un et un font deux. Par amour pour le beau sexe. C’est ce qu’elle lui annonça à l’un des anniversaires de leur fils quand il était petit, alors qu’ils avaient outrageusement bu et étaient passés aux épanchements de leurs cœurs.<br /><br />Il arrive souvent que d’anciens époux restent proches l’un de l’autre après le divorce, ce qui, tôt ou tard, conduit à déclarer d’inutiles vérités mal gérées.<br /><br />J’ai tenté comme j’ai pu de décrire mon terne héros et il est temps d’en venir à l’histoire elle-même.<br /><br />Et donc Vadim s’était fait rentrer dedans. Comme c’était lui qui était au volant, c’est donc lui qui sortit pour décanter le pourquoi du comment. L’entrepreneur fut accueilli par des larmes et un barrage. La jeune fille dans la Peugeot, visiblement au fait des conséquences qu’entraîne une rayure sur une voiture comme celle de Vadim, faisait corps avec son siège, essayant de joindre sa compagnie d’assurances tout en pleurant avec retenue, sa portière obstinément close. Le visage charnu de Vadim et sa légère calvitie inspirèrent une certaine confiance et un interstice se dessina en haut de la fenêtre dans lequel il fit glisser le drapeau blanc pour parlementer. Les conditions de ces pourparlers étaient les suivantes : Sonia, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelait, n’est coupable de rien, attendons tranquillement la police et restons bons amis. Le froid de l’hiver dans la rue Ostojenka s’était répandu dans la Peugeot si exiguë que les acteurs de l’incident se réfugièrent dans le véhicule de Vadim.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous alliez où, à cette vitesse ?</li></ul><br />Vadim possédait une qualité fort étonnante pour un homme d’affaires plutôt sérieux : sa désarmante spontanéité.<br /><br />Sonia, pour de compréhensibles raisons, était de mauvaise humeur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Nulle part en particulier.</li><li data-list="bullet">On est vendredi soir. Je pensais qu’il n’y avait que moi qui étais pressé d’aller nulle part.</li><li data-list="bullet">Ceux qui disent qu’ils sont pressés se convainquent qu’ils ont un but qui les presse d’y aller. Moi, je ne me mens pas. Ma télé ne va pas s’envoler.</li></ul><br />Vadim sentit cette étrange vibration à l’intérieur de lui-même. Nous la connaissons tous. C’est ainsi que notre intuition nous souffle qu’une personne rencontrée par hasard pourrait nous devenir proche.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Sonia, autant que je comprenne, votre verre est toujours à moitié vide ?</li></ul><br />Vadim se surprit à vouloir que cette jeune fille un peu perdue, et donc si touchante, se rappelle ses paroles et que ces dernières la harponnent.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et le vôtre ?</li><li data-list="bullet">Ça dépend de qui le remplit.</li><li data-list="bullet">Bien vu. Et qui va vous le remplir aujourd’hui ?</li><li data-list="bullet">Aujourd’hui, la télé. Nous sommes tous deux dans une situation tout ce qu’il y a de plus romantique, un vrai sujet de film : la rencontre de deux télésolitudes.</li><li data-list="bullet">Je dirais plutôt de deux voitures… <em>(Avec une pointe de coquetterie)</em> Vous êtes le chauffeur ou le propriétaire ?</li><li data-list="bullet">Qu’est-ce que ça change ?</li></ul><br />La réponse de Vadim était gentille, sans un seul soupçon de vexation. Il essayait simplement de prolonger la conversation.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tout. Si c’est votre voiture, alors je viens avec vous regarder la télé. Même si vous n’en avez pas. Je plaisante. J’essaie simplement de deviner à quel groupe de malheureux vous appartenez.</li></ul><br />Sonia dit cela sans aucun sarcasme. Elle aussi voulait prolonger la conversation, et il arrive parfois qu’un coup asséné directement soit le moyen le plus efficace d’attirer l’attention de quelqu’un.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">De malheureux ?</li><li data-list="bullet">Vous êtes intelligent et seul. C’est simple comme bonjour : vous êtes trop intelligent pour être le chauffeur, et trop seul pour être le propriétaire.</li></ul><br />Vadim commençait à se laisser emporter dans les flots de Sonia.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais peut-être que je mens pour établir tout simplement un lien avec une belle jeune fille.</li><li data-list="bullet">Vous n’êtes pas très bon dans le mensonge, je suis désolée.</li><li data-list="bullet">C’en est même vexant. C’est ma voiture. Et c’est la vôtre ?</li></ul><br />Mais d’où, diable, Vadim tirait-il cet humour ? Personne ne le savait. Même sa voiture, alors qu’elle savait tout de lui. Il lui racontait tout.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non.</li><li data-list="bullet">À qui est-elle, alors ?</li><li data-list="bullet">À la banque. Encore pour trois ans. Ensuite, ce sera la mienne. Vous avez une banque ?</li><li data-list="bullet">Non, je l’ai revendue. Elle ne savait plus quoi faire des voitures qu’elle avait héritées.</li></ul><br />Sonia sourit et se tut. Vadim ne trouva pas comment prolonger la conversation et laissa s’échapper la première chose qui lui passa par la tête.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Au fait, vous voulez qu’on mette de la musique ?</li><li data-list="bullet">Je vous ennuie déjà, c’est ça ?</li><li data-list="bullet">Mais non, enfin ! Ça m’est juste sorti comme ça. Qu’est-ce que vous aimez ?</li><li data-list="bullet">C’est maintenant le moment de vérité.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ?</li><li data-list="bullet">On ne peut être proche de quelqu’un que si les goûts musicaux sont similaires.</li></ul><br />Le mot « proche » fit exploser dans l’estomac de Vadim l’attirail de l’entomologiste amateur. Mais il fit tout pour le cacher.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pourquoi ?</li><li data-list="bullet">J’ai toute une théorie là-dessus que je vais tenter d’expliquer. Pardonnez-moi si j’emploie des termes complexes, mais ils me plaisent et j’ai beaucoup de mal à les utiliser au travail. Nous aimons la musique inconsciemment. Au niveau de nos instincts. Ça ressemble à une attirance sexuelle. Vous serez d’accord avec moi qu’on peut expliquer à quelqu’un en quoi tel écrivain, tel peintre ou tel sculpteur est bon, c’est-à-dire le convaincre de l’aimer – ce qui parfois réussit. Mais la musique, ou elle plaît, ou elle ne plaît pas. Pardonnez-moi d’être aussi directe, mais ça fait bander ou pas. Et c’est comme ça. Ça ressemble à ce qu’il est très à la mode d’invoquer : notre monde le plus délicat. Et s’il est similaire chez des gens, cela signifie qu’ils peuvent avoir quelque chose de commun même au niveau des sentiments. J’aime U2. Mais vous, sans doute pas.</li></ul><br />Vadim eut soudain l’impression que, ayant réchauffé les sièges, il s’était pris pour la flamme. Il ne pouvait parler de sexe avec personne, ce qui l’aurait déjà plongé dans un océan d’émotions catastrophiques, or là, cette musique qu’il adorait et cette théorie si évidente et qui pourtant ne lui était jamais venue à l’esprit…<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Moi aussi, j’aime U2… C’est mon groupe préféré.</li></ul><br />Sonia, méfiante mais se jetant à l’eau, plongea ses yeux dans ceux de Vadim.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous ne me racontez pas d’histoires ?</li><li data-list="bullet">Mais non, regardez le nombre d’albums que j’ai dans ma voiture. Attendez que je les sorte. Voilà : <em>Joshua Tree, Zooropa, The Best</em>.</li></ul><br />Avec une ingénuité non feinte, Vadim se mit à lui démontrer ses engouements musicaux, ce qui, semble-t-il, mit à mal la méfiance que Sonia éprouvait envers les propriétaires de voitures de luxe. Le sourire qu’elle arbora était le premier qui fût sincère.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est fou, ça. Vous êtes un peu vieux pour aimer U2.</li><li data-list="bullet">Et vous, un peu jeune.</li><li data-list="bullet">J’ai toujours écouté une musique plus âgée que moi.</li><li data-list="bullet">Et moi, plus jeune.</li></ul><br />Sonia sourit derechef. Vadim crut soudain au miracle.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Sonia, que faites-vous demain ?</li><li data-list="bullet">Rien de particulier. Et vous ?</li><li data-list="bullet">Je vais à un enterrement…</li></ul><br />Vadim cala : la phrase était si peu à propos. Une pause s’ensuivit.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous voulez me donner rendez-vous dans un cimetière ? Vous êtes plus qu’imaginatif. J’ai peur de ne pas avoir de tenue appropriée.</li><li data-list="bullet">Non, bien sûr que non, j’en perds mon latin. Mais c’est vrai que je dois aller au cimetière. Prenons donc un café après mon enterrement.</li></ul><br />L’insouciance qu’affichait Sonia sembla soudain emportée par un souffle de vent.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça ferait un superbe titre de roman. Vadim, est-ce que ça fait longtemps que vous n’avez pas donné de rendez-vous à une femme ?</li><li data-list="bullet">Euh… oui. Longtemps.</li><li data-list="bullet">On peut aller ensemble à l’enterrement. À ce que je comprends, il s’agit plutôt d’une formalité pour vous.</li><li data-list="bullet">Pourquoi dites-vous ça ?</li><li data-list="bullet">Parce que vous ne ressemblez pas à quelqu’un qui viendrait de perdre un proche. D’autant plus que vous ne devez pas en avoir beaucoup.</li></ul><br />Elle prononça cette phrase avec un fond de tristesse, mais sans compassion. Plutôt comme un soutien.<br /><br />Vadim retira une couche de plus de sa carapace.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, c’est vrai. Mais comment avez-vous deviné ?</li><li data-list="bullet">Vous avez un regard chaleureux, or vous n’êtes plus si jeune. C’est comme si vous aviez beaucoup emmagasiné, mais n’aviez rien rendu.</li></ul><br />Encore une couche…<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Eh bien, je ne pensais pas avoir un regard particulier. Merci, c’est un peu inattendu, c’est rare de nos jours de voir les gens vous regarder dans les yeux. Mais je vais quand même aller seul à cet enterrement. Ça ferait bizarre si j’y allais en couple.</li><li data-list="bullet">Pourquoi donc ? Je risquerais d’en devenir l’objet de curiosité le plus discuté et tout le monde en oublierait le défunt ? Une émission people vous filmerait-elle ?</li><li data-list="bullet">Non, je ne fais guère les mondanités…</li><li data-list="bullet">Dommage. J’ai toujours rêvé de me retrouver dans l’actualité mondaine, même si c’est lors d’un enterrement. Donc j’attends vos propositions.</li></ul><br />Totalement débarrassé de son armure, notre homme rajeunissait à vue d’œil. Les premiers traits de caractère qui lui revinrent étaient l’insouciance et l’embarras – ces dispositions qui nous font vraiment aimer.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je passerai vous chercher et nous… Nous trouverons bien quelque chose à faire, je ne sais pas encore quoi.</li><li data-list="bullet">Absolument, faisons donc quelque chose. Je me suis bien réchauffée. C’est si agréable d’avoir un chauffage qui marche normalement.</li></ul><br />Elle retira ses gants de laine, découvrant ainsi une bague brillant tristement sur son annulaire. Ces bagues ont pour coutume de tenter d’échapper à la vue, mais celle-ci n’y parvint pas.<br /><br />Vadim se figea. Les ailes du papillon se rétractèrent. Sonia eut soudain honte et se sentit mal à l’aise. Elle était tellement habituée à ce que cette bague calmât généralement les hommes qu’elle avait oublié qu’elle pût entraîner une réaction inverse. Vadim perdait à vue d’œil sa nouvelle jeunesse, retrouvant son âge effectif, mais, ce processus étant irrégulier, c’est un vieux garçonnet privé de patinoire qui était désormais assis dans cette voiture.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Nous n’habitons pas ensemble, mais mon mari n’est pas la personne la plus facile au monde et je n’arrive toujours pas à divorcer. Pour ne pas le fâcher, je porte cette alliance, qui me permet aussi d’éviter des propositions inopportunes.</li></ul><br />Sonia s’interrompit net, mais c’était déjà trop tard.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">La mienne est donc inopportune. Pardonnez-moi, j’aurais bien sûr dû demander.</li><li data-list="bullet">La vôtre ne l’est pas. C’est vous qui devez m’excuser, j’aurais dû vous le dire tout de suite, mais tout s’est passé si vite. Je vous prie réellement de me pardonner et, si pour vous c’est inconcevable, je le comprendrais, mais nous n’habitons effectivement plus ensemble. Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que je raconte ! On s’apprêtait juste à se revoir. Bref, non seulement je ne sais pas conduire, comme on a pu le constater, mais je ne sais pas non plus aller à des rendez-vous.</li></ul><br />Sonia, confuse, regarda avec une pointe d’espoir cet homme seul qui venait tout juste de revenir dans sa cinquante-sixième année. Vadim lui répondit d’un étonnant regard comme peu d’êtres humains en sont capables – le regard d’un être vivant ressentant pleinement sa nécessité.<br /><br />Un policier frappa à la vitre.<br /><br />Ils se marièrent six mois plus tard. Vadim, que le business mené dans ces années 1990 si compliquées avait bien rompu à la chose, dénoua rapidement la situation avec l’ancien mari de Sonia. Si bien qu’elle obtint même une jolie somme – selon ses critères. Les enfants que l’on ne prend pas pour jouer au foot se transforment parfois en véritables requins.<br /><br />Un jour, Sonia entendit Vadim parler avec ceux qu’il considérait comme ses ennemis. Ce fut l’une des plus grandes surprises de leur vie commune, car tous les autres jours il se comportait avec elle de manière tout aussi insouciante que le vieux garçonnet de leur première rencontre. Sonia devint libre et, surtout, indépendante financièrement. Après cela, Vadim – dont on peut penser qu’il nourrissait quelques doutes quant à ses réelles motivations – lui demanda sa main assez rapidement. Il lui dit très directement que, à son âge, tout est clair après trois rendez-vous. C’est comme avec la musique. Ça plaît, ou pas.<br /><br />Sonia lui sourit en retour et lui donna son accord, bien qu’une brise étrange revienne souffler sur son visage.<br /><br />Elle avait infiniment raison : la musique et le sexe. Difficile de tromper son monde sur ces deux sujets. C’est pratiquement impossible, à moins d’être un génie du mensonge.<br /><br />L’amour d’un groupe à la mode, fort inhabituel pour deux personnes absolument pas à la mode, et l’insatiable attirance physique pour cet homme et cette femme totalement étrangers au Kamasutra soudèrent plus fortement leurs destins que n’auraient pu le faire l’intelligence, l’argent ou le respect.<br /><br />Vadim lui demanda un jour :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">La musique et le sexe s’entremêlent toujours ? Selon toi, si deux personnes aiment la même musique, ils vivront forcément une passion commune ?</li><li data-list="bullet">On vit une passion ?</li></ul><br />Sonia éclata de rire.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je plaisante, mais je sais qu’on est bien ensemble, qu’on aime la même musique et que donc ma théorie fonctionne.</li></ul><br />C’est vrai qu’au lit c’était très bien. Ce n’était pas passionné – Sonia ne plaisantait pas –, c’était simplement bien, agréable, libre et chaleureux. « Un bon amant » : quelle expression stupide. Tout est faux dans cette expression. Cela dépend toujours de deux personnes et de leurs entrelacs aériens.<br /><br />Et donc ce fut de manière tout à fait inattendue que, au seuil d’une vieillesse précoce, Vadim devint heureux. Vraiment heureux. Quelqu’un avait besoin de lui, l’aimait et il le croyait. Mais, comme cela arrive souvent, le malheur ne se fit guère attendre. Le cœur. Le SAMU le sauva, mais peu après les médecins lui annoncèrent qu’il faudrait qu’il subisse une opération, pas extrêmement compliquée, mais qui comportait cependant des risques.<br /><br />Le soir, un numéro masqué appela Sonia. La fameuse brise souffla de nouveau. Le lendemain matin, elle partit le retrouver.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Sonia, le moment ne peut pas être mieux choisi. Tu as de la chance : le contrat va se terminer plus tôt que prévu.</li></ul><br />Sergueï, comme lors de leur première rencontre, était gai, léger et absolument impitoyable dans l’expression que renvoyaient ses yeux qu’on aurait crus artificiels.<br /><br />Sonia se souvint qu’il lui avait proposé d’un air indifférent un contrat inhabituel : un mariage avec un homme bien et trente pour cent de son héritage à son décès. Personne ne parlait de meurtre, mais, pour une raison inconnue, Sergueï prévoyait une vie commune assez courte.<br /><br />C’est dans ce même restaurant qu’elle avait découvert sa vie, ses engouements musicaux et sexuels, ses livres préférés, les traits de caractère de ses anciens employés, qu’elle avait écouté des messages sur son téléphone et qu’elle avait commencé à ressentir une certaine sympathie pour lui. Autant qu’elle le pût : plusieurs anciennes histoires personnelles avaient privé Sonia de tout sentiment et de tout retour sur elle-même. Elle ne faisait confiance qu’à elle et à l’argent en espèces. La citation a beau dater, elle est toujours exacte.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous allez le tuer ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr que non. Juste une opération qui tourne mal. On essaie de ne pas aller plus vite que la musique, mais, si tout tombe bien, à quoi bon traîner ? Tous nos accords sont en vigueur. Tu gardes trente pour cent et le reste, on le sort, je te dirai comment. Pourquoi ? Tu t’es déjà attachée ? Ça arrive, la première fois… D’autant plus que ce n’est pas un mauvais bougre. C’est même curieux que, finalement, personne n’ait eu besoin de faire ça plus tôt… Jeune homme, j’ai fait mon choix : je vais prendre un Vitello Tonato.</li></ul><br />Sergueï était un vrai professionnel.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui, vous devez avoir raison… C’est un type bien. Je dois effectivement m’être attachée. Et puis il y a U2, aussi. Maintenant, je les écoute tous les jours. Écoutez, ce serait possible de…</li><li data-list="bullet">De casser le contrat ?</li><li data-list="bullet">Je comprends que c’est une question stupide… Un accident de voiture pour deux ?</li><li data-list="bullet">Tu ne nous tiens pas en haute estime. On n’est pas des sauvages. D’autant plus que, je te le répète, c’est ta première expérience. On aurait pu prévoir que tu n’y arriverais pas. Casse le contrat. Dis-lui tout.</li></ul><br />Il ne restait de Sergueï que l’abîme insondable de son regard : deux abysses scrutaient Sonia.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il en mourra. Ça nous fera moins de boulot. Ça fait presque un an qu’il nage dans le bonheur. Crois-moi que, si on lui donnait aujourd’hui le droit de choisir, il se taperait lui-même une anesthésie pour ne rien savoir et partir heureux. Il a 56 ans, quelqu’un l’aime, l’aime vraiment, comme il le croit, on a bien vérifié de tous les côtés, même son voisin dans l’avion l’a fait parler exprès. Il te fait une confiance absolue et, à travers toi, au monde entier.</li></ul><br />C’est comme si Sonia venait de comprendre ce qu’est d’être le monde entier pour une personne unique : un fardeau qu’on n’a pas très envie de porter. Sergueï continua.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Si tu savais combien je donnerais pour qu’on me roule dans la farine comme ça ! Je pourrais mourir tranquille, noyé dans mes illusions. Et sache aussi que sa mort ne fera de peine à personne. Tu comprends ? À personne du tout. Toi, je ne te compte pas. Ce qui fait que tout le monde sera heureux. Or toi, tu veux le faire souffrir, l’écorcher vif. Ça lui servirait à quoi de continuer de vivre, alors, après ça ? Ou alors tu te dis que tu vas juste te taire, ou que tu vas inventer un truc ? Mais ça ne marchera pas. Je suis désolé. Si tu tournes autour du pot, c’est nous qui lui annoncerons la nouvelle, ce qui lui donnera confiance en nous d’apprendre ça. Mais toi, désolé de te le dire, tu seras obligée de te faire opérer.</li></ul><br />Le professionnel était plus que décidé : il parlait comme quelqu’un qui joue son va-tout, avec une certaine fébrilité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Si tu veux, tu lui racontes tout demain. Vas-y. Et on ne te cherchera pas de noises. Tu nous as déjà donné suffisamment de renseignements, on trouvera une solution pour récupérer l’argent. Tu nous renverras l’ascenseur une autre fois. T’es quand même un vrai génie. Mais dis-moi un truc : tu l’aimes un peu, au moins ?</li><li data-list="bullet">Je ne sais pas… Peut-être que je l’aime un peu. Je n’imaginais pas que ce serait si pénible…</li><li data-list="bullet">Pénible. Si tu es prête à lui dire toute la vérité, alors vas-y. Prends ton courage à deux mains et vas-y. Mais si tu l’aimes ne serait-ce qu’un peu, tu ne lui diras rien. Or tu n’as pas pu ne pas commencer à l’aimer un peu depuis tout ce temps. Tu sais bien que les gens qui aiment ne disent pas la vérité.</li><li data-list="bullet">Et si je lui dis la vérité, vous ne le tuerez pas ?</li><li data-list="bullet">Apportez-moi, s’il vous plaît un café allongé avec un peu de lait froid.</li></ul><br />Sergueï pouvait passer facilement d’une chose à l’autre.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, on ne le tuera pas. En tout cas, pas maintenant. Sauf si cette conversation le tue, bien sûr. Il a le cœur fragile. C’est pour ça qu’on l’a choisi.</li><li data-list="bullet">Sergueï, vous croyez à l’Au-delà ?</li><li data-list="bullet">La nuit, oui. Le jour, non. Pourquoi ?</li><li data-list="bullet">D’après vous, on lui dira la vérité, Là-bas ?</li><li data-list="bullet">Tu as peur que ça te fiche la honte. Là-bas, non, c’est sûr. Là-bas, les gens sont pleins d’amour, et les gens qui aiment ne disent jamais la vérité, je te l’ai déjà dit. Il n’y a pas de vérité au paradis, or c’est sans doute là qu’il atterrira. C’est fou, le temps qu’ils mettent à apporter le sucre.</li></ul><br />La veille de l’opération, le soir tombant, Sonia s’assit sur le canapé du salon, prit la main de son mari dans la sienne et monta sur le fil du funambule.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vadim, je voulais te parler…</li><li data-list="bullet">Ne crains rien. Au cas où je mourrais, j’ai déjà pris toutes mes dispositions.</li></ul><br />Il regardait sa femme avec les yeux du chenapan débarquant chez sa gentille mamie pour fuir ses méchants parents.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu es bête ou quoi ! Comment peux-tu parler de ça !</li></ul><br />Sonia ne pouvait pas regarder ses yeux d’enfant. Elle eut l’impression que ses côtes l’enserraient soudain comme un carcan. Vadim continua.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu sais, je me suis dit que ce ne serait pas plus mal de partir doucement dans mon sommeil. Pas maintenant, bien sûr, si c’est possible, car j’ai encore tant de choses à te dire. Il faudrait qu’on ait encore une dizaine d’années à vivre en commun. Mais pour le reste, en y réfléchissant, je me demandais comment faire pour mourir heureux, ce qui veut dire en étant près de toi, mais avant toi.</li></ul><br />Les côtes de Sonia se brisaient et cassaient tout à l’intérieur. Vadim était un peu perdu dans ses rêves.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vadim, arrête, enfin, je vais me mettre à pleurer…</li><li data-list="bullet">Écoute, avant que tu ne poses ta question, est-ce que je peux te poser la mienne et que tu y répondes franchement ?</li><li data-list="bullet">Mais bien sûr.</li><li data-list="bullet">Est-ce qu’il n’y a rien de mieux au monde que la musique de U2 ? C’est vraiment ce que tu penses ? C’est important pour moi de le savoir.</li></ul><br />Sonia comprit que, soit elle disait tout de suite toute la vérité, soit ce serait encore plus compliqué de la dire plus tard… Mais il s’avéra qu’elle n’avait pas les moyens de la dire : ses forces l’avaient quittée et elle commençait à douter que dire la vérité était une bonne chose et que U2 n’était pas ce qu’il y avait de mieux au monde.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est vrai… Il n’y a rien de mieux au monde.</li><li data-list="bullet">Et toi, tu voulais me demander quoi ?</li></ul><br />Sonia, regardant son mari, le visage lumineux bien qu’un peu triste, comprit soudain ce que voulait dire Sergueï en parlant d’amour.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Moi aussi, je voulais te poser cette question sur U2. Je me demandais si tu ne m’avais pas menti à l’époque, que ça te torture depuis, et que tu vas m’avouer maintenant que tu préfères Grigori Leps.</li><li data-list="bullet">Sonia, mais comment as-tu deviné tout ça ?! Absolument, c’est bien Grigori Leps que je préfère ! Mais j’ai fait exprès de coincer ma voiture sous la tienne après avoir scrupuleusement tout appris de toi, U2, la musique et le sexe. D’ailleurs, je simule l’orgasme depuis le tout début. Et j’ai l’impression que j’y arrive très bien.</li></ul><br />Vadim éclata de rire et prit à son tour la main de Sonia, glacée.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">J’aime U2 et je suis bien avec toi.</li></ul><br />Le lendemain, Vadim ne se réveilla pas après l’anesthésie. Sonia eut peu de temps pour le voir, car on lui dit qu’une autopsie serait pratiquée pour en comprendre les causes. Il semblait dormir et sourire dans son sommeil.<br /><br />Le soir, Sonia attrapa une bouteille de vodka et en but au goulot. Puis elle s’approcha de la fenêtre. Ils habitaient au dix-huitième étage, au-dessus d’un fleuriste. Ce serait si beau. Un coup à finir dans la rubrique des mondanités. Elle trouvait comique de finir ses jours dans un magasin de fleurs en priant le ciel de ne pas tomber sur un cactus. Ça ferait vraiment mal. Puis elle se plaça tout au bord et se souvint du visage souriant de Vadim définitivement endormi, des yeux transparents de Sergueï, retourna tout ça dans sa tête, se repassa cette année écoulée dans ce qui lui restait de son cœur et fit un pas.<br /><br />Un pas en arrière.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est vrai, quoi : ce n’est quand même pas logique de partir malheureuse, alors que tu viens juste de rendre quelqu’un heureux.</li></ul><br />Sonia referma la fenêtre, revint dans l’obscurité du salon et alluma la lumière. Sergueï était assis à table.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est bien que tu n’aies pas sauté. Tu as justifié, comme on dit, les espoirs que j’avais placés en toi. J’ai gagné une bouteille de très bon cognac.</li></ul><br />Il frappa dans ses mains à la manière d’un entraîneur d’une équipe de juniors.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Maintenant, on peut vraiment te confier un projet sérieux. Elle est où, ta machine à café ?</li><li data-list="bullet">J’en ai pas.</li></ul><br />Sonia s’évanouit enfin.<br /><br />Après avoir mis un bon quart d’heure à essayer de se faire ce qui se rapprochait le plus d’un café, Sergueï acheva sa conférence de remotivation.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu sais, il fallait, pour nous, que ce soit toi qui décides de tout : de te taire, mais aussi de ne pas faire du saut sans élastique aujourd’hui. Le boulot qu’on a, c’est pour des croyants sincères. Faire semblant, dans ce cas précis, ne marche pas. Offrir le bonheur, c’est pas faire de la pole dance. Dis-moi, pourquoi t’as pas sauté ? T’as eu peur ?</li><li data-list="bullet">Oui, mais c’est pas pour ça. J’ai compris soudain que j’avais fini par rendre quelqu’un heureux. Toute ma vie, j’avais voulu ça. C’est pour ça que j’ai décidé que ça ne valait pas le coup de passer par la fenêtre à cause de ça.</li><li data-list="bullet">Eh bien voilà ! C’est ça, le plus important. Je me disais bien que tu finirais par me comprendre. Moi, par exemple, je n’ai encore rendu personne heureux, mais toi si. Tu as fait d’un être vivant, total, quelqu’un de comblé.</li></ul><br />Rares sont les personnes sachant prononcer de manière aussi gaie et légère des phrases qui vous font retenir votre respiration. Sergueï était de celles-là.<br /><br />Sonia, ne gérant plus son souffle, posa soudain une question totalement enfantine.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et si je lui avais tout dit, qu’est-ce qui se serait passé ?</li><li data-list="bullet">Le conte se serait bien terminé. Vous seriez morts tous les deux le même jour. Je t’ai menti au café, comme tu l’imagines. Mais j’ai compris tout de suite que tu ne lui dirais rien dès qu’il a engagé la conversation et qu’il a posé la question sur U2.</li><li data-list="bullet">Vous avez tout entendu…</li><li data-list="bullet">Sonia, ce sont des grosses sommes avec lesquelles nous jouons, et il nous arrive parfois de tomber sur de vilains secrets. On ne peut pas prendre de risques. Pardon, mais, comme on dit, ça n’a rien de personnel. J’ai aussi un peu joué avec toi, mais il me faut vraiment des gens qui croient en ce qu’ils font. Tu sais, si tu lui avais tout dit, ç’aurait été ton arrêt de mort. Faut pas aimer son karma plus que le bonheur d’un proche. Il est bien comme il est, maintenant. Cent fois mieux que nous.</li></ul><br />Cet homme impitoyable disait tout cela si légèrement qu’on aurait pu penser qu’il faisait allusion à une maison de repos.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais tu sais ce qu’il a pas, là-bas ? Du café. T’en veux un ?</li></ul><br />Si Sergueï avait eu avec lui un scanner, il aurait vu les changements qui s’étaient opérés à l’intérieur du corps de Sonia au niveau même de ses cellules et c’en eût été fini de son expérience cruelle, mais sincère.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, pas de café, mais quel est ce nouveau projet ?</li><li data-list="bullet">Le vingt-troisième d’un célèbre magazine.</li><li data-list="bullet">Quelle revue ?</li><li data-list="bullet">« L’Élevage canin aujourd’hui ». Ben non, « Forbes », évidemment ! Il est veuf depuis peu, donc vous avez beaucoup de choses en commun.</li><li data-list="bullet">Et vous comptez le… ?</li><li data-list="bullet">T’es vraiment une maniaque, Sonia ! Bien sûr que non.</li><li data-list="bullet">Faut encore faire connaissance avec un accident ?</li><li data-list="bullet">On n’a pas encore trouvé. Vous pourriez peut-être vous rencontrer dans un cimetière ? Finalement, à ce que je sache, tu n’es pas allée au rendez-vous après son fameux enterrement.</li></ul><br />Sergueï éclata de rire et la fixa dans les yeux. C’était juste un tir d’essai. Il voulait seulement vérifier si Sonia avait encore un peu d’humour. Jouer sur les mots et sur leurs sens était sa distraction préférée et un moyen idéal de vérifier.<br /><br />Sonia choisit de sourire.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Sergueï, côté musique, il préfère quoi ?</li><li data-list="bullet">Grigori Leps.</li><li data-list="bullet">Oh ! Mon Dieu !</li><li data-list="bullet">Je plaisante. Pink Floyd, <em>Wish You Were Here</em>…</li><li data-list="bullet">Je vais la télécharger. Mais vous n’avez personne avec Depeche Mode ?</li><li data-list="bullet">Si, mais on va pas te les confier. Eux, c’est sûr que tu auras pitié. Cette musique est plus forte que l’argent et les principes. Je sais tout de toi, même si je ne comprends pas ce que tu leur trouves. Les Pink Floyd, eux, sont vraiment top. Je suis sûr que tu les as déjà entendus. <em>Another Brick in the Wall.</em></li><li data-list="bullet">Oui, évidemment, mais il faut je que je me mette à les aimer. Est-ce que je peux vous poser quelques questions stupides ?</li><li data-list="bullet">Toi, oui.</li><li data-list="bullet">Vous-même, vous croyez à l’amour ?</li><li data-list="bullet">L’amour, c’est un truc de jeunes, un médicament contre les rides.</li><li data-list="bullet">C’est bien dit. C’est une phrase connue ou elle est de vous ?</li><li data-list="bullet">Bon… Je vois. C’est pas comme ça qu’on va avoir Forbes. Non, elle est pas de moi, ou plutôt je l’ai un peu retouchée. Je pensais que tu comprendrais. Peu importe. C’est un poète qui a dit ça. Laisse tomber. Je ne crois pas à l’amour, c’est pour ça que j’aime ma femme. Très fort.</li><li data-list="bullet">Et elle, elle vous aime ?</li><li data-list="bullet">Demande-lui après mon enterrement. Moi, c’est sûr que j’ai pas envie de savoir la vérité. Attends, je vais essayer de deviner ta question suivante. Oui, on aime la même musique.</li></ul><br />Il cligne de l’œil et finit son café.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">L’interrogatoire est terminé ? Parce que j’ai un rendez-vous galant qui m’attend.</li><li data-list="bullet">Une dernière.</li><li data-list="bullet">Vas-y.</li></ul><br />Sergueï plongea son regard dans son téléphone et souriait à son interlocutrice à l’écran.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On se reverra là-bas avec Vadim ?</li></ul><br />Sergueï, bien qu’absorbé par sa joyeuse correspondance, avait perdu toute insouciance. Il semblait souligner la clause d’un contrat.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Lui te reverra, mais toi, tu ne le reverras pas.</li></ul><br />Sergueï finit son café, se leva sans quitter son téléphone des yeux, avança jusqu’à la porte, s’apprêta à prendre congé, mais sentit soudain le regard insistant de Sonia. Un regard qui ralentit la circulation du sang dans ses veines.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pourquoi tu me regardes comme ça ?</li><li data-list="bullet">Vous savez… Vous m’avez appris beaucoup de choses, beaucoup changée aussi… Je suis prête à beaucoup de choses maintenant. Mais j’ai compris que je n’étais pas prête à tuer…</li></ul><br />Elle se tut, bien qu’il fût clair que la phrase n’était pas terminée. Leurs regards se croisèrent, l’air se fit rare, une goutte d’eau tomba du robinet de la cuisine dans un fracas tel qu’on eût cru qu’un obus avait explosé, mais ils ne l’entendaient pas. Sonia embrasait son tuteur de son seul regard et il ne pouvait pas se défendre. Il brûlait. Elle s’approcha de lui et lui chuchota à l’oreille.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je ne suis pas prête à tuer.</li></ul><br />Et ajouta lentement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pour trente pour cent.</li></ul><br />La pomme d’Adam de Sergueï eut un sursaut. Il prit soudain peur.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>UNE SUR UN MILLION</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:01:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>UNE SUR UN MILLION</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">UNE SUR UN MILLION</h2><div class="t-redactor__text">Nous avons tous parfois besoin d’une ultime goutte. J’ai fait la connaissance dans les années 2000 d’un dénommé Artur. Il remplissait une fonction intéressante – un emploi, oserais-je même dire : entretien d’embauche, sélection, formation, accueil, mise en place du programme de motivation et système de paiement du travail effectué, puis licenciement. Vous avez deviné : Artur était en charge du personnel. Pour être plus précis, il était proxénète.<br /><br />À Saint-Pétersbourg, tout particulièrement durant ces opulentes années, les conférences et les forums se succédaient sans arrêt. Ces merveilleux événements nourrissaient à satiété une bonne partie des citoyens et des invités de cette capitale du nord. Il est ainsi difficile de décrire la fête qu’ils provoquaient dans la tête de jeunes filles réticentes à travailler dans un bordel, mais aspirant néanmoins à monnayer d’une manière ou d’une autre ce que la génétique leur avait offert de meilleur.<br /><br />Car il fallait voir tous ces hommes qui venaient des quatre coins du pays !<br /><br />Des mâles 4-R : Raffinés, Replets, Raisonneurs, Riches. En Russie, coucher avec des hommes comme ça ne serait pas honteux, alors le faire pour de l’argent devient une sainte obligation. D’autant plus qu’il n’est nul besoin de coller son minois dans le catalogue des ventes. Il arrive même qu’il ne faille pas coucher, juste arpenter la pièce lors d’une soirée et rentrer chez soi finir les livres de Bounine et Brodsky. La paie est moindre, mais la conscience reste en paix.<br /><br />Artur, donc, était responsable de pas mal de choses dans cette entreprise, mais le plus important, comme je l’ai déjà dit, était de prendre les décisions relatives au personnel. La technique était la suivante : trouver un restaurant, le privatiser, répandre la rumeur que s’y déroule un casting pour que les filles y viennent, prennent place autour des tables et boivent du thé. De loin, ça faisait gynécée pour papier glacé. Artur venait s’asseoir près de celles que le tamis de son regard retenait, discutait, se renseignait sur les envies et les interdits des demoiselles, jaugeait leur intelligence et prenait la décision finale.<br /><br />Un certain mois d’octobre, une grande conférence se déroula en ville. Une directrice accompagnée de son assistante arriva. La boss, venue pour aider les apparatchiks à investir intelligemment à l’étranger l’argent volé, avait largement dépassé la quarantaine ; l’assistante, étroitement seulement. Les femmes, étant arrivées en avance, étaient parties se promener en ville. Mais la température en octobre à Saint-Pétersbourg n’étant guère propice aux grandes balades, elles décidèrent rapidement de se réchauffer. Elles entrèrent alors dans un restaurant où on leur demanda :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous venez pour la conférence ?</li><li data-list="bullet">Oui.</li><li data-list="bullet">Pour travailler ?</li><li data-list="bullet">Oui, pourquoi ?</li><li data-list="bullet">Alors, entrez.</li></ul><br />Les femmes s’échangèrent un regard, mais sans prêter à la question plus ample attention. Peut-être, se disaient-elles, qu’elles étaient tombées par hasard dans un café réservé aux participantes de la conférence.<br /><br />Mais la discussion qui s’ensuivit avec Artur fut des plus curieuses. De fait, lui se trouvait là pour son travail.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Les filles, vous n’êtes pas contre que je m’assoie avec vous pour faire un brin de causette ?</li></ul><br />Artur était bien de sa personne et il était difficile de lui dire non. D’autant plus que les invitées inattendues de ce casting ne faisaient la causette qu’entre elles ces derniers temps.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Bien sûr !</li><li data-list="bullet">Je m’appelle Artur.</li><li data-list="bullet">Maria et Anna.</li><li data-list="bullet">Ça alors ! Vous n’avez pas mis longtemps à choisir : d’habitude, toutes les Maria veulent qu’on les appelle Angelika, mais vous, vous n’en faites pas un fromage.</li><li data-list="bullet">En fait, c’est surtout nos parents qui ont choisi les prénoms, dit Maria en éclatant de rire.</li></ul><br />Elle était habituée à ce qu’on l’appelle par son nom de famille, mais fut touchée par l’attention que leur portait Artur. Il était vraiment bien de sa personne. Vraiment. Ou plutôt tellement mal qu’on n’y résistait pas.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Eh bien ! C’est rare que je discute avec des filles qui se présentent avec leurs vrais prénoms.</li><li data-list="bullet">Mais vous allez les chercher où, celles qui les dissimulent ? On n’a rien à cacher à qui que ce soit.</li></ul><br />La phrase fit tilt dans la tête d’Artur : « Celle-ci, je la crois sur parole ! C’est Moscou dans toute sa splendeur. »<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Si seulement toutes les autres étaient comme vous ! C’est la première fois que vous travaillez à une conférence ?</li><li data-list="bullet">Pas du tout. Ça fait plusieurs années que je fais ça dans le monde entier, mais pour Anna, mon assistante, c’est effectivement la première fois. Elle va en profiter pour se reposer un peu : une conférence, c’est moins de travail que de trimer dans un bureau du matin au soir.</li></ul><br />Artur apprécia à sa juste valeur le sens de l’humour de la fougueuse représentante de l’ancienne génération, qui, bien sûr, sortait un peu de la limite d’âge que lui-même s’était fixée, mais qui semblait tellement mieux, ou plutôt tellement plus qualifiée qu’absolument toutes ces filles venues pour ce concours de beauté et de propreté qu’il décida de la prendre à bord de son vaisseau, quoi qu’il arrivât. Il en oublia même quelques instants sa désinvolture pourtant à toute épreuve au point qu’il finit par ressembler à un linguiste perdu au rayon salles de bain.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Votre assistante ? Tiens donc… Mmm… Donc, vous travaillez ensemble, si je puis dire ?</li><li data-list="bullet">Oui. Anna me suit partout. Je l’ai recrutée l’été dernier. À mon âge, ne pas avoir d’assistante serait une faute de goût et mes collègues se moqueraient. Et ça fait toujours des bras en plus. Il y a des tâches purement techniques que je n’ai parfois plus la force de mener à bien.</li></ul><br />Maria minaudait en flirtant. Interdit de retirer cet oxygène aux femmes. Jamais. Qui que ce soit. Sans lui… les femmes ne meurent pas, non, elles exhalent du gaz carbonique ; l’être humain s’habitue à tout. Mais Artur comprit là qu’il y avait encore, dans sa profession, bien des choses qu’il ne connaissait pas, surtout sur le fait de mener sa tâche à bien.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu veux dire qu’Anna est avec toi depuis votre dernier job ? Comment ne pas envier une telle fidélité. Mais, si ce n’est pas un secret, c’était quoi, ce job ? Généralement, je suis plutôt au courant des destins difficiles. Alors que toi, tu respires la joie de vivre, tu es positive et, surtout, sincère !</li><li data-list="bullet">Arrêtez, impossible de faire mon travail sans respirer la joie de vivre. Les gens ne font confiance qu’aux personnes heureuses. J’ai été vice-présidente d’une banque. Mais c’était si ennuyeux, si rasoir, que je me suis lancée dans, disons, le consulting : j’aide essentiellement des fonctionnaires à résoudre un certain nombre de questions intimes. Ils ne font confiance à personne, mais ils me connaissent depuis longtemps. D’où le fait qu’ils me l’accordent.</li></ul><br />Artur avait entendu beaucoup de choses dans sa vie et il était assez difficile de surprendre un expert de cet acabit, mais une telle franchise même à lui paraissait plus que radicale. Le dieu-diable des courtisanes pétersbourgeoises ouvrit la bouche et se métamorphosa en un enfant découvrant un show de David Copperfield.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et… ça fait longtemps… que tu résous les questions intimes des fonctionnaires de l’État ?</li><li data-list="bullet">Deux ans environ et, vous savez…</li><li data-list="bullet">Tu peux me tutoyer.</li><li data-list="bullet">D’accord, merci. Et tu sais, c’est comme une bouffée d’air frais ! La seule chose, c’est qu’il faut parfois se muer en psychologue. Le job en soi peut prendre cinq minutes, mais les discussions peuvent durer une heure. Elles portent souvent sur leur triste vie, leur femme, leurs enfants et leurs maîtresses, et ce qu’ils doivent faire avec tous ces gens. Encore un peu et je vais me lancer dans la psychanalyse.</li></ul><br />Artur n’avait jamais envisagé le travail d’une prostituée comme une bouffée d’air frais, mais il se dit qu’il n’avait jamais regardé ça d’un œil neuf, d’un œil qu’une bouffée d’air frais aurait aiguisé. Il se vit lui-même d’un autre œil, un œil forçant le respect. L’air transporte les gens, qu’on le veuille ou non. Surtout s’il est frais.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">D’air frais… C’est très poétique, ta manière de parler de ça… Et Anna, ce revirement ne l’a pas dérangée ?</li></ul><br />Maria continua son show.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Bien au contraire, hein, Anna ?</li></ul><br />Anna acquiesça. Maria brillait si ostensiblement, captivant l’attention du bel Artur, que la jeune fille un peu transparente ne tenta aucune compétition. Elle souriait, simplement. Sa patronne se lâcha totalement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">À chaque fois, c’est des gens nouveaux, des pratiques nouvelles. C’est ça qui lui donnera toute sa valeur. Peut-être même que je la marierai. Elle a déjà eu deux propositions, mais l’âge ne collait pas. Ils étaient riches, pas assez vieux. Ils en avaient encore pour longtemps.</li></ul><br />Maria éclata de rire.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Encore que, vu le rythme, c’est moi qui serai bientôt bonne à marier !...</li></ul><br />La joie de vivre s’émoussa d’un coup.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Qu’est-ce qu’il y a ?</li></ul><br />La conversation dépassa fugitivement le stade du grotesque et Artur se raccrocha à une brindille de réalisme.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mon nouveau travail ne plaît pas trop à mon mari. D’autant plus que je gagne plus que lui, une fois encore. Pour être honnête, c’est un divorce fictif.</li></ul><br />Une pointe de tristesse perçait dans la voix. Maria ne voulait pas divorcer : peur de la solitude, habitude… Habitude et peur de la solitude. Maria ne pouvait confier ça à personne, mais cet inconnu, cet homme qui lui avait plu ouvrit ses vannes. Comme quand on raconte les choses les plus chères à un inconnu dans un compartiment de train. Artur entendit bien la solitude, mais décida d’y revenir plus tard. Ce qui le stupéfiait sur le moment, c’était que le mari fût au courant.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça ne lui plaît <em>pas trop </em>?</li><li data-list="bullet">Il dit, bien sûr, que c’est mon droit, mais je travaille souvent tard et suis peu chez moi. Et il trouve que mes clients sont des voleurs, voyez-vous. Il en connaît certains, car ça nous est arrivé de dîner ensemble.</li></ul><br />Pour rester dans le spectacle de Copperfield, le petit Artur venait juste de voir tonton David se métamorphoser en Jon Snow, décapiter tous les spectateurs, cracher du feu et chanter du Julio Iglesias en hindi.<br /><br />Il ne put émettre que :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et toi ?</li><li data-list="bullet">Tu sais, un mari ne peut interdire à sa femme de travailler qu’avec un multiplicateur de deux.</li><li data-list="bullet">Comment ça ? Un multi… quoi ?</li></ul><br />Anna, qui était devenue ces derniers temps la sœur et la meilleure amie de Maria dans tous les drames qu’elle traversait, connaissait cette histoire comme personne et s’ennuyait donc, s’étonnant, cependant, de la franchise inattendue de sa patronne, elle habituellement si réservée. Mais elle sourit à ces paroles : la théorie du multiplicateur de deux lui plaisait beaucoup. Elle décida de se trouver un mari qui le soit.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est si le mari est prêt à payer à sa femme deux fois plus que ce qu’elle gagne. Il a alors le droit de l’assigner à résidence pour qu’elle fasse pousser des cactus. Je lui ai demandé directement. Il ne peut pas. C’est pour ça que je travaille. Que je travaille comme je peux. Mais il n’a pas supporté mon argent. Tu sais, il me semble même que c’est pour cette raison qu’il a arrêté de… Mais peu importe. Pardon.</li></ul><br />Maria comprit qu’elle commençait à en dire trop. C’est vrai que son mari avait cessé de coucher avec elle. Ce changement fondamental avait coïncidé d’une manière proprement stupéfiante avec la croissance de sa fortune. La première fois qu’elle lui avait parlé de la hausse conséquente de son salaire, c’est comme s’il avait fait exprès de se refuser à elle, en lui jetant méchamment : « J’ai pas envie. »<br /><br />Il avait semblé à Maria qu’un malin plaisir intérieur avait furtivement embrasé le visage de son mari en réponse aux yeux gonflés par l’avanie due à son aussi soudaine qu’inopportune aisance financière.<br /><br />Le mari se vengeait. Puis survint une maîtresse, dont la seule qualité était sa jeunesse. Mais Maria, à cheval sur les principes, ne pouvait faire de même. Ce n’étaient pas les propositions qui manquaient, mais… Au bout du compte, son mari lui dit qu’il voulait vivre seul, mais il n’était pas pressé de divorcer, prolongeant ainsi sa vengeance.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il n’a pas supporté mon travail, alors que je lui racontais toujours tout sans rien cacher. Mais ça suffit, pardon, tu aimes les gens qui respirent la joie de vivre. Je me rappelle.</li></ul><br />Anna écoutait en tirant des conclusions : « Mon mari ne saura rien de ce que je gagne. Et la carrière, c’est comme le physique : ça ne doit pas dépasser un certain stade. Et les poules seront bien gardées. C’est plus sûr. »<br /><br />Pendant ce temps, Artur tentait d’analyser ce qu’il avait bu le matin, regarda attentivement son paquet de cigarettes, sentit son café et renonça à comprendre ce monde. Il replongea dans les affaires.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Bon, allez. Venons-en au fait. À ce que je comprends, tu es prête à travailler d’arrache-pied à la conférence, pas seulement à faire les soirées. Même si j’ai bien compris que ce n’était pas ton genre.</li><li data-list="bullet">En venir au fait… D’accord… D’arrache-pied, oui : les principaux clients sont là. En deux heures de travail intense ici, je suis sûre qu’ils apportent l’argent sur un plateau. Je travaille avec ce que j’ai de plus cher, je connais tous les points faibles de l’être humain. Même à leurs femmes ils ne racontent pas ça.</li><li data-list="bullet">Écoute, ne le prends pas mal, mais il faut vraiment que tu prennes Anna avec toi maintenant ? Toi, c’est la classe S de Mercedes, la Rolls du job, mais, elle pardon, elle ne fait évidemment pas le poids. Je dis ça sans méchanceté, mais ses mains, sa coiffure et même son côté avachi… Ici, il y a des gens qui ne te connaissent pas, c’est pas des habituels. Peut-être que tu pourrais t’en sortir seule ? Maria, t’en dis quoi ?</li></ul><br />Une longue pause se fit. Anna était écarlate. Maria prit ce reproche pour elle, bien qu’elle en comprît l’absolu bien-fondé. Quels que fussent ses efforts pour obliger son assistante à se prendre en main, sa paresse et l’insensée flagornerie des clients les réduisaient à néant. Elle donnait de l’argent à Anna, puis des bons pour aller dans des salons de beauté, et finit même par l’abonner à un club de sport. Anna réussit à se faire une apparence plutôt acceptable, mais ça s’arrêta là.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Anna, mais c’est vrai : en un mois, on peut faire de toi une princesse. Tiens, regarde ta… regarde ta patronne. Y a rien à reprendre. Tu as quel âge, Maria ? 37-38 ?</li><li data-list="bullet">Peu importe.</li></ul><br />Maria fondit intérieurement, mais ne s’apprêtait cependant pas à lâcher son élève au milieu du gué. « Sapristi, c’est quand même agréable de le voir se tromper de sept ans ! Et encore, il n’a pas vu mes seins… Faut reconnaître que personne ne les a vus, hélas… »<br /><br />Artur ne s’arrêta pas en si bon chemin.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je comprends : l’argent, le temps, la salle, se refaire les seins pour dix mille boules, mais c’est ça, le business, et faut être au niveau. Alors, laisse tomber Anna. Mais toi, je te prends. J’ai trois-quatre clients pile-poil pour toi. Et on fait moitié-moitié.</li><li data-list="bullet">Écoute-moi bien. Je ne sais pas qui sont ces clients pour moi et je n’ai pas pour habitude de me plaindre si la demande n’est pas terrible, mais Anna me suit partout. D’ailleurs, je ne comprends pas en quoi ça te concerne. Quant aux cinquante pour cent, c’est juste humiliant. Quand je tombe sur un bon client, je peux lâcher dix pour cent sur le premier règlement. Bon, vingt. Mais après, je garde tout. Et, en plus, il faut voir de qui on parle. On se connaît depuis une demi-heure.</li></ul><br />Anna eut soudain honte de s’être moquée avec ses amies de sa patronne et de ses malheurs. Anna non plus ne pouvait pas pardonner à Maria ni sa beauté, ni sa réussite. Mais, dans la tête d’Artur, c’est l’enthousiasme qui effaça tous les autres sentiments : « Il y a encore des femmes en Russie. Le pays entier les noie, mais elles remontent à la surface ! »<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça, je comprends bien qu’après tu ne le lâches plus. D’accord, à titre exceptionnel, tu gardes soixante-dix pour cent. Prends Anna si ça te chante, mais crois-moi, elle va tout gâcher. Débrouille-toi après pour t’en sortir. Et je touche l’argent des clients d’avance, parce que, après, impossible de les faire casquer ! Et aussi : on est à Saint-Pétersbourg, ici. C’est pas les prix de Moscou. Les gens qui viennent paient aussi les entrées dans les musées, fortifient leurs âmes, et ensuite ils économisent sur le physique, mais ça, j’imagine, que tu le sais.</li></ul><br />Artur fit taire le crapaud qui s’éveillait en lui, se souvint de l’enthousiasme que Maria avait déclenché et fit une proposition.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Trois mille max pour la nuit. Mais pour une fille comme toi.</li></ul><br />D’écarlate, Anna passa directement à pourpre et décida de ne pas reposer sa tasse sur la table pour ne pas briser l’air immobile d’un bruit déplacé. Elle continua donc de boire son thé sans s’arrêter.<br /><br />Le fait que Maria fût vice-présidente d’une banque n’avait pas été vain. Elle comprenait vite. Et rougissait rarement. La pause fut courte. Sa voix d’airain fendit le silence.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dois-je comprendre que tu nous prends pour des prostituées ?</li></ul><br />Ce n’était pas en vain non plus qu’Artur occupait ce poste. Qui plus est, il se rasséréna : le monde n’était donc pas tombé sur la tête. La pause fut courte. Sa voix fluorescente fendit le silence.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dois-je comprendre que je comprends mal ?</li><li data-list="bullet">Parce qu’on a l’air de prostituées ?</li></ul><br />La question mêlait indignation et curiosité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Toutes les femmes ont cet air-là si elles viennent à un casting de prostituées. Regarde autour de toi. Rien ne t’étonne ? Tu crois qu’à Saint-Pétersbourg la gente masculine s’est éteinte ? D’ailleurs, ton assistante n’a pas réussi l’épreuve. Mais toi, si. Tu es même la meilleure de la saison. Je ne sais pas si ça te réjouit ou pas.</li></ul><br />Maria eut instinctivement envie de le gifler, mais elle se retint et envisagea la situation sous un autre angle. C’est sans doute une chose que la vie vous enseigne et qui vient exclusivement avec l’âge.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Anna, sors et attends-moi dehors.</li></ul><br />Jamais Artur n’avait vu disparaître aussi vite un être humain et se prit à penser à la téléportation.<br /><br />Maria se distinguait par son aptitude à ne pas s’encombrer d’artifices dans les discussions. Elle posa la question directement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dis-moi, tu crois vraiment que je… Enfin, que quelqu’un… pour trois mille… parce que, là… bientôt… pour être honnête, c’est même moi qui serais prête à payer. Mon mari m’a quittée pour une poule, je fais pas ça avec les clients et je ne prends pas le métro.</li><li data-list="bullet">Pas trois mille, cinq mille. Je t’aurais bien rallongé deux mille. Toi, y a rien à reprendre ! Je t’aurais même prise moi-même… Avec les compteurs à zéro pour pas qu’on joue à je-te-dois/tu-me-dois, vu que t’es prête à payer toi-même, comme tu dis. Je te mens pas, je te regardais en me demandant comment te faire passer au banc d’essai, mais je comprenais que ça passerait pas. Tiens, voilà mon numéro. Je suis quand même mieux que la poule de ton mari. Appelle-moi n’importe quand.</li></ul><br />Maria perdit encore cinq ans d’âge, le regard noyé dans le vide, comprenant précisément qui était la personne qu’elle avait en face d’elle. Elle avait vaincu, mais, en sortant, ne brûla pas ses vaisseaux.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je t’appellerai, Artur. Je t’appellerai. Avec les compteurs à zéro. Sans commission ?</li><li data-list="bullet">Sans.</li></ul><br />Elle divorça un mois plus tard. Et se remaria six mois après.<br /><br />Maria ne coucha pas avec Artur. Elle lui envoya une photo de la mairie avec marqué : « Merci, Artur. »<br /><br />Artur ressentit une fêlure intérieure, quelque chose se brisa, le plus important chez un homme. Tonton David s’était envolé, laissant le garçonnet tout seul. Il se mit à en chercher une qui fût identique. Mais des comme elles, il y en a une sur un million.<br /><br />Les poules sont bien gardées.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>LES GUILLEMETS</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:02:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>LES GUILLEMETS</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">LES GUILLEMETS</h2><div class="t-redactor__text">Un jour, à la fin des années 1990, je me suis bien murgé. Les Long Island s’étaient enchaînés – ce merveilleux cocktail où tu ne comprends rien pendant que tu le bois, et rien non plus quand tu reprends tes esprits deux jours plus tard. Pour la faire courte, j’avais bien chaud. Un type était à côté de moi. On s’est mis à discuter.<br /><br />En fait, il était parti, tout gosse, en Israël et revenait ici souvent. Ça m’a immédiatement rappelé une histoire d’émigration que j’ai tenté de lui raconter en m’embrouillant pas mal.<br /><br />Le texte était à peu près le suivant.<br /><br />Fin des années 1980. L’URSS est en train de s’effondrer, c’est évident ; ce qui ne l’est pas, c’est ce que l’avenir réserve. Les citoyens juifs, les vrais comme les faux, quittent le pays. Le pouvoir, estimant raisonnablement qu’ils n’ont rien besoin d’emporter si ce n’est leurs cerveaux, limite l’embarquement de tout ce qui, <em>là-bas</em>, pourrait être vendu. Comme changer de l’argent conduit en prison, les émigrants essaient de prendre avec eux des choses échangeables lors de leur arrivée. Tout ceci paraît ridicule aujourd’hui, mais ne l’était pas du tout à l’époque. Des gens ayant fait carrière, avancés en âge, partaient vers le dénuement le plus total et l’incertitude la plus absolue. Mais, comme de coutume avec le peuple élu, la subtilité du pouvoir n’était jamais à la hauteur de l’audace et du talent. Si vous saviez tout ce qu’ils ont pu sortir du pays en contrebande… L’option la plus primaire était de remplir sa valise de caviar. La douane, permettant d’en sortir deux boîtes (peut-être plus, mais peu importe), confisquait simplement le surplus – aujourd’hui, le caviar aurait fini brûlé dans de beaux fours tout neufs, mais ils n’existaient pas à l’époque.<br /><br />Bien évidemment, quelque temps plus tard, le « caviar juif » était revendu par les douaniers eux-mêmes. Un ami de mon père, attrapé sur le fait, décida de ne pas rendre le caviar : regardant droit dans les yeux le racketteur galonné comptant déjà son bénéfice, il ouvrit les boîtes de conserve bleues et ingurgita devant toute l’assistance tout ce qu’il put avaler. Il se sentit mal dans l’avion et restitua donc le caviar à son pays natal, mais que l’aspect rendait invendable. Son acte se répandit comme une traînée de poudre parmi les émigrants et l’exportation du caviar se fit plus circonspecte. Cela n’empêcha pas un audacieux d’emballer les boîtes en trop dans ses vêtements et de tenter de les sortir. Sans succès. Quatre ou cinq boîtes furent découvertes par un vaillant douanier. On s’attendait à voir se répéter la séance menant à la disparition de cette denrée contingentée, mais le contrebandier au petit pied ne mit pas sa santé en danger : il demanda, à titre exceptionnel, qu’on le laisse sortir toutes les boîtes, car il ne savait vraiment pas comment survivre là-bas. Il posa la question en toute simplicité. Le douanier répondit que ça ne peut pas faire de mal à un juif d’être pauvre un moment. Chaque parole prononcée humiliait un peu plus l’émigrant, le fonctionnaire l’écrasant avec l’indicible plaisir de celui qui a le pouvoir.<br /><br />Le faible finit par rendre les armes. Il jeta un dernier regard à l’emblème de sa patrie et fit ses adieux.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Garde-la et fais bien attention à ne pas t’étouffer.</li><li data-list="bullet">Casse-toi, et vite !, répondit le douanier peu belliciste, sinon je me mets à ouvrir toutes tes enveloppes ! C’est pas une valise, c’est un train postal ! Mais à qui vous écrivez comme ça là-bas ? Vous arrêtez jamais !</li></ul><br />Deux jours plus tard, le douanier se retrouva avec le nez et deux dents cassés. Le malheureux émigrant était en fait un escroc notoirement connu à Saint-Pétersbourg. Il avait monté un plan avec la conserverie de poisson pour qu’on lui fasse une série limitée de boîtes de caviar. C’était bien les bonnes boîtes, mais elles contenaient du… caviar d’aubergine d’importation. Le douanier ne les avait pas ouvertes et les avait revendues à des trafiquants, qui ne comprirent pas la plaisanterie.<br /><br />Le malheureux émigrant en avait profité pour sortir plusieurs pierres précieuses, car, après l’avoir bien humilié avec le caviar, le douanier n’avait pas fouillé le reste de ses affaires.<br /><br />Mon interlocuteur éclata de rire, mais se rembrunit aussitôt. Il me demanda si je voulais entendre son histoire d’émigration et de courrier, pas aussi drôle que la mienne, bien sûr, mais sincère. Je me souviens des paroles exactes de son introduction.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu ne comprends sans doute pas que, dans les années soixante-dix, on partait pour toujours.</li></ul><br />C’est un syntagme terrible et qui paraît si étranger, de nos jours. Partir pour toujours. Imaginez que, voulant faire des études aux États-Unis, vous passez voir votre grand-mère comme d’habitude, vous vous épanchez sur l’utilité superflue des sciences américaines, l’expérience nouvelle – et qu’elle soit bouleversée. Elle vous regarde comme si elle voulait s’enivrer de vous et vieillit là, sous vos yeux. Elle sait qu’elle ne vous reverra plus jamais. Jamais. Et vous sentez le vide et le froid vous envahir alors. Un vide insupportable. Un froid insupportable.<br /><br />Regardez maintenant quelqu’un qui vous est proche et vous comprendrez. Même en prison, les visites sont autorisées et la plupart des prisonniers gardent le droit de rentrer un jour chez eux. Ceux qui quittaient l’URSS n’en avaient ni le droit ni l’espoir. C’est pourquoi ils essayaient de partir en famille, sur plusieurs générations.<br /><br />Compte tenu de ce système inhumain, les drames étaient inévitables.<br /><br />Sofia avait décidé de rester. Son fils Micha et sa femme Tania en avaient décidé autrement. On ne demanda pas vraiment son avis au petit-fils de quinze ans, Petit Lionia, qu’avait élevé Sofia. Peut-être est-ce d’ailleurs mieux de ne pas proposer à un enfant de faire ce choix-là.<br /><br />Il ne le supporterait pas.<br /><br />Pourquoi était-elle restée ? À cause de Kolia, le grand-père. Elle l’aimait et lui ne voulait pas partir. Bien qu’il eût élevé Petit Lionia comme son propre fils, il n’en était pas devenu juif pour autant. Même s’il s’était appliqué plusieurs fois à moucher tous ceux à qui était venu à l’esprit de dire « gueule de youpin » à n’importe quel membre de sa nouvelle famille.<br /><br />D’ailleurs, le grand père Kolia n’était pas un bolchevik forcené, c’eût même été plutôt le contraire, et il ne voyait pas le départ de Micha et Tania d’un œil méchant, non, mais d’un œil affligé. Il avait eu deux enfants d’un précédent mariage, mais, comme c’est souvent le cas quand tu aimes une femme de tout ton monde intérieur, tu commences petit à petit à aimer ses enfants d’un amour aussi irrépressible qu’infini, voire plus que ceux que tu as eus avec une femme que tu n’aimais pas. Quant à Petit Lionia… C’était comme la chair de sa chair.<br /><br />Quand les départs autour d’eux débutèrent, le grand-père se souvint être tombé sous le feu de l’artillerie ennemie pendant la guerre et en être le seul ressorti vivant de sa section. Il attendait alors chaque obus comme devant être le dernier. Chaque fois que Micha et Tania passaient les voir, il avait peur qu’ils ne lui disent : « Nous partons. » Cette peur l’avait même conduit à leur demander de ne plus passer, prétextant une maladie. Mais, si on peut échapper à un éclat d’obus, on n’échappe pas à son destin. Ce soir-là, ils pleurèrent tous, sauf Sofia. Ou plutôt elle pleura intérieurement. Personne ne le vit.<br /><br />Les autres essayaient de se convaincre que rien n’est inéluctable, qu’un jour tout finirait par s’arranger – ils se mentaient à eux-mêmes avec acharnement. Il n’y a que les vrais courageux qui regardent la vérité en face – et ils la regardent tant que cette dernière ou eux-mêmes ne détournent pas les yeux.<br /><br />Micha, Tania et Petit Lionia partirent. Kolia regarda longtemps l’avion monter dans le ciel, comme s’il s’attendait à ce qu’il fît demi-tour, pendant que Petit Lionia scrutait la terre derrière le hublot. C’est là qu’il demanda à ses parents de ne plus l’appeler Petit Lionia. Lionia tout court.<br /><br />Le courrier se fit abondant. Le pouvoir, à l’époque, faisait tout pour couper les gens les uns des autres. Même les appels vers l’étranger devenaient un vrai problème : impossible d’appeler Tel-Aviv depuis chez soi. Il fallait un lieu particulier, un horaire particulier – si c’est compliqué pour des jeunes, alors pour des personnes âgées… Ne restaient que les lettres. Des longues et des courtes, des chaleureuses et des froides, rares ou fréquentes. Combien de vies couchaient ces gens de chaque côté de la frontière sur des feuilles de papier expédiées d’une réclusion à perpétuité vers une autre.<br /><br />Verser des pleurs intérieurement est le poison le plus fort qui soit. Trois ans plus tard, Sofia tomba malade. Le soleil couchant file bien plus vite dans le ciel. Micha, justement au même moment, se cassa le bras de telle sorte qu’il ne pouvait plus écrire ses lettres qu’à la machine.<br /><br />Dans chaque lettre, il s’excusait de ne pas pouvoir communiquer par téléphone, mais il travaillait en banlieue, ne rentrait chez lui que le week-end, et encore, pas tous. De toute façon, Sofia n’avait plus la force de se rendre à la poste pour téléphoner. Il ne restait donc que des lignes et des lettres dessinées à la machine. Il lui arrivait parfois de ne plus pouvoir lire et écoutait de plus en plus le grand-père jouer l’agence de presse israélienne. Sofia, en bonne grand-mère, conservait les lettres sur sa table de chevet, en prenait de temps à autre dans la pile et s’endormait avec. C’est ainsi qu’elle mourut, les feuilles de papier serrées dans sa main desséchée.<br /><br />Le grand-père alla jusqu’à la poste et téléphona. Petit Lionia ne lui dit rien non plus, cette fois-là. Il en était incapable.<br /><br />Son papa ne s’était pas cassé le bras : il s’était noyé bêtement dans la mer, en plein mois de janvier, six mois plus tôt, au moment même où la grand-mère était tombée malade. Personne n’avait eu la force de dire la vérité à Sofia. Ayant appris qu’elle n’en avait plus pour longtemps, sa mère et lui avaient inventé ce subterfuge du bras cassé et du travail en banlieue. Et ils n’en informèrent pas plus le grand-père. Petit Lionia se mit à écrire ses propres lettres et à taper celles de son père à la machine. Deux semaines après le décès de Sofia, sa dernière lettre leur parvint.<br /><br />La poste est parfois impitoyable.<br /><br />La lettre était adressée à Petit Lionia. C’est pendant son service militaire qu’il la reçut. Elle ne contenait que quatre phrases tracées d’une écriture irrégulière et déclinante.<br /><br />« Merci à toi, mon Petit Lionia chéri, pour les lettres de “papa”. J’ai toujours dit à Micha qu’il devrait prendre auprès de toi des leçons pour écrire sans fautes. N’abandonnez pas grand-père. Il vous aime tant. Mamie. »<br /><br />Petit Lionia fondit en larmes. À l’intérieur. L’interminable guerre israélo-palestinienne battait son plein. À la guerre, on ne pleure pas.<br /><br />Grand-père Kolia attendit Petit Lionia jusqu’au bout. Quinze années enfin récompensées. Sans qu’aucun des deux n’eût de remise de peine.<br /><br />Petit Lionia s’excusa de m’avoir imposé son histoire et s’esquiva. À moins que ce soit le Long Island qui fût si âpre.<br /><br />Je ne me suis dit qu’une chose : je ne veux pas aller en URSS. Jamais</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>ÉTUDE SOIGNEUSEMENT BORDÉLIQUE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:02:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>ÉTUDE SOIGNEUSEMENT BORDÉLIQUE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">ÉTUDE SOIGNEUSEMENT BORDÉLIQUE</h2><div class="t-redactor__text"><em>Être plus subtil ne veut pas dire choisir ses mots, mais choisir leur moment.</em><br /><br />Et donc, pour ceux qui ne seraient pas au courant, j’ai étudié, quand j’étais jeune, les maisons closes de Saint-Pétersbourg (poussé non pas par la luxure, mais par la seule volonté de mon rédacteur en chef). Les citoyennes de la ville firent un bon accueil à cet étrange visiteur, car je payais pour la discussion le prix de l’amour, et elles me racontaient dans le détail des histoires croustillantes issues de leur activité professionnelle controversée. Loin de moi l’idée d’emmieller ce mode de vie tant les drames y sont légion, mais des événements joyeux, lumineux, dirais-je même, s’y déroulaient régulièrement.<br /><br />L’un des clients permanents du bordel de la rue Marat était un scientifique reconnu. Disons qu’il s’appelait Arseni. Le savant approchait des soixante-dix ans, avait l’air d’un gentil grand-père et considérait comme indigne le fait de pervertir ses étudiantes. Mais accomplir son devoir d’époux avec l’amour de sa jeunesse devenue sa femme quarante ans plus tôt était au-dessus de ses forces – et de celles de cette dernière aussi. Cela ne l’empêchait pas d’aimer son épouse du fond du cœur, ce que savait tout le syndicat du bordel. Il lui était fidèle sur tous les autres plans et s’était même assujetti à la débauche avec une seule et unique fille. Elle s’appelait Alissa, mais se faisait appeler Antonina et disait venir d’une ville des environs. Le grand-père allait voir Alissa comme s’il se rendait au conseil de l’université, tous les quinze jours, avait mérité le droit de l’appeler par son vrai prénom, apportait des bonbons pour tout le monde et avait même dans cet appartement ses propres chaussons. Arseni avait également, rangée dans le bar, sa bouteille de cognac arménien que les filles considéraient comme de la piquette et les citations professorales de Churchill comme un juron.<br /><br />En plus de ses travaux scientifiques, Arseni avait traficoté pendant la Perestroïka et était loin d’être pauvre : son institut de recherche l’avait même gratifié d’un chauffeur. Comme je l’ai déjà dit, notre savant aimait sa femme et la question de la conspiration était traitée avec toute la rigueur de la science, car il considérait à juste titre qu’une femme un peu vieux jeu ne supporterait ni ne pardonnerait ce genre d’adultère. Il libérait son chauffeur deux pâtés de maisons avant et changeait périodiquement de dispositif. Comme plusieurs institutions liées à son travail se trouvaient rue Marat, les trajets ne prêtaient pas à suspicion. Le professeur était tout aussi attentif à d’autres détails : il inspectait ses vêtements à la recherche de cheveux de femme, se lavait méticuleusement dans la douche, vérifiait en partant s’il avait bien toutes ses affaires et respectait à la minute près son emploi du temps.<br /><br />Un jour d’automne, Arseni arriva à son heure habituelle, fut conduit à la chambre, s’assit sur le lit et demanda son cognac. Alissa-Antonina s’attarda un peu avec les autres filles et ne revint dans la pièce que cinq minutes plus tard.<br /><br />Le professeur dormait.<br /><br />Elle tenta de le réveiller, mais, par respect pour les mérites du client, le faisait avec tendresse et attention. Arseni reprit en partie ses esprits.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Antonina, je vais dormir un peu. Ne me réveille pas, je paierai ce que je dois, mais je me suis levé très tôt ce matin…</li></ul><br />Il sortit de la poche de son pantalon qu’il n’avait pas retiré la somme correspondant à deux heures, la tendit à Alissa et se rendormit. La jeune fille avait un cœur d’or : elle déshabilla le grand-père, le drapa d’une couverture et demanda aux travailleuses des chambres voisines de gémir à mi-voix.<br /><br />Arseni, sans jamais s’extraire complètement du sommeil, prolongea celui-ci par deux fois. Et le soir finit par tomber.<br /><br />Vers neuf heures, un appel téléphonique retentit à la réception.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mademoiselle, bonsoir. Dites-moi, Arseni est toujours chez vous ? Je suis sa femme et je commence à m’inquiéter. Ça fait plus de quatre heures qu’il doit être chez vous. Ne raccrochez pas, je sais tout : il vient chez vous un mercredi sur deux. Il porte aujourd’hui un costume gris, une cravate rouge et un caleçon blanc avec des rayures vertes. Donc je suis bien sa femme. Juste, comprenez-moi : c’est un homme âgé et il sort de chez vous habituellement une heure après y être entré et là, il y est toujours. Le chauffeur brûle de monter chez vous. Il m’a appelée et m’a demandé quoi faire. Ni vous ni moi n’avons besoin d’un scandale. Alors, il va bien ?</li></ul><br />La responsable de l’enregistrement, qui en avait vu des vertes et des pas mûres durant toutes ces années, ne mit pas longtemps à recouvrer le don de la parole, mais se prit d’un respect durable pour l’institution du mariage.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous savez… Il dort… Il dit qu’il est fatigué, mais on est allé vérifier il y a une demi-heure et tout va bien.</li></ul><br />Alissa, assise en face d’elle, se mit à gesticuler dans tous les sens, tentant avec son seul regard de sectionner le fil du téléphone.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous êtes sûre ? Mais est-ce qu’il a déjà fait ce pour quoi il est venu ou pas encore ?, demanda d’une voix paisible la femme du professeur, comme si ce dernier s’était rendu dans une bibliothèque.</li></ul><br />Ayant perdu tout sens de la réalité environnante, la directrice du bordel lui répondit d’une voix analogue à celle d’une sous-directrice de bibliothèque.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pas pour l’instant. Il s’est couché immédiatement et a demandé à ne pas être dérangé. On essaie même toutes de faire moins de bruit. Vous voulez qu’on le réveille ?</li><li data-list="bullet">Bon. Allez, réveillez-le dans une demi-heure, sinon il va finir par prendre racine, puis il se mettra dans tous ses états et inventera une nouvelle excuse absurde. Il ment tellement mal que ça m’est pénible de le voir souffrir. Mais puisqu’on en est là de la conversation, dites-moi… En tant qu’homme, il va bien ? Tout se passe bien ? Vous comprenez que, tant qu’il vient chez vous, il restera en vie.</li></ul><br />La voix de la femme du professeur ne trahissait aucune note de sentimentalisme ou d’hypocrisie. Elle s’intéressait tout simplement à la santé de son époux.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous savez, nos filles sont si professionnelles que n’importe quel homme est en pleine santé, dit en plaisantant « la directrice de la bibliothèque » surgie d’un autre monde. Mais votre époux est en pleine forme et il a encore de longues années devant lui.</li><li data-list="bullet">Dieu soit loué ! Encore une chose : si vous voulez qu’Arseni continue de venir chez vous, ne lui dites rien de cette conversation. Au revoir.</li></ul><br />Après quelques secondes de silence, les deux femmes commencèrent à retrouver doucement leurs esprits.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Qui donc pourrait nous aimer comme elle l’aime…</li><li data-list="bullet">Qui donc aurait pu nous donner un cerveau comme le sien…, répondit Antonina.</li></ul><br />Une fois le temps imparti par la direction écoulé, Arseni fut réveillé. Il regarda l’heure et se mit à se lamenter, à se tordre les bras, à essayer d’inventer une explication pour sa femme et dix minutes plus tard « éjacula précocement » de l’appartement si hospitalier. Il n’y eut pas d’amour ce jour-là.<br /><br />C’est cette directrice de bordel qui me raconta cette histoire six mois après ces événements. Alissa avait quitté son travail, ayant fini de payer sa dernière année d’études. À ce propos, les professionnelles de la branche disent que, certaines, pas toutes, et avec difficulté, arrivent à se sortir de cette chausse-trape si on est tombé dedans depuis moins d’un an. Après surviennent des changements irréversibles tant en soi que dans la manière de voir le monde. Arseni fut triste, mais, en vrai gentleman, ne lui chercha pas de remplaçante dans cet appartement.<br /><br />En souvenir de cette divine histoire (dont il se peut que je ne fusse ni l’unique auditeur ni l’unique diffuseur), la bouteille de cognac arménien continue de trôner dans le bar. J’en bus une gorgée et défiai Tolstoï : toutes les familles sont malheureuses chacune à sa manière… et sont heureuses pareillement.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>MADO</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:03:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>MADO</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">MADO</h2><div class="t-redactor__text">Stepan arriva au Pérou avec un seul but.<br /><br />La cocaïne.<br /><br />À sa mère et à sa femme Liouba, il avait annoncé qu’il voulait en finir avec son asthme et que le Pérou offrait des montagnes, un air raréfié et d’autres bienfaits. Stepan convainquit son chef de la nécessité de lui confier un nouveau projet pour augmenter sa motivation et expérimenter l’ouverture de ses chakras. Le chef était un adepte de l’ésotérisme et crut fermement à l’expérience mentionnée. Pour son malheur, sa société avait effectivement des intérêts dans ce pays d’Amérique latine. C’est ainsi que, à la veille du Nouvel An, Stepan se retrouva à Lima, lesté de trois autres andouilles – l’un de sa société, les deux autres pour lui tenir compagnie. Leurs buts étaient comparables. Essayer.<br /><br />Autour de la trentaine, les gentils garçons veulent finalement essayer de voir ce que c’est que d’être des mauvais garçons – et c’est le merveilleux début d’une fin certaine et parfois fort tragique. Il vaudrait mieux que leur maman leur explique qu’il est plus logique d’accomplir le chemin inverse. Mais…<br /><br />Les amis arrivèrent, se débarrassèrent de ce pour quoi ils avaient été envoyés là-bas et, un soir, décidèrent de passer du côté obscur de la Force (avec tout ce que recèle cette expression), c’est-à-dire acheter de la poudre et, une fois barricadés dans une des chambres de l’hôtel, faire quelque chose avec. Ils savaient quoi en faire compte tenu des films qu’ils avaient vus – lesquels leur avaient enseigné ce qu’était la narcomafia qui tue tout le monde tout le temps. Juste par soif de la mort. Les rares habitants encore en vie de ces pays vivaient dans une terreur permanente.<br /><br />Stepan se lia d’amitié avec l’un d’eux. Il s’appelait Carlos.<br /><br />Ce délicat jeune homme avait environ vingt-cinq ans et était à la fois guide, interprète, chauffeur, porteur et sherpa. Carlos était… non, c’est bien cet adjectif-là : empoté. Un empoté 5-étoiles. Un empoté de chez empoté. Seule sa bonté le sauvait. Une bonté, soulignons-le, exceptionnelle. De plus, il arrivait que Carlos bégayât, ce qui l’embarrassait au plus haut point, mais le rendait particulièrement touchant. Stepan aimait les gens réellement bons et leur faisait confiance. Quand se posa la question de savoir où trouver de la coke, les amis se tournèrent vers Stepan.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Stepan, c’est toi qui nous as branchés là-dessus, trouve-la, maintenant. Il paraît qu’ici y a qu’à se baisser pour en acheter.</li></ul><br />Stepan, empli du mépris de celui qui sait tout, répondit froidement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Y a aussi qu’à se baisser pour acheter un flingue. Donc tu peux te faire coincer fissa. Ils drivent les touristes, leur tendent un piège et les envoient en taule. Et faut payer une rançon pour les faire sortir. Liouba paiera pas pour moi. Ou plutôt elle paiera pour qu’ils me libèrent pas. Faut trouver un mec de confiance.</li></ul><br />Comme de bien entendu, les amis furent soudain intéressés.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">T’en as un ?</li></ul><br />Des mecs de confiance, Stepan n’en avait en fait pas dans sa vie – si on sort Liouba et ses parents du jeu. Les gens fiables avaient peur d’être contaminés par l’absence totale de fiabilité de Stepan. Ce qui n’empêcha pas Stepan de prendre de la hauteur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui. Un.</li></ul><br />La discussion les yeux dans les yeux avec Carlos dans le hall de l’hôtel fut cryptée par Stepan.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Carlos… J’ai une question. Je veux acheter ce pour quoi tout le monde vient ici.</li></ul><br />Carlos resta interdit.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais p-p-pourquoi t-t-tout le monde v-v-vient ici ?</li></ul><br />Comparé à la virilité dont faisait preuve Stepan, Carlos avait l’air de sortir d’un film de Disney. Stepan esquissa même un petit rictus.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Comment ça, « pour quoi » ? Pour la production de monsieur Escobar – paix à son âme.</li></ul><br />Le jeune homme était abasourdi.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">T-t-tu es s-s-sérieux ?</li><li data-list="bullet">On n’a pas l’habitude de plaisanter en Russie.</li></ul><br />Stepan ressembla soudain à Don Corleone. Détail important : en Russie, il vendait des chocolats. Mais le pressentiment de la cocaïne fait des miracles. La voix de Stepan prit les intonations d’un chasseur Mig-29 filant dans le ciel.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu peux nous en trouver ? C’est cent fois moins cher et de meilleure qualité que chez nous.</li></ul><br />Carlos se tut, se mordit la lèvre supérieure et lâcha tout à trac :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui… Beaucoup ?</li></ul><br />Stepan jeta un coup d’œil circulaire et montra « cinq » avec ses doigts écartés.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est pour ça qu’on ne veut pas faire ça dans la rue et qu’on veut l’acheter auprès de quelqu’un de confiance. Si tu peux nous aider, je te serai vraiment reconnaissant.</li></ul><br />Carlos réfléchit, recompta les doigts de Stepan, poussa un profond soupir et, anxieux, donna une sorte d’accord qui sonnait comme un avertissement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">D’accord… Je t’emmènerai là-bas, mais si y a un truc qui merde, on y p-p-passera t-t-tous. Tu comprends ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr. Je comprends bien. Je suis pas tombé de la dernière pluie. J’ai déjà pas mal vécu. Je te donne ma parole que tout roulera. Et que personne saura rien. On vient, on achète, on repart.</li></ul><br />Stepan ne pouvait pas être plus concret.<br /><br />Le soir même, Carlos passa chercher Stepan. Celui-ci avait un sac avec lui. Carlos d’un signe de tête marqué et interrogateur regarda le sac. Stepan lui donna une explication en souriant.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">J’achèterai des fruits au retour.</li></ul><br />Carlos acquiesça.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est en dehors de la ville. On en a pour une heure de route.</li><li data-list="bullet">Pas de souci. T’as vérifié qu’on n’était pas suivis ?</li></ul><br />Stepan ne pouvait pas s’extraire de son rôle.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Par qui ?</li><li data-list="bullet">Va savoir. On est surveillés. Quelqu’un aurait pu entendre notre conversation.</li><li data-list="bullet">Non, a p-p-priori p-p-par p-p-personne. T-t-tu as p-p-pris l’argent ?</li></ul><br />Le Péruvien fit un signe du menton en direction du sac.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Évidemment.</li></ul><br />Stepan avait les yeux fixés sur la route cherchant d’éventuels poursuivants.<br /><br />Ne reculant devant rien, les deux compères sortirent de la ville et bifurquèrent sur une petite départementale plongée dans la nuit.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On va voir M-M-Mado. C’est un Indien. P-p-pas loquace. D-d-dis-lui la vérité.</li></ul><br />Carlos manifesta les premiers signes de la peur. Stepan les multiplia immédiatement par deux et comprit que c’était à cela qu’on évaluait la vaillance. Et l’honnêteté.<br /><br />Ils entrèrent dans une maison bizarre : une énorme pièce, une pauvre ampoule pendant du plafond, une table. Sur la table, la cocaïne, empaquetée dans de petits sachets de toutes les formes possibles. Mado était assis derrière cette table.<br /><br />Il avait la cinquantaine bien tassée. Trapu, mais dégageant une vraie puissance. Ses mains d’ours avaient cependant un aspect un peu féminin – leur côté soigné, sans doute. Les yeux, en revanche… Ils consumaient tout ce sur quoi ils s’arrêtaient. Mado se leva et son regard inexorable figea Stepan sur place. Il parlait très lentement, commençant par un cliché qui rappela un mauvais film à notre ami.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Bonjour, gringo.</li><li data-list="bullet">Bonjour. Merci de…</li></ul><br />Stepan ne voyait pas de quoi il pouvait le remercier, mais il avait été élevé comme ça.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ravi de faire votre connaissance.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ?</li></ul><br />Mado parlait un mauvais anglais, mais tout être humain était à même de le comprendre. Son langage était débarrassé de tout suffixe superflu – et de paroles aussi. Les sons sortaient de sa gorge lentement et impitoyablement. Stepan avait l’impression qu’un anaconda s’enroulait autour de lui. Il eut soudain du mal à respirer. Il pensa même qu’une crise d’asthme nerveuse pourrait se déclencher et se félicita d’avoir pris son aérosol avec lui. Mado continuait.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pas besoin d’être poli. Réponds à la question : comment comptes-tu transporter la cocaïne en Russie ? Suivant quel canal ?</li></ul><br />Stepan avala sa salive tant sa gorge était sèche et répondit en tremblotant :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais je ne compte pas la rapporter en Russie ! Pas du tout ! Pour quoi faire ?</li><li data-list="bullet">Et tu comptes en faire quoi, alors ?</li><li data-list="bullet">On voulait passer du bon temps avec mes amis.</li></ul><br />Il regarda Carlos et se mit lui-même à bégayer.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et t’as combien d’amis ?</li></ul><br />Un semblant d’humanité sembla percer dans les yeux de serpent de Mado.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Trois.</li><li data-list="bullet">Et vous voulez passer du bon temps combien de temps ?</li><li data-list="bullet">Quelques jours avant de repartir.</li></ul><br />Mado s’approcha de lui. Sa voix se fit métallique.<br /><br />Stepan sentit que l’oxygène allait cesser d’entrer dans ses poumons.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On t’a prévenu que le mensonge me poussait à faire très mal aux gens ?</li><li data-list="bullet">Oui. Mais j’ai dit la vérité.</li><li data-list="bullet">La vérité ? Alors tu peux me faire rencontrer tes amis ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr, mais pour quoi faire ?</li></ul><br />Dans la voix de Mado se mêlaient de l’ironie, du jeu et de la menace aussi.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je veux voir les gens qui, à trois, pendant quelques jours – il fit une pause – ont besoin de cinq kilos de cocaïne.</li></ul><br />Stepan se liquéfia littéralement. Il ne répondit pas : il passa plutôt aux aveux, sa voix trahissant une sorte d’irrémédiable et funeste fatalité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">J’ai besoin de cinq grammes. Je n’ai pas besoin de cinq kilos.</li></ul><br />Mado regarda la table couverte de cocaïne, puis tourna ses yeux vers Carlos. Celui-ci devint aussi blême que le permettait sa peau de Latino-Américain. Sa mâchoire inférieure commençait doucement à se détacher.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Cinq grammes… Comme c’est intéressant. Et Carlos le savait ? Tu lui as dit quoi ? Réfléchis bien. Rappelle-toi. Car beaucoup de choses dans ta vie et dans celle de Carlos en dépendent.</li></ul><br />Stepan se souvint et dit, en détachant les syllabes :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il m’a demandé s’il m’en fallait beaucoup et j’ai écarté mes cinq doigts. On ne s’est pas compris.</li><li data-list="bullet">C’est fou comme les gens souvent ne se comprennent pas…</li></ul><br />Stepan vit une grosse goutte de sueur couler sur le visage de Carlos.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Carlos, c’est vrai ?</li></ul><br />Carlos acquiesça.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Eh bien, gringo, va-t’en. On va te ramener pour qu’ensuite tu ne puisses pas nous retrouver et tu finiras à pied. Prends un bâton, il y a plein de gens pas gentils qui rôdent la nuit…</li><li data-list="bullet">Et Carlos ?, demanda Stepan, angoissé.</li></ul><br />Mado répondit, indifférent.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pour Carlos, c’est fini. Tu ne le reverras jamais. Je pense qu’il est temps pour lui d’aller converser avec les esprits.</li></ul><br />Carlos baissa la tête et se mit à trembler. Stepan sortit, fermement tenu sous les aisselles. Il fut amené jusqu’à la voiture. Soudain, il se mit à suffoquer. Une vraie crise aiguë. La dernière fois qu’il en avait eu une comme celle-ci remontait à des années. Il se mit à pousser des râles tout en cherchant son aérosol dans ses poches.<br /><br />On lui avait appris à toujours le porter sur lui, mais les mains de Stepan ne lui obéissaient plus et l’air commençait à lui manquer. Il avala une bouffée d’air que la nuit avait refroidi, sentit soudain le plastique salvateur sous ses doigts, manqua d’avaler entièrement l’aérosol et s’effondra. De l’oxygène. De l’oxygène. Stepan se noyait dedans, il l’absorbait de tout son être, reprenant ses esprits, revenant à la vie, et ressentit soudain une douleur extrême. Carlos ! Peut-être étaient-ils en ce moment même en train de l’exécuter. À cause de lui, de son imbécillité. Stepan s’imagina Mado tordant le cou étroit du petit Carlos et comprit que c’était maintenant ou jamais.<br /><br />Stepan était trouillard. Toute son enfance, il avait été battu à l’école. Il s’enfermait dans les toilettes pour pleurer. D’où les coups qui s’abattaient ensuite de plus belle. Presque chaque jour. Il avait passé des années dans la peur et avait finalement peur de tout depuis lors… mais la vie, parfois, ne laisse pas le choix. Stepan repoussa les deux bandits, se précipita dans la maison, ouvrit la porte d’un grand coup de pied, déboula dans la pièce où se trouvait Mado et hurla.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Attendez !</li></ul><br />L’Indien tenait Carlos par le cou et lui disait quelque chose en espagnol entre ses dents. Voyant Stepan débarquer, il demanda, étonné, mais tranquille :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu veux quoi, gringo ?</li><li data-list="bullet">Je vais acheter les cinq kilos !</li></ul><br />Ce furent les premières paroles qui lui vinrent à l’esprit.<br /><br />Mado relâcha Carlos et regarda Stepan avec une froide curiosité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu as de l’argent ?</li><li data-list="bullet">Combien ça coûte ?</li><li data-list="bullet">60 000 dollars. Tu les as avec toi ?</li></ul><br />Les joues de Stepan se creusèrent, mais il ne se rendit pas.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, je n’ai pas cet argent… Je vais aller en ville avec un de vos hommes et je vais retirer sur ma carte tout ce qu’il y a… Il doit y avoir environ 8 000. Le reste, je le trouverai dans les trois jours. En attendant, je vous laisse mon passeport et je ne prends pas la coke. Vous ne prenez donc aucun risque !</li><li data-list="bullet">Ça veut dire quoi, « je ne prends pas la coke » ?</li><li data-list="bullet">Je n’ai pas besoin de tout ça, mais, s’il vous plaît, ne tuez pas Carlos. Il n’y est pour rien. Si je vous achète les cinq kilos, vous le relâcherez ? S’il vous plaît ! C’est de ma faute ! Entièrement de ma faute !</li><li data-list="bullet">Et si tu ne trouves pas cet argent, il se passe quoi ?</li></ul><br />Stepan commença à ressentir une peur animale, mais réussit à la surmonter, bien que ses paroles se fissent de moins en moins assurées…<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors, je resterai là tant qu’on ne l’enverra pas de Russie.</li></ul><br />Mado resserra au maximum l’étau en demandant sans ambages :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et si on ne l’envoie pas ?</li></ul><br />Stepan comprenait qu’il était possible que cet argent, personne ne l’envoie, soit par manque de temps, soit par impossibilité de le réunir, soit encore pour toute autre raison qui pourrait survenir. Carlos essaya de dire quelque chose à Mado en espagnol, mais ce dernier l’interrompit sèchement. Carlos se tut. Mado se mua en rouleau compresseur avançant vers Stepan.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Gringo, il se passera quoi si on ne l’envoie pas ?</li></ul><br />Stepan ne pipait mot. Mais le plus bizarre, c’est que, chaque seconde, la peur s’amenuisait. Des profondeurs des souffrances de l’enfance naquirent finalement courage et témérité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il sera toujours temps de décider à ce moment-là, mais je ne repartirai pas sans Carlos !</li></ul><br />Le courage s’éteignit à la fin de cette phrase et Stepan fut saisi d’effroi à la pensée de tout ce qui venait d’être dit. Il imagina même pouvoir s’enfuir. Mais l’Indien se radoucit soudain, s’approcha et dit – s’adressant plutôt à Carlos :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Gringo, j’ai déjà pas mal vécu, je connais les réponses à toutes les questions, mais je n’ai pas celle qui répond à ce que je vais te demander. Dis-moi… Pourquoi… Pourquoi est-ce que tout le monde aime Carlos ? Pourquoi ?! Mes parents, mes enfants, ma sœur – qui l’a épousé. Même moi, je l’aime. Mais ça encore, ça peut s’expliquer. La famille… Mais toi ? Toi, pourquoi ? Tu risquais ta vie pour ce raté ?</li></ul><br />Stepan sembla ne pas avoir compris et demanda, déconcerté :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pardon… Il est de votre famille ?</li><li data-list="bullet">Oui, malheureusement !</li><li data-list="bullet">Et vous alliez quand même le tuer ?!</li></ul><br />Mado s’énerva vraiment, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la naissance de Carlos et Stepan.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">D’où tu sors que je voulais le tuer ?! Je tue rarement les gens, et seulement s’ils me volent. Mais il ne faut pas tuer quelqu’un si les esprits lui ont dérobé sa raison.</li></ul><br />Les yeux de Stepan trahissaient sa profonde perplexité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors pourquoi est-ce que je ne le reverrai plus jamais ?</li></ul><br />Mado explosa.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">À quoi ça te servirait de le revoir ?! Il serait resté ici jusqu’à ce que tu quittes le pays. Va savoir que ce que deux idiots comme vous pourraient encore trouver. Tuer Carlos ! Gringo, tu regardes trop de films ! Mais tu m’as surpris. Vraiment. Dis-moi pourquoi tu as soudain décidé de sauver Carlos ?</li></ul><br />Mado retrouva son air de boa constrictor, mais un boa qui serait gentil et plutôt perplexe.<br /><br />Stepan répondit avec des sanglots dans la voix.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je n’aurais pas pu vivre si Carlos avait été tué à cause moi.</li></ul><br />Et ce fut son tour de tout à trac poser une question.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Parce que vous, vous abandonneriez un ami ?</li></ul><br />Mado ne répondit pas. Il n’aimait pas le conditionnel. L’Indien scruta longuement le visage de Stepan. Ce dernier eut l’impression que c’étaient mille yeux qui le scannaient. Soudain Mado dit ce que Stepan avait rêvé d’entendre toute sa vie.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu es un type bien, gringo. Essaie de ne pas mal tourner. Tu as encore une chance de le rester.</li></ul><br />Le cœur de Stepan se comprima et explosa. C’est ce doute-là qu’il avait toujours eu vis-à-vis de lui-même et qui est le critère le plus important pour un être humain. D’où sa question où se mêlaient douleur et méfiance :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Qu’est-ce qui vous fait dire… que je suis un type bien ? Je suis trouillard… et idiot.</li><li data-list="bullet">Je n’en sais rien, mais je le vois.</li></ul><br />Mado retourna s’asseoir à sa table et continua.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu n’es pas un trouillard. Idiot, là, je suis d’accord. Gringo, dis-moi, tu as déjà essayé la cocaïne ?</li><li data-list="bullet">Non, justement je voulais…</li><li data-list="bullet">Pour quoi faire ?</li><li data-list="bullet">Ben c’est… C’est comme aller en Russie et ne pas essayer la vodka et le caviar.</li><li data-list="bullet">C’est quoi, le caviar ?</li></ul><br />Stepan expliqua comme il put. Mado n’était pas rapide non plus.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ah oui, j’en ai entendu parler. C’est bon ?</li><li data-list="bullet">Très bon.</li><li data-list="bullet">Et on peut en mourir ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr que non !</li><li data-list="bullet">Alors qu’on peut mourir avec de la coke. Tout le monde meurt tôt ou tard. D’abord, les gens tournent mal, détruisent la vie de ceux qu’ils aiment et meurent ensuite. Tu ne dis rien ? Tu te demandes pourquoi j’en vends ? Parce que je n’ai rien d’autre à vendre. On avait de l’or, mais les Espagnols l’ont volé. On n’a rien d’autre. C’est mal, mais c’est comme ça.</li><li data-list="bullet">Je ne vous juge pas…</li></ul><br />Stepan comprit qu’il voulait impérativement revoir Mado, revoir ses mille yeux, car ils recelaient tant de ces choses qu’il avait si longtemps cherchées. Toutes les réponses. Il redevint un petit garçon et proposa, un brin provocateur :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Écoutez, venez nous voir en Russie ! Je vous achèterai cinq kilos de caviar.</li><li data-list="bullet">Merci, gringo, mais j’ai peur que… <em>(Mado sourit tristement.)</em> J’ai peur que ce ne soit pas possible. Il me reste peu de temps à vivre.</li><li data-list="bullet">Vous êtes malade ?</li><li data-list="bullet">Non, mais mon époque se termine.</li><li data-list="bullet">Comment le savez-vous ?</li><li data-list="bullet">Je ne le sais pas, je le vois. Donc, reviens, toi. Je te ferai rencontrer les esprits. Il me semble que ce serait bien que tu leur parles, que tu leur poses des questions. Peut-être finiras-tu par croire que tu es un type bien. Puisque moi, tu ne me crois pas.</li></ul><br />Stepan ressentit une piqûre dans sa blessure. Il avait, de fait, entendu dire qu’en Amérique latine on parle avec les esprits. D’où son incompréhension.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Parler avec les esprits… Mais vous êtes contre les drogues !</li><li data-list="bullet">Ne confonds pas cette merde blanche et les conversations avec les esprits. Tu reviendras ?</li><li data-list="bullet">Je reviendrai. C’est sûr.</li><li data-list="bullet">Très bien. Carlos va te ramener. Je lui parlerai demain. Je pense qu’il y a des choses qu’il peut apprendre de toi. Et, quand viendra le moment où il devra choisir quel type d’homme il veut être, bon ou mauvais, il se souviendra de toi et il est possible que tu l’aides, qu’il t’écoute… et je pense que ce moment arrivera très bientôt.</li></ul><br />Mado se renfrogna et se tourna sèchement vers Carlos.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Carlos, tu m’as entendu ?</li></ul><br />Celui-ci acquiesça.<br /><br />Ils n’échangèrent pas un mot sur la route du retour. Quand ils se quittèrent, Carlos prit Stepan dans ses bras et le retint quelques minutes.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">M-m-merci, Stepan. Jamais je n’n’n’oublierai…</li></ul><br />Carlos sortit un morceau de papier de sa poche, écrivit « Jamais je n’oublierai ça » et se retourna pour se cacher à la vue de Stepan.<br /><br />Stepan pensait souvent à Mado, appelait parfois Carlos, lui faisait transmettre son bonjour à Mado, mais il n’y avait pas de voyage prévu. Stepan, bien sûr, raconta tout dans les moindres détails à Liouba. Notamment sur le fait d’être un type bien. Il était ravi de cette appréciation banale, mais Liouba… Il eut l’impression que Liouba n’avait rien compris. Notamment sur le fait d’être un type bien. Cela arrive qu’un proche, soudain, ne comprenne pas quelque chose d’important. Il n’en devient pas moins proche pour autant, simplement il faut parfois attendre.<br /><br />Un jour, le proche finira forcément par comprendre. À moins que ce ne soit toi qui comprennes que cette personne n’est finalement pas si proche.<br /><br />Sur le moment, Liouba dit que Stepan était un imbécile et que, s’il avait vraiment dû rendre les 60 000 dollars qu’ils n’avaient pas, elle aurait divorcé par simple souci de préservation. Stepan n’était donc pas pressé de retourner au Pérou. Simplement il pensait souvent à Mado. L’Indien était devenu pour lui un mélange de père Noël et de Confucius. Stepan s’imaginait souvent leurs retrouvailles, il se voyait secouer la grosse main de Mado, le prendre dans ses bras, puis ils se mettraient à manger du caviar et discuter avec les esprits, et les esprits confirmeraient à Stepan tout ce que Mado lui avait dit jusqu’alors. En fait, il se représentait les esprits sous la forme de Mado, mais comme des spectres. Un jour, il fit un rêve. Mado est en Russie, habillé, on ne sait pourquoi, en Comanche sorti d’un film soviétique. Ils boivent de la vodka, mangent du caviar directement dans la boîte, Mado accueille les invités, les regarde droit dans les yeux et émet son verdict. Il y a très peu de gens bien… Ensuite, sans qu’on n’en sache plus, ils sont invités à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 1980, alors même que Stepan est né en 1982. Ils regardent les compétitions, les organisateurs lâchent des oursons gonflés dans le ciel et Mado, abasourdi, demande :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je me demande avec quels esprits discutent les gens qui ont vu ces ours bizarres…</li></ul><br />À son réveil, Stepan téléphona à Carlos pour lui raconter son rêve et transmettre son bonjour à Mado.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Carlos, salut ! Comment allez-vous ?</li><li data-list="bullet">Salut. Mal.</li></ul><br />La voix était si métallique et si dure que Stepan comprit tout de suite.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Carlos… C’est Mado ? Il est vivant ?! Il va bien ?!</li><li data-list="bullet">Non. Mado a été tué, répondit Carlos d’une voix calme et sans bégayer du tout.</li></ul><br />La boule dans la gorge, telle une tumeur, occupait tout l’espace. Mado avait été tué… Stepan essayait de trouver une justice et demanda d’une voix enrouée :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">À cause de la drogue ?</li><li data-list="bullet">Non. Juste comme ça.</li><li data-list="bullet">Ça veut dire quoi, « juste comme ça » ?</li><li data-list="bullet">Juste comme ça, ça veut dire juste comme ça. Il est allé dans la ville voisine, s’est embrouillé avec deux abrutis et ils l’ont battu à mort en pleine rue.</li></ul><br />On aurait dit que Carlos lisait un procès-verbal.<br /><br />Stepan, affligé, sentit soudain quelque chose de nouveau dans son for intérieur. Ce sentiment ne l’avait encore jamais visité, mais ce fut comme une vague noire envahissant tout son être et anéantissant même sa douleur. La haine. Une haine infinie, totale, dévorante. Il savait qu’il tuerait de ses propres mains les tueurs de Mado, qu’il leur arracherait les yeux. Il gémit de fureur, mais à mi-voix.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">On les a retrouvés ?</li><li data-list="bullet">Le lendemain.</li><li data-list="bullet">Vous ne les avez pas livrés à la police ?</li><li data-list="bullet">Non, on s’est débrouillés tout seuls, répondit Carlos avec un petit rire terrible, mais à peine audible.</li></ul><br />Stepan sentit alors un goût sucré dans la bouche. Il savait que la réponse à la question suivante le rendrait heureux. Et que plus celle-ci serait inhumaine, plus fort serait son bonheur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Raconte-moi comment vous les avez tués.</li></ul><br />Il prononça le mot « comment » avec une telle ivresse qu’il prit peur un instant.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Stepan, tu es sûr de vouloir savoir ? Tu es vraiment prêt ?</li></ul><br />Carlos se métamorphosa : il était impitoyable, cruel et implacable. Carlos avait appris à haïr et à tuer. Le touchant, le gentil Carlos tel qu’il était dans sa vie antérieure était mort en même temps que Mado et que les deux autres, ou plutôt en même temps que ces deux derniers. Mais le nouveau Carlos plaisait bien plus à Stepan. Il voulut devenir comme lui. Depuis l’école, il voulait devenir comme ça. Il se souvenait parfaitement de tous. Tous. De tous les noms. C’est pour ça qu’il n’y eut pas une seconde de doute.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui, je suis prêt. Vas-y ! Parle !</li><li data-list="bullet">On ne les as pas tués. On les a seulement enterrés avec Mado. Dans des grands cercueils. On leur a même mis des oreillers. Et d’autres choses aussi pour le voyage, pour qu’ils ne s’ennuient pas.</li></ul><br />Il eut derechef ce petite rire diabolique.<br /><br />Stepan, ivre, interrompit Carlos.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">De la coke ?</li><li data-list="bullet">Non. C’est trop simple.</li></ul><br />Un temps. L’attente contracta les muscles des jambes de Stepan.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors quoi ?! Parle ! Qu’est-ce que vous avez mis dans les cercueils ?</li></ul><br />Il comprit soudain. C’est si simple, comment aurait-il pu ne pas le deviner ?<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Attends, je sais ! Je sais !</li><li data-list="bullet">Quoi ?</li></ul><br />Stepan n’avait jamais ressenti une telle exaltation, une telle obsession. Il calma sa respiration et prononça distinctement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">De l’oxygène.</li><li data-list="bullet">Tu as deviné, répondit Carlos avec une cruauté démoniaque. Tu sais bien ce que c’est que de suffoquer. Oui, je leur ai mis de l’oxygène.</li></ul><br />Ce sentiment de bonheur absolu, infini, dévorant lui coupa même la respiration et, quand il voulut la reprendre, il ne le put pas.<br /><br />Crise d’asthme.<br /><br />Stepan se mit à déchirer ses poumons, mais rien n’y faisait : il n’entendait que l’écho de l’impitoyable voix du nouveau Carlos : oxygène… oxygène… oxygène…<br /><br />Son cœur battait à tout rompre. Surgit l’image de Mado, de sa maison ; Mado était triste. Un soupir avec difficulté. « Mon aérosol ???!!!... L’aérosol !!! » Il était resté dans la voiture. Il n’en avait pas d’autre dans l’appartement de ses parents. Liouba venait juste de s’en aller et l’ambulance n’arriverait pas à temps. Ses jambes ne bougeaient plus. Stepan comprit que tout allait se terminer là. Quelle ironie. Carlos venait d’obliger ses ennemis à mourir d’étouffement et c’était au tour de son ami maintenant. Stepan commençait à partir avec le filet de voix de Carlos dans ses écouteurs.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Les types ont donc eu le temps de réfléchir. Moi, j’étais resté à côté et je les écoutais. On les a enterrés peu profondément. Deux heures, ça a duré. C’est ce que j’ai entendu de mieux dans ma vie. De mieux ! Tu comprends ?</li></ul><br />Le regard de Stepan s’obscurcissait. Carlos continuait.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Voilà. Viens, Stepan, on ira sur la tombe de Mado. D’ailleurs, il t’a laissé un talisman, il l’a découpé il n’y a pas très longtemps et il dit que ça te servira pour parler avec les esprits. C’est un truc pas ordinaire, un drôle d’ours, on dirait. Il a dit que tu le reconnaîtrais. Stepan ? Stepan ? Tu es là ?</li></ul><br />Un ours… Un flot de larmes jaillit des yeux de Stepan, lavant tout sur son passage. Absolument tout. La fenêtre enfumée devenait de plus en plus transparente, la haine et la vengeance furent emportées comme les maisons lors d’un tsunami. Mado se tenait sur le seuil de sa chambre qui donnait sur un jardin. Stepan voulut y aller, fit un pas, mais Mado secoua la tête, dit « c’est trop tôt » et lui ferma la porte au nez. Stepan se mit à frapper à la porte de tout son être, mais une force soudaine le tira vers l’arrière.<br /><br />Un coup violent en pleine face obligea Stepan à revenir à lui entre deux râles. Liouba se tenait au-dessus de lui avec l’aérosol. Quelqu’un avait crevé un des pneus de sa voiture et elle était remontée. Elle avait toujours dans son sac un aérosol pour Stepan. Elle savait qu’un jour il servirait.<br /><br />Le lendemain, Stepan s’envola pour le Pérou pour ramener à la vie le Carlos d’avant tant qu’il était encore temps.<br /><br />C’est Liouba qui l’en avait convaincu, juste après avoir demandé à Stepan s’il était quelqu’un de bien et, si oui, qu’est-ce qui l’empêchait, bon sang, d’aller sauver son ami. Car c’est bien cela que lui avait demandé Mado. Liouba était donc proche de Stepan.<br /><br />J’allais oublier. Pendant que Stepan était dans l’avion, Liouba transféra tout l’argent des comptes communs. Au cas où.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>DES GENS TRÈS TENDANCE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:04:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>DES GENS TRÈS TENDANCE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">DES GENS TRÈS TENDANCE</h2><div class="t-redactor__text">Un jeudi soir d’automne ne différant en rien des autres jeudis soir d’automne, la nuit déjà tombée, Zinaïda Syrnikova comprit soudainement qu’il lui manquait une maîtresse. Ce manque était terrible.<br /><br />Tout dans la vie de cette formidable mère et épouse était irréprochable, mais il manquait une maîtresse – ce qui suscitait auprès de ses amies des doutes quant à la réussite de son existence sur cette terre. Or Zinaïda ne pouvait pas se permettre de passer aux yeux des autres pour une ratée.<br /><br />Sa carence fut, il faut le dire, découverte par hasard.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Comment ça, pas de maîtresse ?, demanda, en freinant l’arrivée des épinards vers sa bouche, Violetta, une femme aux mensurations aussi grandes que son âme était petite.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ? Il en faut impérativement une ?</li></ul><br />Zinaïda ne savait pas quelle boîte de Pandore elle avait ouverte avec cette question naïve et quelles irréversibles conséquences pour de nombreux Moscovites entraînerait son envie d’entendre une réponse.<br /><br />Violetta se mua en présidente de conseil syndical expliquant aux locataires que les coupures d’eau chaude sont à la fois bénéfiques et inéluctables.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais bien sûr ! T’es conne ou quoi ? Tu te crois au xix<sup>e</sup> siècle, c’est ça ?! C’est juste que tu dois pas être au courant, c’est tout !</li></ul><br />Zinaïda tenta une rébellion.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Violetta, je suis au courant de tout ! Je connais ses journées heure par heure ! C’est sûr que Micha n’a pas de maîtresse !</li></ul><br />Son amie chaussa ses bottes d’inspecteur de police proposant de rapporter les faits et gestes d’un voisin. Sa voix insinuante sapa les bases de la vision du monde de Zinaïda.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais c’est encore bien pire, Zinaïda ! Un mari qui n’a pas de maîtresse est à la fois peu fiable et imprévisible. En plus, c’est de l’égoïsme pur, ça fait mauvais genre et c’est mal élevé. Mais c’est pas ça, le plus important. Si un mari n’a pas de maîtresse, il lui manque ce que chaque mari, chaque homme, chaque citoyen a de plus important.</li><li data-list="bullet">Quoi donc ?</li></ul><br />Zinaïda était loin de deviner ce qu’évoquait son amie.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Le sentiment de culpabilité. Tu comprends ? Un être humain sans sentiment de culpabilité est dangereux. Mais je suis sûr que Micha n’est pas comme ça. Simplement, tu ne t’es pas posé la question et tu ne la lui as pas posée non plus : c’est un mari juif attentionné et qui prend soin de toi, sans doute.</li></ul><br />Les paroles concernant le danger pour la société piquèrent au vif Zinaïda et elle posa la question suivante avec précaution.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu veux dire que ton Kolia a une maîtresse et que tu es au courant ?</li></ul><br />Violetta vit que son obus avait bien atteint la poudrière de son amie, jeta son masque et se découvrit telle qu’en elle-même.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Deux.</li><li data-list="bullet">Deux quoi ?</li><li data-list="bullet">Deux maîtresses. Et, bien entendu, je suis au courant pour les deux. C’est normal que je m’intéresse à la vie de l’homme que j’aime.</li></ul><br />Zinaïda perdit un instant tout lien avec la réalité et se mit par réflexe à secouer la tête de tous côtés, comme si elle empêchait ladite réalité de s’immiscer dans sa raison.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Attends, attends… Et il sait que tu es au courant ?</li><li data-list="bullet">Zinaïda, mais arrête avec ces simagrées !</li><li data-list="bullet">Quelles simagrées ? Je te pose une question sérieuse !</li><li data-list="bullet">Évidemment qu’il le sait. Parce que, si j’ai brutalement besoin de lui et que son téléphone est éteint, je fais comment pour le trouver ? Et, de manière plus générale, c’est une question de sécurité pour la famille : le cercle des intimes ne peut s’agrandir qu’avec des personnes préalablement estampillées.</li></ul><br />Cette phrase fit sortir de ses gonds l’habituellement flegmatique Zinaïda.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Quel cercle des intimes ! Ton mari saute des femmes et tu dis qu’elles sont du cercle des intimes !</li></ul><br />Violetta scrutait tranquillement le marc de son café.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">« Sauter », tu sais, c’est lui faire trop d’honneur. Il doit essayer, effectivement, de temps à autre de piquer son dard. Et oui : c’est notre cercle des intimes. Tu préférerais qu’il couche avec on sait pas qui ?</li><li data-list="bullet">Et coucher juste avec toi, ça, il peut pas ?</li></ul><br />Violetta reposa sa tasse sur la table et regarda son amie, perplexe.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Cette idée-là, pour être honnête, ne m’a pas traversé l’esprit. Peut-être bien qu’il peut, mais ça change quoi ? Et ensuite, je t’ai dit que ça donnait un certain statut social, c’est dans la norme. Simplement, si ton Micha n’a pas de maîtresse, il va finir par s’exclure de la société. Regarde : il dîne avec des partenaires. Ceux-ci parlent de leurs maîtresses, or Micha… Micha parle de quoi ? De toi ? S’il le faisait, ça mettrait ses amis en porte à faux. Mais je me répète : je suis sûre que tout va bien pour lui. Il doit juste être de la vieille école et il ne te le dit pas. Pose-lui la question avec amour et il te racontera tout. Comme ça, tu seras rassurée et tu seras comme tout le monde.</li><li data-list="bullet">Comme tout le monde ?</li><li data-list="bullet">Comme tous les gens normaux. Parle-lui et appelle-moi.</li></ul><br />***<br /><br />Zinaïda décida de ne pas surseoir à cette question.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Micha, d’après toi, est-ce qu’un mari et sa femme doivent toujours se dire la vérité ?</li><li data-list="bullet">Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi me poses-tu cette question ?</li></ul><br />Micha, sorte de mélange de Rod Steiger et de Gary Oldman, tournait bruyamment les pages des <em>Nouvelles du sport</em> et ne sembla même pas avoir entendu la question. Zinaïda, comme de bien entendu, ne recula pas.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Eh bien, réponds.</li><li data-list="bullet">Bien sûr que oui, sinon à quoi ça servirait, le mariage ? Vu les flopées de mensonges qu’on entend autour de soi chaque jour…</li></ul><br />Il continuait de chercher l’article qui l’intéressait, d’où des réponses qui ne répondaient à rien.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et tu me dis toujours la vérité ?</li></ul><br />Il comprit enfin que la discussion était loin d’être absurde.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, qu’est-ce qui se passe ?</li><li data-list="bullet">Jure-moi que tu me diras la vérité.</li><li data-list="bullet">Je te le jure.</li><li data-list="bullet">Qui as-tu d’autre que moi ? Ça ne me vexera pas ! C’est tout ce qu’il y a de plus normal, simplement ce qui m’inquiète, c’est que je ne connais pas cette femme. Je ne veux pas que, par peur de me faire du mal, tu te fourres dans une histoire et qu’ensuite…</li></ul><br />La confusion, l’empathie, la sincérité qu’exhalait Zinaïda se répandirent dans leur grand appartement. Micha resta bouche bée.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, qu’est-ce que tu racontes ? Mais je n’ai personne… Et je n’ai jamais eu personne. C’est toi que j’aime.</li><li data-list="bullet">Bien sûr que tu m’aimes ! Ça, je n’en doute pas ! Simplement… Il me semble que c’est normal et que nous vivons sans avoir de secrets l’un pour l’autre. Je suis une femme très tendancieuse, zut <em>(Zinaïda était stressée),</em> je veux dire très tendance.</li><li data-list="bullet">Zina, mais de quoi parles-tu ? Qui t’a mis ça dans le crâne ?</li><li data-list="bullet">Personne, je me suis mis ça toute seule en tête, simplement parce qu’il me semble que c’est normal d’avoir une maîtresse après tant d’années de mariage. Et je te comprendrais.</li><li data-list="bullet">Zina ! Je n’ai pas besoin d’une maîtresse ! Je t’aime, tu comprends ?</li><li data-list="bullet">Bon…</li><li data-list="bullet">Comment ça, « bon » ?!...Tu as l’air déçue ?</li><li data-list="bullet">Non, pas déçue… Simplement perplexe. C’est vraiment si difficile que ça de dire la vérité ?...</li><li data-list="bullet">Mais j’ai dit la vérité ! Ah, ça y est, je sais ! C’est Violetta ?! Cette espèce d’idiote. C’est pas des orphelines qu’il faut épouser, c’est des sociopathes qui n’ont pas d’amies !</li><li data-list="bullet">Tu n’as pas honte ?! Elle t’aime tellement ! Et en plus, c’est la femme de Kolia, qui est un ami de ton actionnaire et, à ta place, je serais content de voir qu’on est amies.</li><li data-list="bullet">Mais je suis content ! Ravi, même ! Mais sors-moi quand même ces inepties de ta tête. Tout le monde n’est pas comme Violetta et les gens qui l’entourent, tu comprends, tout le monde n’est pas comme ça.</li></ul><br />À cet instant, Zinaïda se souvint des paroles de Violetta sur la société et plongea dans des abîmes de réflexion. Quelques jours plus tard, les amies se retrouvèrent.<br /><br />***<br /><br />Violetta écouta le récit jusqu’au bout et rendit son verdict.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il ment, bien sûr. Il n’est pas encore si vieux que ça. Vous, il y a peu de chances que vous fassiez encore l’amour, donc faut bien qu’il le fasse avec quelqu’un.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ? On fait encore l’amour.</li></ul><br />Une pointe de honte perçait dans la voix de Zinaïda.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Une fois par an, ça ne compte pas.</li><li data-list="bullet">Pas une fois par an.</li></ul><br />La honte se mua en repentir.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">OK, deux, peu importe.</li><li data-list="bullet">Violetta, en fait, c’est plutôt une fois par semaine.</li></ul><br />Le repentir se mua alors en protestation qui, à son tour, changea radicalement l’état d’esprit de Violetta.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous êtes mariés depuis quinze ans et vous faites l’amour une fois par semaine ?! Tu pourrais au moins ne pas me mentir à moi !</li><li data-list="bullet">Pourquoi je te mentirais ?</li></ul><br />Bien des gens n’auraient pas su quoi répondre, mais pas Violetta Krassina – Linko, de son nom de jeune fille. Elle amalgama tous ses kilos pour les jeter dans un argument massue.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors c’est sûr qu’il a une maîtresse ! Il est sex-addict. Ça se voit. Zina, tu ne dois pas être très calée sur cette question, mais je vais t’ouvrir les yeux. Un homme, ça fait l’amour soit une fois par jour, soit une fois par mois. Une fois par semaine, ça sonne vraiment faux !</li></ul><br />Ce qui restait de Zinaïda fut estomaqué.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Parce que Nikolaï te fait l’amour tous les jours ?!</li><li data-list="bullet">Non. Les filles et moi, on le lui interdit. Sinon, les comprimés le conduiraient direct au cimetière. Mais trois fois par semaine, c’est…</li><li data-list="bullet">Quelles filles ?! Qui le lui interdit ? Je ne comprends rien !</li><li data-list="bullet">Ses maîtresses. On décide ensemble. On s’est fait un groupe sur WhatsApp.</li></ul><br />Violetta était extrêmement organisée et très directive.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mon Dieu, quelle horreur… Elles te font des comptes rendus aussi ? Comme les promeneurs de chiens ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr. C’est pareil, en fait. Dans les deux cas, les mâles ne fonctionnent qu’à l’instinct et perdent leurs neurones.</li></ul><br />Violetta regardait attentivement son verre de vin rouge comme si elle y cherchait une vérité divine. Zinaïda, elle, était toujours absorbée par l’émission « Les Secrets de l’Univers ».<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais Nikolaï, il est au courant pour votre groupe sur WhatsApp ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr que non ! Il croit qu’elles ne savent pas que l’autre existe. Nikolaï est fondamentalement gentil, il s’inquiète pour les autres.</li></ul><br />L’amie moins expérimentée renversa le verre de vin et se risqua à poser une nouvelle question.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je vais me soûler. Mais pendant que je tiens encore debout, dis-moi, comment as-tu fait pour les trouver… pour les rencontrer, pour entrer en contact avec elles ?</li></ul><br />Après un temps, la présentatrice des « Secrets de l’Univers » demanda à son amie très sérieusement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, tourne-toi.</li></ul><br />Celle-ci s’exécuta, mais en faisant préciser :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pour quoi faire ?</li><li data-list="bullet">Je te le demande. C’est bon. Pour l’instant, elles ne poussent pas.</li><li data-list="bullet">Qu’est-ce qui ne pousse pas ?</li><li data-list="bullet">Des ailes ! Je te regarde et je me mets à croire aux anges. Quoi, tu n’as pas encore compris ? C’est moi qui les lui ai trouvées ! J’ai vérifié si elles n’avaient pas de poux, je les ai même fait passer au détecteur de mensonge et je les ai briefées sur tout, même sur le budget, pour pas qu’elles la ramènent trop. Évidemment, d’ici un an ou deux, faudra que j’en remplace une des deux, sinon Kolia va finir par se lasser, par aller voir ailleurs, et ça je ne le permettrai pas.</li></ul><br />La longueur de la pause qui s’ensuivit était digne d’une pièce suédoise à Avignon. Violetta finissait son steak. Zinaïda avait le regard perdu dans le lointain. Puis elle demanda d’une voix neutre, sans curiosité aucune, ni changement de rythme respiratoire :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dis-moi, Violetta, tu ne t’es pas dit qu’elles pourraient te reverser une commission ?</li></ul><br />L’ex-mademoiselle Linko s’enthousiasma d’un coup.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, j’ai toujours dit que c’était toi, la plus intelligente d’entre nous ! Faut que je mette ça en place avec la prochaine. Super idée. Zina, ne t’en fais pas, c’est dur au début, et puis on s’y fait. Et surtout, je me répète, s’il n’a pas encore de maîtresse et qu’il ne compte pas en prendre, alors, je te le dis franchement, c’est encore pire. Ses subordonnés ne le comprendront pas. Il va devenir pestiféré. C’est une vraie déviance.</li><li data-list="bullet">Il me semblait que la déviance, c’était autre chose.</li><li data-list="bullet">La déviance, c’est ce que la plupart des gens estiment être une déviance.</li></ul><br />L’attention de Zinaïda redoubla, car pratiquement rien ne pouvait lui faire plus peur que la déréliction. Néanmoins, cette menace n’agit pas sur son mari.<br /><br />***<br /><br /><ul><li data-list="bullet">S’exclure de la société ? Mais vous êtes tombées sur la tête ! T’es quand même pas sérieuse ? <em>(Cela faisait des années que Micha n’avait pas crié sur sa femme.)</em> Tu es en train de me convaincre de prendre une maîtresse parce que, de nos jours, c’est normal ?!</li><li data-list="bullet">Ou que tu avoues que tu en as une. Je ne sais plus ce que je veux. Je suis en panique. Et si tu commençais à avoir des problèmes au travail…</li><li data-list="bullet">C’est sûr que ma vie privée intéresse tout le monde ! Calme-toi, Zinaïda, tout ira bien. On n’a pas besoin d’une maîtresse.</li></ul><br />Le lendemain matin, l’un des actionnaires de la société que dirigeait Micha convoqua ce dernier. L’actionnaire, rappelez-vous, était un ami du mari de Violetta.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Micha, c’est vrai ?</li><li data-list="bullet">Quoi donc, Piotr ?</li><li data-list="bullet">Que tu n’as pas de maîtresse ?</li></ul><br />Piotr regardait le mari fidèle comme le père d’un garçon nul à l’école.<br /><br />Micha se figea comme un logiciel piraté, puis retrouva ses esprits.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Est-ce que c’est d’une quelconque importance ? demanda timidement le logiciel.</li><li data-list="bullet">Comment te dire… Si tu n’étais pas allé le crier sur les toits, que tu étais resté collé à ta fidélité maritale et que tu ne l’avais dit à personne, ça n’aurait aucune importance, mais l’information s’est diffusée. Ta femme en parle à Violetta, celle-ci en discute avec d’autres personnes… La situation est tendue. Faut résoudre ça, car tu mets tout le monde en porte à faux.</li><li data-list="bullet">Vous êtes sérieux, là ?! En étant fidèle à ma femme, je mets tout le monde en porte à faux ?</li><li data-list="bullet">Oui. Tu mets en cause les fondements mêmes que partage notre groupe d’amis. Bref. Trouve une solution. Je ne le répéterai pas. On m’a assez pris la tête comme ça avec ton histoire.</li></ul><br />Micha était tellement abasourdi qu’il trouva un subterfuge inattendu.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est bon. J’avoue. Je suis trop avare. Ça coûte tellement cher… Quelqu’un de bien exigerait tout de suite d’avoir un appartement, un studio au moins.</li></ul><br />Piotr se rasséréna. Il éclata de rire.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">J’ai toujours été sûr de toi ! T’es un mec normal ! Ah, l’avarice… Rien à dire. La famille avant tout ! L’appart’, je le prends sur moi. C’est pour la bonne cause. D’autant plus qu’on a des appartements à vendre en banlieue. On va trouver une solution. Trouve-toi quelqu’un de bien.</li><li data-list="bullet">Merci, vraiment, mais où la chercher ?</li><li data-list="bullet">À la synagogue ! Parles-en avec ta secrétaire. Celle aux gros seins et au petit cerveau. Vaut mieux ça que l’inverse, d’ailleurs !</li></ul><br />Micha comprit que son chef ne plaisantait pas, fut surpris du changement radical de l’époque, recouvra l’instinct national de la préservation de soi-même et comprit qu’il fallait « trouver une solution » à cette situation. C’est lui qui, le soir même, aborda la question avec sa femme.<br /><br />***<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, c’est un vrai cauchemar, mais tu as raison pour la maîtresse. Cette folle de Violetta a parlé de votre conversation à tout notre petit village et Piotr m’a engueulé en exigeant que je sois comme les autres. Je ne sais plus quoi faire.</li></ul><br />Zinaïda y trouva un certain contentement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Enfin ! Un homme intelligent t’a prévenu en ami. Eh bien vas-y, trouve-t’en une, je ne suis pas contre.</li></ul><br />Micha perçut dans le ton sur lequel sa femme prononça la dernière phrase une tristesse rentrée.<br /><br />***<br /><br />Le lendemain matin, Micha fit venir sa secrétaire dans son bureau, l’assit sur le canapé et lui demanda :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Nina, quelles sont vos conditions d’habitation ?</li></ul><br />Les deux boutons du haut du chemisier de Nina se défirent instantanément, ne pouvant résister à la pression de la poitrine soudainement tendue comme un string.<br /><br />Micha reboutonna le chemisier et fit part à Nina de sa proposition.<br /><br />***<br /><br />Une semaine plus tard, la secrétaire appela Zinaïda et demanda à la voir.<br /><br />Nina prit Zinaïda par le poignet et, avec l’anxiété d’une proche, lui dit :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zinaïda, jamais je ne vous aurais dérangée s’il je n’y avais pas été acculée, mais… votre mari vous trompe, or moi j’ai des principes et j’ai décidé que vous deviez savoir la vérité.</li><li data-list="bullet">Je sais tout. Mon mari couche avec vous et je n’ai rien contre. Je suis même plutôt pour : vous êtes quelqu’un de proche.</li><li data-list="bullet">Zinaïda, le problème, c’est justement que ce n’est pas avec moi qu’il couche… Il vous ment. Il me donne de l’argent, il vient même chez moi, mais il ne me touche pas.</li><li data-list="bullet">Comment ça, il ne vous touche pas ?!</li><li data-list="bullet">C’est exactement ça ! Il m’a dit que vous vouliez qu’il ait une maîtresse, et, sur ce plan-là, je vous soutiens. C’est quand même un homme qui en impose, qu’on le veuille ou non. Et donc imaginez-vous qu’il m’a proposé d’être sa maîtresse fictive. Il m’a même promis un appartement, un petit, c’est vrai, et loin du centre, mais il faut bien commencer par quelque chose. Sauf que, malgré tout ça, il ne me touche pas. Au début, j’ai pensé qu’il plaisantait, que c’était comme un jeu sexuel, alors qu’en fait c’est vrai : il ne veut vraiment rien faire avec moi. C’est si humiliant.</li><li data-list="bullet">Comment ça, il ne veut pas ? Je ne comprends rien. Peut-être qu’il n’ose pas ? Vous lui avez fait comprendre que vous étiez prête à… enfin à…</li><li data-list="bullet">Oui. Je lui ai laissé entendre.</li><li data-list="bullet">Comment ?</li><li data-list="bullet">Je l’ai accueilli toute nue quand il est venu la première fois.</li><li data-list="bullet">Et… ?</li><li data-list="bullet">Il m’a regardée tellement bizarrement… Je ne saurais pas vous décrire… Comme un homme, quoi… Il m’a dit qu’il faudrait qu’un peintre fasse de moi un tableau, mais il m’a demandé de me rhabiller et de vaquer à mes occupations. Et il s’est plongé dans son journal.</li><li data-list="bullet"><em>Les Nouvelles du sport </em>?</li><li data-list="bullet">Oui, je crois…</li><li data-list="bullet">Il m’emmerde avec son foot. Bon.</li><li data-list="bullet">Je me suis même dit que, peut-être… Qu’il ne pouvait pas…</li><li data-list="bullet">Il peut tout, pas la peine de faire semblant. À la maison il peut tout ce qu’il veut, c’est une horloge bien réglée. Pourquoi faire genre quand il est chez les autres, ça je ne comprends pas.</li><li data-list="bullet">Si, j’ai compris qu’il pouvait, car je l’ai pris justement par cet endroit-là… Vous avez bien de la chance de l’avoir, c’est sûr…</li><li data-list="bullet">Mon mari ?</li><li data-list="bullet">Non, cette partie-là de votre mari. Je vous ai enviée d’emblée. J’en ai jamais eu, des comme ça.</li><li data-list="bullet">Attends, attends… Tu veux dire que tu l’as attrapé par son sexe, qu’il était dressé, mais que, malgré tout, il n’a rien fait ?!</li><li data-list="bullet">C’est ça. Il dit qu’il vous aime et qu’il faut savoir se retenir. Pour être honnête avec vous, j’ai l’impression qu’il est obsédé par vous. J’en ai parlé à deux-trois copines, et elles me disent toutes que c’est un maniaque.</li></ul><br /><ul><li data-list="bullet">C’est ça, un maniaque ! <em>(Violetta, à qui Zinaïda raconta tout dans les moindres détails, soutint activement la version de Nina.)</em> Il est dangereux ! Un jour, il finira par t’étrangler si jamais tu te prends un amant plus jeune. Moi, je travaille là-dessus.</li><li data-list="bullet">Sur quoi ?</li><li data-list="bullet">Peu importe, je te raconterai ça plus tard. Bref, il faut qu’il aille voir un psy fissa. Il faut le sauver, sinon c’est toi qu’on ne pourra pas sauver. C’est un cas difficile. Il faut un spécialiste de haut niveau. Évidemment, c’est pas donné, mais… Je vais m’en occuper.</li><li data-list="bullet">Merci, Violetta, qu’est-ce que je ferais sans toi… Parce que je viens de me dire que quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez lui…</li></ul><br />Micha s’était préparé à la discussion portant sur le psychologue : Piotr était le spécialiste des formulations qui faisaient mouche.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Micha, tu vas vraiment pas bien ?! Mais qu’est-ce qui t’arrive ?! L’autre, là, j’ai oublié son nom, tu la sautes vraiment pas ?! L’appart’, c’est cadeau, et toi tu joues les tire-au-flanc. T’as décidé de tous nous faire passer pour des imbéciles ? C’est quoi, ce bobard ? Alors comme ça, je ne peux plus te faire confiance ? Moi, ton ami, tu as décidé de me mentir ?</li><li data-list="bullet">Piotr <em>(bien qu’ils se connussent depuis fort longtemps, la subordination obligeait Micha à s’adresser à son vieil ami par son prénom et son patronyme, mais la situation était exceptionnelle),</em> pourquoi dis-tu ça, mais si, je… Tu sais bien que tu peux me faire confiance comme à toi-même ! Mais j’ai pas pu ! J’aime Zina, mais j’ai vraiment essayé…</li><li data-list="bullet">Il a vraiment essayé ! Alors t’aurais dû demander à ta grosse vache de tenir sa langue <em>(la grosse vache étant la secrétaire),</em> t’aurais dû entretenir la légende pour qu’elle raconte partout que tu la tringles régulièrement et tout le monde aurait été content. Moi j’ai le ministre, t’entends ?, le ministre !, qui m’a posé des questions sur toi, qui m’a demandé ce que j’avais distillé dans cette équipe, que c’était malsain. Bref. Je te donne une semaine pour devenir un homme normal. Va voir le médecin ! Prends-toi des vacances ! Si tu veux, trouve-toi une bonne femme en pleine possession de ses facultés, juste pour la légende, même si maintenant il va falloir que tu t’inscrives à notre « pièce montée » pour que je puisse dire à tout le monde que t’es normal.</li><li data-list="bullet">Quelle pièce montée ?</li><li data-list="bullet">C’est comme ça qu’on appelle nos partouzes. Avant, on ne t’y conviait pas, c’est pour les actionnaires, mais maintenant il va falloir que tu participes.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ça s’appelle comme ça ?</li><li data-list="bullet">Parce qu’on monte qui on veut. Même si on a perdu Kochkine à la dernière pièce montée. Impossible de savoir quand aura lieu la prochaine, mais c’est sûr qu’il y en aura une.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ? Il est mort pendant la dernière ?</li><li data-list="bullet">C’est ça.</li><li data-list="bullet">On nous a dit qu’il était mort chez lui…</li><li data-list="bullet">T’imagines pas ce qu’on a dû faire pour qu’il meure « chez lui ». Heureusement que sa femme était au courant, elle nous a aidés, même si elle a dû faire semblant de dormir à côté de lui… Mais peu importe. En gros, tu m’as compris. On est dans une impasse et les temps sont difficiles. Je te le demande en ami. Baise qui tu veux, même mon chat si tu veux, mais faut que tout le monde retrouve son calme. Sois comme tout le monde.</li></ul><br />***<br /><br />Après un tel flot, Micha était prêt à tout, mais le ton de sa femme et la pression qu’elle lui mit eurent raison de lui.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Micha, il faut qu’on parle sérieusement. J’ai vu Nina. Ne m’interromps pas. En fait, tu mens à tout le monde. Ne m’interromps, pas, je t’ai dit ! Je sais tout dans les moindres détails. Pour être honnête avec toi, je suis très inquiète. Tu es à la fois complètement obsédé et pathologiquement malade. Je préfère ne pas parler de la honte que ta pseudo-moralité nous fait à tous : ça, on peut encore le supporter. Je suis inquiète pour ma sécurité. Aux yeux de tous, tu passes pour un maniaque.</li><li data-list="bullet">Zina, tu es complètement folle ! Le fait que je t’aime tout simplement fait de moi un maniaque !</li></ul><br />Il voulut prendre sa femme par la main, mais celle-ci le repoussa vivement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ne me touche pas. Tant que nous ne serons pas allés voir un médecin, tu dormiras dans ton bureau.</li><li data-list="bullet">Un médecin ?!</li><li data-list="bullet">Oui, le meilleur psychologue de Moscou.</li><li data-list="bullet">Et on ira le voir pour régler quel problème ?</li></ul><br />Micha tenta de se dégager de l’étreinte de la Matrice.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu ne veux pas me tromper. Tu n’es concentré que sur moi. C’est une pathologie. Je lui ai déjà parlé. Il est d’accord avec moi. Demande à tes amis, juste par curiosité : il n’y a que toi comme ça dans toute la ville !</li><li data-list="bullet">Et alors ?!</li><li data-list="bullet">Ça veut dire que tu n’es pas normal. Or on a des enfants et j’ai peur pour eux. Si on ne va pas voir le médecin, je… Je vais réfléchir au divorce.</li></ul><br />Les yeux de Zinaïda s’emplirent de larmes.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Zina, mais arrête… Je ne peux pas vivre sans toi. Quand je suis en déplacement sans toi, je n’arrive pas à m’endormir. Arrête… On ira voir le médecin, si tu veux, je ferai tout ce que tu veux…</li></ul><br />Les trois mois de travail intense du psychologue permirent à deux Moscovites de s’acheter des voitures neuves : au psychologue et à la jeune Liza que Zinaïda choisit elle-même pour son mari après un casting d’un mois. Elle avait décidé de garder Nina pour, dirons-nous, les jours sans pain. L’harmonie revint dans la famille Syrnikov.<br /><br />Un an plus tard, Micha annonça à Zinaïda qu’il ne pouvait plus continuer comme ça. Il prit ses affaires et déménagea chez Liza dont il était finalement tombé amoureux.<br /><br />Les amies de Zinaïda exultaient, à l’instar, pourrait-on croire, de la victime elle-même. Micha, aux yeux de tous, était un homme normal, un coureur de jupons comme les autres, si ce n’est qu’abandonner sa femme après tant d’années de mariage était quand même excessif, mais acceptable, compte tenu de la générosité dont il avait fait preuve lors du divorce. Comme vous pouvez vous y attendre, il ne fut donc pas exclu de la société, ni Zinaïda qui tenta de devenir amie avec la nouvelle épouse de son mari et lui donna un mode d’emploi de celui-ci extrêmement détaillé. Micha assimila totalement la leçon de conduite en société, prenant ainsi quelquefois part à une pièce montée, mais demeurait pour le reste fidèle à Liza, expliquant cette fidélité par le fait que Liza le faisait suer sang et eau et que l’impuissance avait fini par frapper à sa porte. Ces raisons furent reconnues comme tout à fait acceptables pour la première étape de cette nouvelle union. La société le laissa un temps tranquille, mais gardait néanmoins un œil sur lui.<br /><br />Lors des anniversaires des enfants, Zinaïda et Micha se tenaient par la main sous la table, loin des regards. Leurs cœurs battaient à l’unisson. Zinaïda pleurait la nuit qui suivait ces fêtes. Elle prit tout d’abord des calmants avant de plonger dans de puissants antidépresseurs. Micha, après ces retrouvailles, faisait défiler sur son téléphone les photos de famille et écrivait même quelques quatrains. Il prit d’abord un peu de vodka avant que ce ne soit elle qui le prenne.<br /><br />L’amour est un sentiment extrêmement vivace. Il ne peut être vaincu que par les efforts conjugués de tout l’entourage.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>LE CHAT DU CHESHIRE ET LA TRONÇONNEUSE ENSANGLANTÉE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:04:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>LE CHAT DU CHESHIRE ET LA TRONÇONNEUSE ENSANGLANTÉE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">LE CHAT DU CHESHIRE ET LA TRONÇONNEUSE ENSANGLANTÉE</h2><div class="t-redactor__text">Slava/ne-dis-pas-de-mensonges sortit du restaurant et se mit à fumer. Une minute plus tard, il comprit que sa cigarette n’était pas allumée et qu’il aspirait activement de l’air via le filtre du tabac. Ce n’était pas étonnant.<br /><br />Slava perdait beaucoup de choses dans la vie par bêtise, à commencer par sa virginité – qu’il aurait dû, évidemment, offrir à une amie de sa mère, une grande malade passablement folle, mais il avait fait des choses pas très claires avec une atroce cheftaine de colonie de vacances – pour finir par une carte d’identité passée à la machine la veille de son mariage. Mais il avait aujourd’hui conquis l’Everest.<br /><br />Slava avait perdu son père… Plus précisément, il avait perdu l’urne contenant ses cendres et qui avait traversé la moitié du monde pour faire de Slava un homme un peu plus riche. Et ça, c’était deux jours avant l’enterrement. Ou plutôt les obsèques. Quasiment des funérailles.<br /><br />La date avait été choisie, l’emplacement dans un cimetière fort coûteux trouvée, la famille rassemblée, les VIP confirmés, l’acteur approprié fin prêt et le restaurant pour le repas payé. Tout était donc en place. Mais le défunt, lui, n’y était pas.<br /><br />Slava pensa à Freud et à l’inconscient. Peut-être avait-il sciemment perdu l’urne pour quelque part se venger de son père qui était la cause de ce grand bazar ? Il faut dire que Mark avait mis sa famille dans une position géométrique telle que tous y allaient de leurs gentilles paroles à l’égard du défunt, et tout particulièrement Slava qui « adorait » s’occuper des affaires familiales. Comme si l’harmonieuse conjugaison d’un cynisme absolu et d’une totale désinvolture, de trois maîtresses, d’un business (et quel business ! Répartir les pots-de-vin !) et autre cohorte de joyeusetés ne suffisait pas, il ne manquait à Slava qu’une chose : un testament dans lequel son papa avait demandé à être incinéré à Baltimore, son lieu de résidence, mais avait ordonné (oui, ordonné !) que ses cendres fussent enterrées à Moscou, dans une allée très précise du cimetière Troekourovskoïé à une date entérinée par un astrologue et en présence d’un artiste émérite et fort célèbre de Russie qu’il fallut convaincre de lire un poème composé par Mark pour ses enfants. Le défunt, en présence d’un notaire et de son avocat, avait confié cette mission à Slava, et non à sa sœur Macha, laquelle se fendit d’un commentaire :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Dommage, mon petit papa, que tu n’aies pas demandé à faire la même chose sur la place Rouge. Il me semble que Slava aurait été digne d’une telle mission.</li></ul><br />Macha, comme beaucoup de gens, aimait Slava. Il y avait de bonnes raisons à cela. Par exemple, il avait mis dans la chambre d’une jeune fille bien sage un préservatif usagé, l’avait dénoncée et avait privé cette dernière non seulement de sorties pendant un mois, mais aussi d’un voyage linguistique à l’étranger. Et Slava/ne-dis-jamais-de-mensonges n’avait fait cela que par perversité.<br /><br />Vous vous demandez sans doute pourquoi Slava, pour qui, comme on l’a vu auparavant, rien n’était sacré, n’avait pas envoyé les dernières volontés de son petit papa au diable, où Mark devait d’ailleurs se trouver. C’est très simple.<br /><br />Kontchalovski.<br /><br />Le peintre Kontchalovski, dont les œuvres avec le temps avaient enchéri, était au centre d’une collection dont la valeur globale était estimée à plusieurs millions. Monsieur Korn avait légué les bijoux de famille à sa fille Macha et les tableaux à Slava, mais assortis de la condition précitée et d’une notification lui interdisant de les revendre avant dix ans. L’argent qui était au coffre (le vieux Mark préférait les espèces, comme au bon vieux temps) avait été réparti à parts égales entre ses petits-fils, sautant une génération. Ce n’était pas une somme énorme, mais quand même.<br /><br />L’avocat avait lu le testament en présence de toute la famille. Macha riait à gorge déployée. Les bijoux valaient nettement moins que les tableaux, mais elle pouvait les porter ou les revendre. Et Macha avait deux enfants (à la différence de Slava qui s’était immédiatement demandé s’il ne pouvait pas, <em>a posteriori</em>, devenir famille d’accueil pour quelques mois afin qu’un garçon tienne compagnie à son fils, mais comprit que sa femme ne serait pas d’accord).<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Parce que dix ans, Slava, faut encore tenir le coup, n’est-ce pas ?</li></ul><br />Ce fut la deuxième phrase de Macha. La troisième l’acheva.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et je suis enceinte, qui plus est. Donc je prends 75 % de l’argent légué aux petits-fils, mon pote.</li></ul><br />Slava marqua le coup de manière tangible et se tourna vers sa femme, le regard lourd de reproches. Celle-ci sut quoi répondre.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça fait cinq ans que je te propose qu’on en fasse un deuxième ! À ce que je comprends, si le grand-père t’avait prévenu, t’aurais bien fait cinq gamins, c’est ça, Slava ?!</li></ul><br />Le mari de Macha perdit contenance et trouva une issue à la situation.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Macha, on a bien assez d’argent comme ça. On pourrait en donner au fils de Slava… Il en envoyait plus que nous au grand-père..</li><li data-list="bullet">On ne peut pas, Dima, on ne peut pas ! Faut faire comme papa a dit. Ça fait trente-trois ans que j’attends ce moment.</li></ul><br />Slava, une fois la lecture du testament terminée, prit l’avocat à part. On ne peut pas dire que le fils du défunt fût vraiment dans le besoin et un million ne lui paraissait pas si inatteignable que ça, mais c’était une question de principe et plus particulièrement d’une avarice de principe.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Igor, je me disais…</li><li data-list="bullet">Slava, pardonnez-moi de vous interrompre, mais je sais à quoi vous pensez. Vous voulez me proposer un pot-de-vin pour ne pas enterrer votre père comme il me l’a demandé et vous êtes prêt, pour ce faire, à me vendre la collection de tableaux à moitié prix.</li><li data-list="bullet">Comment le savez-vous ?</li></ul><br />Ce fut au tour de Slava d’être décontenancé. Il comptait céder les tableaux à 70 % de leur valeur, mais se dit sur l’instant qu’il serait d’accord pour 50 %.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ou plutôt vous comptiez me les vendre à 70 % de leur valeur, mais là vous êtes surpris, vous ne dites rien et seriez même d’accord pour 50 %. C’est bien ça, n’est-ce pas ?</li></ul><br />Slava comprit qu’il avait devant lui le Grand Architecte de la Matrice et ne tourna pas autour du pot.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est bien cela. Vous lisez dans les pensées ?</li><li data-list="bullet">Non, c’est votre père qui lisait. Il lisait même dans vos futures pensées. C’est lui qui m’a dit comment ça allait se passer, mot pour mot, chiffre pour chiffre. Il vous connaissait bien.</li></ul><br />Slava sortit de ses gonds.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Si vous voulez, je peux lire dans les vôtres, maintenant.</li><li data-list="bullet">Faites-moi ce plaisir.</li></ul><br />Igor était tout ce qu’il y a de plus poli et rappelait le chat du Cheshire, mais avec une tronçonneuse ensanglantée entre les dents. C’est exactement comme ça que doit être un véritable avocat. Même l’avocat du diable, et, <em>a fortiori</em>, celui de Mark Korn. Slava sentit la tronçonneuse, l’odeur du sang et du métal. Le goût du sang et du métal. Quelque chose vacilla. Il sourit, ou plutôt grimaça. Le sentiment extrêmement précis de la réalité avait plusieurs fois évité à Slava la perte de grosses sommes d’argent et même une fois sauvé la vie. Il changea d’avis et renonça au pari.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous allez m’envoyer bouler, quelles que soient les propositions que je vous fasse, si je comprends bien.</li><li data-list="bullet">Vous êtes d’une surprenante perspicacité. Et d’ailleurs, si vous regardez bien ces magnifiques peintures pendant dix ans, l’âme en sortira plus lumineuse.</li><li data-list="bullet">La mienne ou celle du peintre ?</li><li data-list="bullet">La mienne. Celles des autres ne m’intéressent guère. Ce sont surtout les corps, des morts comme des vivants.</li></ul><br />Slava/ne-dis-pas-de-mensonges comprenait bien, surtout les sous-entendus.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Igor, quand j’écrirai mon testament, je ferai appel à vous.</li><li data-list="bullet">Mais bien sûr, appelez-moi. Mais j’espère bien que vous me survivrez. D’ailleurs, vous ne pouvez pas non plus offrir ces tableaux. Ils sont formellement la propriété de ma fondation. Le testament est assorti d’un petit codicille. Et disons qu’on est d’accord tous les deux. Vous comprenez bien que toutes les ruses qui vous viendront à l’esprit sont déjà passées par le mien il y a bien longtemps et la volonté de votre père sera respectée, quel qu’en soit le prix. Je suis sûr que vous comprenez la signification de cette expression dans un contexte où il y a Moi et un Prix.</li></ul><br />Slava fit un petit hochement de tête, maussade.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors, vous pouvez disposer. Pour le moment. Je plaisante. J’ai été ravi de vous revoir.</li></ul><br />L’admirateur inattendu de Kontchalovski revint dans la pièce principale. Sa sœur lui demanda avec une joie méchante :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Il t’a envoyé bouler ? T’es coincé, mon chéri ?</li></ul><br />Slava répondit de manière automatique :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est rien de le dire. En plus, je ne peux ni revendre ni même offrir ces barbouillis à qui que ce soit.</li><li data-list="bullet">Slava, mais va au moins lire la fiche Wikipedia de Kontchalovski ! Ce n’est pas juste un peintre qui vaut cher ! C’est une vraie légende !</li><li data-list="bullet">Je te les échange contre les bijoux ! Tu ouvres un super musée et moi je viendrai en famille tous les week-ends pour 200 roubles.</li><li data-list="bullet">Mais bien sûr ! Et toi, tu refileras les joyaux de l’arrière-grand-mère à tes poules, c’est ça ?</li><li data-list="bullet">Maroussia, tu me connais, je n’offre jamais rien à personne. Je peux prêter, mais pas longtemps. Tout mon argent va à Liouda. Elle l’a bien mérité.</li><li data-list="bullet">Je sais. Tu es un mari irréprochable. Ça m’a toujours interloquée. D’ailleurs, réponds-moi : pourquoi est-ce qu’elles couchent toutes avec toi gratuitement ?</li></ul><br />La joie méchante s’était muée en avanie.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Parce qu’elles n’ont personne d’autre que moi dans ce pays. Ce pays est maudit. Je me dis que les âmes les plus perverties sont envoyées ici en redressement. On leur donne des corps de rêve et y a pas un mec normal à côté. T’en penses quoi, alors, de l’échange ?</li><li data-list="bullet">J’en pense rien, Slava. J’attends une invitation pour l’enterrement. Et va pas mégoter sur l’argent. Je viendrai avec mes bijoux. Mais si t’as vraiment besoin d’aide, dis-le-moi…</li></ul><br />Macha arbora un large sourire et ajouta :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et je te la refuserai avec un cynisme tout particulier.</li></ul><br />La suite pour Slava fut comme une sorte de carnaval brésilien pour organiser la crémation de l’autre côté de l’océan, la recherche du bon emplacement au cimetière Troekourovskoïé (les relations de son père dans le domaine de la physique des corps déjà raides l’aidèrent bien), les négociations avec l’acteur, les invitations à lancer, et, pour couronner le tout, la livraison de l’urne en Russie à la bonne date. Il faut souligner que même un ami de son père de l’Académie des sciences avait demandé à Slava s’il ne voulait pas laisser les cendres en Amérique et ne faire en Russie qu’un rite funéraire. Moscou réduit tout le monde au même dénominateur commun.<br /><br />Slava avait réfléchi une seconde, mais s’était souvenu du chat à la tronçonneuse.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, ce serait une offense à Dieu que de ne pas respecter les volontés de mon père.</li><li data-list="bullet">Arrête, Slava, ton père était un matérialiste. Il ne te punira pas de là où il est.</li><li data-list="bullet">Même d’ici il saurait arriver à ses fins. <em>(Slava se tassa un peu.)</em> Je ne peux pas, Boris… J’aurais trop honte.</li><li data-list="bullet">Tu es devenu sentimental. Ce qui est très bien aussi. Bon. On va s’occuper du cimetière. Ça ne va pas être donné, mais aux grands hommes de grands frais.</li><li data-list="bullet">Je ne suis pas si grand.</li></ul><br />Il fut un temps où Slava disait la vérité.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je parle de ton père. Ton temps viendra un jour. Et ne sois pas si triste. Heureusement, les pères ne meurent qu’une fois.</li></ul><br />Slava se repassa les paroles de l’ancien collaborateur scientifique devenu depuis lors le roi des métaux rares, mais celui-ci interrompit son introspection.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">En revanche, je t’amènerai aux obsèques des gens utiles. Très utiles, même, surtout pour ton business, si je puis dire. Ils viennent juste de prendre leurs postes et ont encore faim. Réfléchis donc à tous les détails. Ce sont des gens de goût, notamment pour les obsèques. Ça me fait vraiment de la peine pour ton père, c’était plus qu’un homme. C’est pour ça qu’il s’était tiré à temps à l’époque et qu’il vient de refaire la même chose maintenant. Ça m’est arrivé plusieurs fois de traverser l’Atlantique pour lui demander conseil. Moi, je t’achèterais bien un Kontchalovski, mais Igor… Pas la peine d’essayer de négocier.</li></ul><br />Boris se tassa à son tour. Slava comprit que tout organisme à l’évocation d’Igor se tassait pareillement. L’instinct animal prenait le dessus.<br /><br />Une catastrophe survint quelques jours plus tard.<br /><br />Slava récupéra l’urne à l’aéroport, sortit du bâtiment, s’apprêta à monter dans sa voiture de sport, voulut mettre l’urne dans le coffre en se demandant comment faire pour ne pas qu’elle tombe, mais une sublime créature s’arrêta près de lui pour demander son chemin. Slava entrevit d’emblée de nouvelles perspectives, baratina la fille, lui dit qu’il la conduirait à bon port, qu’il suffisait que cette dernière le suive… et ne se souvint de l’urne que dans la soirée quand il était en train de ferrer sa nouvelle amie avant de l’emmener dans sa planque. Slava appréciait tout particulièrement le harponnage qui allait de la rencontre au sexe en vingt-quatre heures chrono et concourait avec lui même sur la quantité de guerres éclairs remportées sur une année. Il atteignait des records. L’urne lui transperça l’esprit comme la lance d’Ivan le Terrible quand Slava regarda la cendre de sa cigarette. Il sortit, se mit à fumer gauchement, appela l’aéroport (il lui fut répondu qu’ils allaient regarder les bandes des caméras de surveillance) et revint vers sa nouvelle amie. Il lui raconta tout.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Faut que ton père soit quand même un grand malade pour vouloir organiser un boxon pareil. Quand il a compris qu’il en avait plus pour longtemps, il aurait pas pu venir mourir ici fissa ? Les gens pensent vraiment qu’à sa gueule.</li><li data-list="bullet">Leur.</li><li data-list="bullet">Quoi, leur ?</li><li data-list="bullet">Qu’à leur gueule, pas sa gueule. Peu importe. Dis-moi, tu te ficherais des dernières volontés de ton père ?</li><li data-list="bullet">Moi ?! Mais, moi, si je retrouve le mien, c’est vivant que je te l’enfourne dans l’incinérateur et que je le fais cuire à petit feu !</li></ul><br />Slava comprit qu’il ne pourrait pas baiser dans son état, se débarrassa de la fille, décida unilatéralement que cette prise viendrait s’ajouter à l’addition générale, s’enferma chez lui, rappela l’aéroport (ils n’avaient rien trouvé : la caméra était soit tournée de l’autre côté, soit ne marchait pas) et téléphona à Igor.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Igor, j’ai perdu mon père.</li><li data-list="bullet">Je comprends… La conscience de la perte vient petit à petit. Moi, ça m’a pris six mois…</li><li data-list="bullet">Igor, vous n’avez pas compris : je l’ai complètement perdu.</li><li data-list="bullet">Je comprends. C’est justement l’irréversibilité du départ qui…</li></ul><br />Slava explosa.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">J’ai perdu l’urne avec les cendres ! Vous êtes le seul à le savoir. On fait comment ?!</li></ul><br />Slava partagea automatiquement la responsabilité. Il s’attendrit même sur lui-même.<br /><br />C’est une voix en acier trempé qui fusa dans le combiné.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Slava, je comprends mieux maintenant pourquoi votre père vous aimait tant. Vous devez être unique dans votre genre. <em>ON</em> fait comment ? Formidable question. Pardonnez ma curiosité, mais pourquoi ON ?</li><li data-list="bullet">Vous n’allez pas me laisser tout seul dans cette situation ?! Je ne peux compter sur personne d’autre.</li></ul><br />Le ton de Slava eût fait fondre en larmes les serpents sur la tête de la Gorgone.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Les obsèques sont bien après-demain ?</li><li data-list="bullet">Oui.</li><li data-list="bullet">Slava, j’ai bien peur que nous n’ayons pas le temps de prendre des cendres dans l’autre tombe et de les faire venir ici.</li></ul><br />Slava reçut une décharge électrique. Il avait, bien sûr, compris de quoi il retournait, mais décida de faire durer la torture et posa une question purement rhétorique :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Faire venir des cendres ? Mais d’où ?</li><li data-list="bullet">Eh bien…</li></ul><br />Igor se racla la gorge.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Selon le testament, je ne pouvais raconter cela que le quarantième jour après le décès, mais compte tenu de la situation… Votre père a une deuxième tombe. À Baltimore. J’espère que je n’ai pas besoin de vous expliquer son utilité.</li></ul><br />Slava s’affaissa comme une fondrière.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Non, pas besoin. Je ne suis pas stupide. Combien y en a-t-il ?</li><li data-list="bullet">Des tombes ?</li><li data-list="bullet">Des enfants ! Mais restons-en aux tombes. Peut-être que papa a ouvert des franchises dans plusieurs villes…</li><li data-list="bullet">Il y a deux tombes : une à Baltimore et une qui relève dirons-nous de votre exploitation.</li><li data-list="bullet">De notre exploitation.</li><li data-list="bullet">Oui, de la nôtre. En Amérique, il y a deux enfants, un garçon et une fille.</li></ul><br />Slava ouvrit une bouteille de whisky, s’en servit une bonne rasade et vida son verre d’un trait en mémoire de son père.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Leur sexe, la couleur de leurs yeux et les autres détails ne m’intéressent guère. Ce qui m’intéresse, c’est leur âge et ce qu’ils savent de nous.</li><li data-list="bullet">Sept et douze ans. Ils ne savent pas que vous existez. Mark savait garder un secret.</li><li data-list="bullet">Ça, c’est sûr. Mais pourquoi nous a-t-il tout légué à nous ?</li></ul><br />Le whisky ayant fluidifié le cerveau, Slava se mit à poser les bonnes questions.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais pourquoi pensez-vous qu’il vous a tout légué ?</li></ul><br />Igor éclata de rire.<br /><br />Slava/ne-dis-pas-de-mensonges se rappela les corrections que son père lui infligeait quand il était môme. Il parlait de quatre étapes dans l’éducation : le travail, l’ignorance, la douleur, le repentir. Il était évident qu’Igor était à la limite de la douleur et attendait que Slava passe de l’autre côté.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça veut dire que papa avait encore d’autres biens…</li><li data-list="bullet">Oui.</li><li data-list="bullet">Ce n’est pas que je sois étonné. Simplement, ces dernières années, c’est moi qui lui envoyais de l’argent, car il me parlait de ses grosses difficultés matérielles… Or il a légué à ses petits-enfants près d’un demi-million. Je pensais qu’il avait économisé…</li><li data-list="bullet">Possible qu’il ait eu des difficultés financières. Ça dépend par rapport à qui. Tout est relatif…</li></ul><br />La voix retrouva les intonations du chat du Cheshire.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ce n’est pas votre argent qu’il économisait : il le perdait au casino. Il n’y avait que cet argent-là qu’il jouait. Il disait : je le renvoie à sa source. Simplement, ça lui faisait de plaisir de voir que vous ne l’oubliiez pas. Pour ce qui est de ses propres finances, il a rendu tant d’inestimables services à sa patrie que celle-ci lui avait donné des choses à gérer. Il avait placé de l’argent dans des actions et a un peu gagné dessus…</li><li data-list="bullet">Igor, allez-y ! Combien ?</li><li data-list="bullet">75 millions de dollars.</li></ul><br />Slava voulut mordre son verre, mais se souvint des honoraires du dentiste et changea d’avis.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Et il a TOUT légué à ces deux ordures ?</li><li data-list="bullet">Mark avait bien dit que vous les appelleriez comme ça. Il voyait clair. Comme je vous l’ai déjà dit, j’aurais annoncé, le quarantième jour, à tout le monde la principale disposition et aurais dévoilé l’existence des uns aux autres ? 5 à chacun de ces deux enfants, 3 à Macha, 10 à chacun des petits-enfants à percevoir à leur majorité. J’attire votre attention sur le fait qu’ils s’agit de petits-enfants déjà existants et de ceux déjà conçus au moment de son décès (je sais ce qui vous a traversé l’esprit). Même si vous aurez le droit ensuite de répartir votre somme entre vos enfants présents et à venir. Et aussi : tous les membres de la famille sont totalement assurés jusqu’à la fin de leurs jours en cas de maladies graves, chacun bénéficiant d’une assurance-vie à hauteur de 2 millions…</li><li data-list="bullet">Je sais compter. Et le reste va à qui ?</li><li data-list="bullet">Le reste va à la Fondation contre la maladie d’Alzheimer.</li></ul><br />Slava endurait les coups du sort comme Gordon Banks les ballons filant vers ses buts. Mais il s’agissait là d’une belle météorite. Slava poussa un gros soupir.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alzheimer… C’est à cause de maman…</li></ul><br />Dans la voix d’Igor disparut la dernière once de bienveillance.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Bien sûr. Il l’aimait vraiment. Sa dernière année fut pour lui un véritable enfer. Dommage que vous ne soyez pas venu à ce moment-là.</li></ul><br />Slava répondit vite et froidement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Elle ne m’aurait pas reconnu, donc ça lui aurait été égal.</li></ul><br />Slava comprenait tout, bien évidemment. Les vrais cyniques connaissent le prix des vrais sentiments. Il avait peur d’y aller, à l’époque. Il envoyait de l’argent. Parfois même de grosses sommes selon ses critères. L’argent… Ça sonnait tellement faux après cette annonce des soixante-quinze millions de dollars.<br /><br />Igor continua, sans cruauté aucune, plutôt avec une certaine compassion.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">À elle, oui. Mais ça n’aurait pas été égal à Mark. Il vous attendait. Vous savez ce que ça veut dire, attendre.</li></ul><br />Slava/ne-dis-pas-de-mensonges explosa une nouvelle fois.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui, je sais ! Sauf qu’à moi c’était pas égal ! C’est pour ça que je n’y allais pas.</li></ul><br />Il s’interrompit immédiatement. Igor n’eut même pas le temps de répondre.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pardon, Igor… C’est bête, ce que je viens de dire.</li><li data-list="bullet">Ce n’est pas bête du tout, c’est même très humain. Je n’ai pas le droit de juger.</li><li data-list="bullet">Merci… Igor, j’ai deux questions… Deux questions importantes…</li><li data-list="bullet">Allez-y, puisqu’elles sont importantes.</li><li data-list="bullet">D’après vous, pourquoi ne m’a-t-il légué que la collection de tableaux ? Par vengeance ? Pour me donner une leçon ? Pour se moquer de moi ?</li><li data-list="bullet">Et la deuxième ?</li><li data-list="bullet">Pourquoi attendre quarante jours ?</li><li data-list="bullet">Pourquoi m’a-t-il donné la permission de tout vous dire au bout de quarante jours ?</li><li data-list="bullet">Oui.</li><li data-list="bullet">Je ne sais pas. Aussi bizarre que ça paraisse, il croyait en quelque chose, notamment dans le fait que le quarantième jour des choses se décantent. Peut-être qu’il voulait vérifier la sincérité de votre réaction à tout cela ou bien, au contraire, peut-être la craignait-il.</li><li data-list="bullet">Vous croyez vraiment qu’il craignait que je le maudisse pour l’argent ou, au contraire, qu’il voulait voir à quel point j’allais le haïr de me faire organiser tout ce cirque pour ses obsèques ?</li><li data-list="bullet">Je pense qu’il avait imaginé différentes possibilités. J’ai été moi-même très étonné, mais, quand il a été question de l’astrologue, j’ai compris à ce moment-là que Mark avait tout prévu. C’était bien dans son genre. Souvenez-vous : quand vous étiez écolier, vous aviez toujours deux cartables et deux uniformes, n’est-ce pas ?</li></ul><br />Slava ressentit une piqûre de nostalgie. Il tenta de l’oublier aussitôt et posa une question dont la réponse n’augurait rien de bon pour lui.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais pourquoi ne m’a-t-il légué que sa collection de tableaux ? Ne craignez rien. Je suis prêt à tout.</li><li data-list="bullet">Mark a dit que jamais vous n’auriez de problèmes d’argent, que vous aviez trop de talent pour ça et que vous n’aviez aucun principe – que vous ne seriez donc jamais pauvre. Mais qu’il vous manquait ostensiblement quelque chose de vrai, quelque chose qui soit à vous, quelque chose que vous ne puissiez pas échanger. Vous n’aimez pas trop les gens, peut-être aimerez-vous les tableaux, ou bien les gens à travers eux. Il comprenait aussi que vous vous souviendriez de lui pendant au moins dix ans. De plus, en marge de Kontchalovski, il y a encore deux-trois œuvres… plus intéressantes. Je dirais plus internationales.</li></ul><br />Le chat du Cheshire revint, mais sans la tronçonneuse.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je suis sûr que vous connaissez même l’auteur. Tout le monde le connaît. Mais pour ça je vais quand même attendre le quarantième jour. Macha aura également une petite surprise de bijouterie. On a bien le temps, maintenant.</li></ul><br />Slava se sentit derechef comme un enfant qui s’assoit pour la première fois à table pour jouer au bridge avec des adultes et s’enthousiasme forcément devant leurs stratagèmes. Son père l’avait initié à ses jeux dès son plus jeune âge et il faut dire que ses partenaires aux cartes auraient pu composer une belle encyclopédie des grands hommes de l’époque. Slava sombra dans ses souvenirs et répondit rêveusement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui. C’est sûr qu’on a le temps, maintenant.</li></ul><br />Mais la panique le saisit derechef.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Igor, mais que va-t-on faire pour les obsèques ?</li><li data-list="bullet">Je vais essayer dans la journée de demain de faire venir, via mes amis américains, des cendres de l’autre tombe.</li><li data-list="bullet">Et si jamais elles n’arrivent pas ?! On remet tout à plus tard ?!</li></ul><br />Slava, malgré son cynisme, craignit de proposer un plan B. Mais la personne la plus proche de son père Mark, son propre avocat, n’eut pas cette crainte. Ce fut même la première fois durant toutes ces journées qu’il s’indigna.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Slava, vous êtes tombé sur la tête ?! « Remettre à plus tard » ! Ce n’est pas un rendez-vous galant, ce sont les obsèques de votre père et de mon plus proche ami ! C’est un événement ! Un événement, ça ne se remet pas à plus tard ! Si elles n’arrivent pas à temps, alors on enterrera de l’air. De l’air pur de Moscou. Ensuite, on fera venir les cendres. Il ne faut pas annuler les affaires terrestres pour faire plaisir au Ciel. À Moscou…</li></ul><br />Igor chercha ses mots en se tordant les doigts. Il mit un certain temps à les trouver, mais ils étaient d’une implacable précision.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">À Moscou, ça ne se fait pas.</li></ul></div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>LA NEIGE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:05:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>LA NEIGE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">LA NEIGE</h2><div class="t-redactor__text">Vitia eut du mal à se lever de son lit. La tête lui tournait comme à l’accoutumée, il aurait voulu rester couché sans bouger, mais il fit un effort sur lui-même. L’enterrement de son vieil ami de fac avait lieu dans un cimetière éloigné. Il paraît que nous sommes tous égaux devant la mort, mais on ne peut pas passer outre la géographie ou l’argent. C’est pourquoi rares sont les gens – au point que c’en est indécent – qui se déplacent pour accompagner les citoyens peu fortunés s’installant péniblement dans leur repos éternel, que ce soit lors de leur enterrement ou aux anniversaires de leurs décès. (Pendant que j’écrivais cela, je m’imaginais une publicité télévisuelle pour un nouveau cimetière qui tenterait, marketing à l’appui, d’élargir les segments de population ciblée, en proposant d’acheter son emplacement à l’avance, éventuellement sous forme d’hypothèque, et en faisant miroiter une belle, voire une plus forte, fréquentation. Je vais y réfléchir.)<br /><br />Bref. L’enterrement de l’ami de jeunesse de Vitia, Boria, était justement pénible : sans voiture, il fallait compter une heure de métro, puis finir par trois quarts d’heure de taxi collectif.<br /><br />Le taxi collectif conduit au cimetière. Dans ces véhicules, les gens ne parlent jamais fort au téléphone. Et les chauffeurs sont plus polis que dans les taxis habituels. À moins que ce ne soit qu’une impression.<br /><br />Le chauffeur de Vitia grommela :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais qui peut bien venir là ?...</li></ul><br />Bien qu’il gelât déjà, la neige n’était pas encore tombée. Vitia se sentit soudain plus vivant. Ces derniers temps, il ne sortait jamais longtemps. Cette promenade devenait ainsi presque une expédition. Il y eut peu de gens à l’enterrement, bien que Boris n’eût que quarante-neuf ans. Habituellement, si quelqu’un largue les amarres à cet âge-là, nombreux sont encore les vivants qui l’ont connu, d’où une réelle affluence. Mais pas cette fois-là. Le froid, la distance, le manque d’argent…<br /><br />Vitia se surprit à vouloir se réveiller ; il ne pouvait pas croire que Boria était mort. Il se souvint de leur dernière conversation. Bien qu’elle eût lieu trois-quatre jours plus tôt, il lui semblait qu’à peine deux heures s’étaient écoulées. Ils s’étaient vus pour la dernière fois à l’hospice. Ils bavardaient.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Alors, comment vas-tu ? D’ailleurs, pourquoi est-ce que tu es là ? Si je comprends bien, tu aurais pu rester encore chez toi…</li><li data-list="bullet">Oui, mais je leur ai parlé et ils m’ont accepté plus tôt. Je vais me préparer, si je puis dire, sentir l’ambiance. Je préfère ça, pour être honnête.</li><li data-list="bullet">Tu ne veux pas faire souffrir ta famille, c’est ça ?</li><li data-list="bullet">Oui. Vu leurs regards, je… Tu sais, je suis devenu expert en apaisement de la famille et des amis de ceux qui partent. J’ai même parfois l’impression que c’est eux qui ont un cancer, pas moi. J’espère que je n’ai pas à t’apaiser. Tu as toujours été indestructible.</li><li data-list="bullet">Je ne comptais pas souffrir, ni même compatir, surtout quand j’ai aperçu l’infirmière.</li><li data-list="bullet">Et encore ! Tu n’as pas vu mon repas ! Je vais te dire, je ne sais plus depuis combien de temps je n’avais pas vécu de manière aussi posée : je dors à heures fixes, je mange à heures fixes.</li><li data-list="bullet">On échange nos places ?</li><li data-list="bullet">Oh que non. Ta Marina mettrait moins de trois jours à m’envoyer dans la tombe, alors que les médecins ici me donnent encore deux mois au moins.</li><li data-list="bullet">Seulement…</li><li data-list="bullet">Eh oui. Pas de quoi se disperser. Mais j’ai un planning de séries que je n’ai jamais regardées, de classiques qu’il faudrait que je lise enfin. Va savoir : dans l’Au-delà la bibliothèque n’est peut-être pas plus fournie que celle d’un hôtel…</li><li data-list="bullet">Au moins tu pourras discuter avec les auteurs. C’est quand même plus intéressant.</li></ul><br />Ils rirent de bon cœur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Plus sérieusement, j’ai encore pas mal de choses à boucler. Je dois faire mon rapport de vie, si je puis dire. Je me suis aperçu que les actes de propriété de la datcha ont été faits n’importe comment, qu’il y a des choses pas claires avec mes actionnaires aussi. Et en plus l’entrée de Sergueï en fac n’est toujours pas résolue. Bref, je n’ai pas une minute à moi vu mon emploi du temps d’ici la fin – même si c’est possible que je meure avant le délai qu’on m’a donné. Dans l’Au-delà, ils diront que je suis arrivé « avant terme ». Enfin, j’espère que tout ça se réglera.</li><li data-list="bullet">Ça, c’est drôle. Je vais le noter. Je peux peut-être t’aider. Dis-moi quoi faire.</li><li data-list="bullet">Non, c’est ça qui est drôle. Pas le mort « avant terme ». M’aider… Tu es comme un frère pour moi, mais on sait bien tous les deux que, si tu te mets à t’occuper de mes affaires, adieu la datcha, adieu ma société. Viens juste me voir de temps en temps. En fait, si ! Si t’as le temps, va casser la gueule à ce salaud de Chirine. Mais le tue pas.</li><li data-list="bullet">Sans problème. C’est vrai que c’est le dernier des salauds. Je me le ferais bien moi-même. D’un coup, sans bavure. Mais je ne veux pas troubler ta tranquillité post-mortem.</li><li data-list="bullet">La mienne ?</li><li data-list="bullet">Imagine : je tue Chirine. Eh bien, tu le retrouveras là-haut dans la seconde. Nous, on ne sait pas quand on se reverra, mais lui, ce sera aussi sec. Moi, ça m’ennuierait, et toi, ça te serait désagréable.</li><li data-list="bullet">Leïkine, te bile pas. Je te verrai tout de suite de là-haut. Je passe l’arme à gauche, je fais le check-in, comme disent les touristes, et tu me rejoins tout de suite.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ? Tu penses que moi aussi je…</li><li data-list="bullet">Non, bien sûr que non. Je suis sûr que tu vas vivre encore cent ans. Sauf que, là-haut, l’organisation est complètement différente et le temps ne s’écoule pas de la même manière. Ce qui prend des années ici prend des secondes là-bas, comme dans l’espace. Peu importe le nombre d’années qu’il te reste à vivre, je te verrai tout de suite. Tu n’auras même pas le temps de me manquer. Par exemple, ma grand-mère ne m’a pas attendu là-bas toutes ces années. Selon son écoulement du temps, je l’ai suivie quasiment tout de suite.</li><li data-list="bullet">La vache… Mais qui t’a dit tout ça ? Ou bien où est-ce que tu as lu ça ?</li><li data-list="bullet">Dans un livre. Tu imagines que j’ai bien creusé la question.</li><li data-list="bullet">Oui, j’imagine… Mais alors j’ai une autre question : comment me reconnaîtras-tu ? Je serai vieux.</li><li data-list="bullet">Leïkine, ce ne sont pas des imbéciles là-haut. Je te verrai tel que je t’aurai vu la dernière fois. C’est aussi ça qui est fort. Je ne sais pas comment ça marche, mais c’est bien fichu. Par exemple, ma grand-mère, je la verrai vieille, mais elle me verra tel que j’étais il y a dix ans quand elle est morte. Et elle verra sa mère jeune fille. Donc, même si tu changes de sexe, je te retrouverai dans un corps d’homme, de jeune homme même. Rase juste ta barbe.</li><li data-list="bullet">Ma barbe… Hé… Mais elle me plaît…</li><li data-list="bullet">Ça t’emmerde juste de te raser, imbécile. Je te connais.</li><li data-list="bullet">Effectivement…</li><li data-list="bullet">Et toi, comment ça va ?</li><li data-list="bullet">Eh bien… Je voulais justement te dire que, par rapport à toi, pas trop mal.</li><li data-list="bullet">Je t’ai toujours dit que ton humour ne passait pas. Qu’est-ce qui ne va pas ?</li><li data-list="bullet">En gros, tout va bien, mais Ksenia… Tu sais, il y a un truc qui ne va pas chez elle.</li><li data-list="bullet">Qu’est-ce qui se passe ?! Elle est malade ?! Je peux l’aider ?!</li><li data-list="bullet">Mais non, voyons ! Elle n’est pas malade du tout, mais elle n’a quasiment pas d’amis – et pas de mec non plus. Elle suit ses cours et rentre à la maison. Ou bien elle traîne en ville. Parfois, elle va à un anniversaire… Mais enfin ! Dix-huit ans et zéro envie de faire la fête ! Elle est jolie, en plus de ça.</li><li data-list="bullet">Belle, même, je dirais. C’est sûr que c’est bizarre. Elle s’intéresse à quoi ?</li><li data-list="bullet">Je ne peux pas dire que je le sais… Dès que tu lui poses une question, tout a l’air d’aller. Elle est serveuse le soir pour se faire de l’argent, mais quand même…</li><li data-list="bullet">Peut-être qu’elle est tombée dans la religion ?</li><li data-list="bullet"><em>A priori</em>, non. Même si elle passe son temps à lire des trucs sur l’Orient. Mais c’est plutôt des trucs de philosophie. Vous auriez des sujets de discussion, tous les deux. Je m’étais même dit que je lui dirais de venir ici avec moi, mais elle aurait fondu en larmes, je pense. Elle est trop impressionnable, pour être franc.</li><li data-list="bullet">Trop impressionnable, Leïkine, ça n’existe pas. Et tout le monde n’est pas en acier trempé comme toi.</li><li data-list="bullet">Ça, c’est sûr. Et leurs relations avec Marina ne sont pas très bonnes. J’essaie de parler à Ksenia, mais elle me regarde comme si j’étais un gosse et que c’était moi qui ne comprenais rien. Mais me voilà en train de te faire un discours, alors que je viens voir mon ami dans un hospice et que je l’ennuie avec mes histoires !</li><li data-list="bullet">Tu ne te souviens pas que tu étais venu me voir à l’entraînement et que tu avais bouffé tout ce que ma mère m’avait apporté ? Alors ne te bile pas : vu ma situation, on ne peut pas tout reprendre à zéro. Je verrai Ksenia et j’espère qu’elle ne fondra pas en larmes.</li><li data-list="bullet">Merci, Vitia… T’es vraiment un mec bien…</li><li data-list="bullet">Un mec comme un autre. Bon. Ils doivent me faire des examens bientôt. Vas-y. On s’appelle et on se revoit bientôt !</li><li data-list="bullet">Merci, vieux ! Et toi… Je ne sais même pas quoi dire…</li><li data-list="bullet">Dis juste : « Amuse-toi bien ! ». Avec ça, tu ne risques pas de tomber à côté.</li></ul><br />Boria sortit de l’hospice, rentra chez lui et passa la tête dans la chambre de Ksenia : elle écoutait de la musique. Il décida de s’allonger un moment avant de revenir lui parler de Vitia. Il dormit jusqu’au soir. Le lendemain matin, il courut à son travail. C’est là qu’il se trouva mal et qu’il mourut une demi-heure plus tard. Arrêt cardiaque.<br /><br />Quand Vitia l’apprit, il mit longtemps à retrouver ses esprits. Boria avait fui plus tôt que prévu dans l’Au-delà. Le jeune et fringant Boria était mort, mais Vitia, bien qu’à l’hospice, ne l’était pas encore. Le sens de l’ironie de Dieu est pour le moins curieux. Erich Maria Remarque aurait apprécié.<br /><br />« Ça veut dire que je vais le voir avec cette stupide barbe… Eh, Boria… », se dit Vitia en regardant le corps de son ami dans le cercueil ouvert. Après l’enterrement, Vitia s’approcha de Ksenia.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vitia, merci d’être venu. Il vous aimait tellement.</li></ul><br />Ksenia fondit en larmes, mais se reprit rapidement, se troubla un instant, mais dit avec beaucoup d’amour :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Je sais tout… Je sais tout de vous. C’est pour ça que je ne vous demande pas comment vous allez. Papa m’a dit que vous étiez dans un hospice.</li></ul><br />Les gens prononçaient habituellement ce mot après une pause, en détournant les yeux. Mais Ksenia prononça la phrase très calmement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Effectivement… Ce n’est pas l’endroit le plus gai, mais ça donne du temps pour se préparer, pour mettre ses affaires en ordre…</li><li data-list="bullet">Oui. Papa n’a pas eu le temps… En fait, il les aurait encore plus compliquées.</li></ul><br />Les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux. Ce sont justement les défauts, les habitudes stupides et énervantes des vivants qu’on se rappelle ensuite pendant des décennies comme étant ce qu’il y avait de plus cher dans l’être aimé.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est sûr. <em>(Vitia sourit et prit Ksenia dans ses bras.) </em>Dis-moi plutôt comment tu vis.</li><li data-list="bullet">Tout va bien, Vitia. Je fais mes études et je travaille à côté.</li><li data-list="bullet">Écoute, je ne vais pas te mentir : ton père m’a dit qu’il s’inquiétait vraiment pour toi. Enfin… Ça, c’était avant. Il était inquiet, car il disait que tu passais ton temps toute seule. Lui qui avait un cuir de rhinocéros avait même failli verser une larme en m’en parlant. Il m’avait même demandé de te parler. Finalement, c’est sa dernière volonté et tu comprends bien qu’on n’a pas le droit de ne pas la respecter.</li></ul><br />Vitia eut un petit sourire malicieux.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">C’est fou, ça… Je ne pensais pas qu’il s’inquiétait pour ça… Mais vous savez quoi ? Ça faisait longtemps que je voulais vous parler.</li><li data-list="bullet">Eh bien voyons-nous demain. Si ça ne te dérange pas trop, je veux bien que tu viennes là où je suis. Ce n’est pas le meilleur endroit, mais les gens sont tous gentils… Promets-moi juste de ne pas pleurer. C’est tes problèmes qu’on va régler, pas les miens, d’accord ?</li><li data-list="bullet">Bien sûr ! Je promets de ne pas pleurer !</li></ul><br />Ksenia était très touchante et visiblement peu en adéquation avec le monde d’aujourd’hui. C’est comme si ni elle ni le monde ne savaient quoi faire de l’autre. Elle s’habillait de manière toute simple, n’était quasiment pas maquillée, ne portait qu’une boucle d’oreille, des bracelets indiens et son téléphone avait l’écran fêlé. Elle avait été bonne élève au lycée et était entrée sans problème à l’université. Elle avait choisi de faire de l’histoire sans qu’on sache trop pourquoi, mais avait dit à ses parents que les cours lui apporteraient au moins du plaisir. Les relations avec ses camarades étaient neutres, voire sympathiques. Elle avait même de nombreuses fois essayé de se glisser dans un groupe, mais les conversations qu’elle y entendait lui pesaient vraiment. Elle avait un visage avenant et joyeux.<br /><br />Avoir un visage avenant et joyeux est un grand luxe, de nos jours. Les gens ont tellement peur du lendemain qu’ils se préparent à l’affronter comme s’il s’agissait d’une bataille. D’où la méchanceté qui s’affiche sur leurs visages. On a évidemment tous dans notre garde-robe quelques masques sympathiques et il nous arrive même de les arborer une journée entière, mais, dès que nous nous relâchons, nous redevenons sombres et agressifs, ou juste malheureux – ça dépend des gens et des forces qu’ils ont encore à la minute donnée.<br /><br />Vitia, pour d’évidentes raisons, n’avait pas peur du lendemain et son visage avait peu à peu perdu son expression habituelle d’agression préventive. Or il ne pouvait pas se permettre de montrer son malheur – question de caractère. Il ne voulait accabler personne avec son diagnostic. Son visage se fit donc ouvert et heureux, comme celui de Ksenia.<br /><br />Les visages de Vitia et de Ksenia se rencontrèrent. Le lendemain, Ksenia vint le voir à l’hospice.<br /><br />Ils parlèrent longtemps. Elle lui parla de sa vie à venir. Lui de la sienne passée et, un peu, de celle à venir. Il faut dire que Vitia avait l’impression que c’était elle qui lui expliquait le pourquoi du comment, et non l’inverse, et il finit par se demander qui avait le plus besoin de l’autre à ce moment précis… Vitia se souvint jusqu’à la toute fin d’un de leurs dialogues. Ils s’étaient mis à parler de leurs proches et des gens extérieurs.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vitia, quelqu’un de proche, c’est très simple. Tout est affaire de bonheur et de malheur. Quelqu’un de proche, c’est quelqu’un que rend heureux ou malheureux ce qui te rend toi heureux ou malheureux. Il n’y a pas longtemps, un garçon est apparu dans mon paysage. On a même été bien tous les deux pendant un moment. Et un jour on lui a volé ses tennis dernier modèle. Il avait longtemps économisé pour se les acheter, c’était des Adidas de la dernière collection. Bref, quand on les lui a volées, il a failli pleurer. Il a dit qu’il n’allait pas sortir de chez lui pendant trois mois et que, pour se racheter les mêmes, il allait économiser sur la nourriture. Je les lui ai offertes – j’avais mis de l’argent de côté. Jamais je ne l’avais vu si heureux. Et là je me suis dit qu’on n’était pas proches du tout. Il l’a compris aussi tout seul et m’a même remboursée après. Même si, en vrai, je ne l’avais sans doute pas vraiment aimé, sinon je me serais réjouie de le voir heureux.</li><li data-list="bullet">Intéressant… J’ai toujours eu l’impression que les gens se ressemblent quand quelque chose les rend heureux…</li><li data-list="bullet">Non. Sinon il n’y aurait pas autant de gens malheureux parmi tous ceux qui ont finalement eu tout ce à quoi ils aspiraient. Et les gens se séparent pour la même raison. Certains vont vers un bonheur, d’autres vers un autre. Ils ne sont pas proches.</li><li data-list="bullet">Et tu as beaucoup de gens dont tu sois proche ?</li><li data-list="bullet">Vous êtes le premier.</li></ul><br />Ksenia dit cela avec légèreté, sans aucune coquetterie féminine ou sous-entendu romantique.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vous avez dit, par exemple, que vous êtes heureux d’aspirer les flocons de neige. Moi aussi. N’allez pas croire que je suis tombée amoureuse de vous. C’est juste qu’on s’est rencontrés quand vous…</li></ul><br />Cette fois-ci, elle s’interrompit. Elle ne finit pas sa phrase – ce que remarqua Vitia.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Vas-y, dis-le… Quand je meurs.</li><li data-list="bullet">Quand vous partez. Vous partez, simplement, mais vous êtes là tout de suite très particulier.</li></ul><br />La poitrine de Vitia se serra à cause de la phrase le concernant. Des personnes vraiment proches, il n’en avait pas beaucoup non plus. Or là, juste avant la fin, il en rencontrait une autre… La tristesse le gagna, et il choisit de l’éloigner par une pirouette.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Oui, je pars, je m’enfuis même, parce que ton père s’ennuie tout seul là-haut, mais on se reverra bientôt !</li></ul><br />Vitia regarda Ksenia et son cœur se serra. De peur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ksenia, qu’as-tu à me regarder comme ça ? Tu crois… Tu crois qu’on ne se reverra pas là-haut ? Tu crois que là-haut il n’y a rien ?</li></ul><br />Pour la première fois depuis bien longtemps, la voix de Vitia trahissait l’absence d’espoir. Et si Ksenia savait quelque chose que lui ignorait ? Et si personne ne l’attendait là-haut ? Ksenia secoua immédiatement la tête et, avec une certaine chaleur et sans pathos aucun, se mit à raconter.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mais évidemment qu’il y a quelque chose, il n’y a que là-haut qu’il y a quelque chose. Ici, on est juste sortis de chez nous un petit moment et maintenant on rentre à la maison après une promenade. À moins que ça ne soit encore plus simple. Demain matin, vous ouvrirez les yeux là-haut et vous vous direz : « C’est dingue ! J’ai vu toute ma vie en rêve ! » Et vous irez faire votre travail céleste, c’est-à-dire répandre sur la terre la neige des nuages.</li><li data-list="bullet">Sympa, le boulot que tu m’as trouvé…</li><li data-list="bullet">Vous pensez qu’il y a mieux ? Qu’il y a mieux que de faire tomber sur la terre la neige des nuages ?</li></ul><br />La voix de Ksenia changea, elle se fit de manière surnaturelle plus ample, plus enveloppante, submergeant tout sur son passage, tel le bruit du vent dans la forêt la nuit. Vitia commença à perdre le sens de l’espace, la chambre disparut, ne restaient que les yeux de Ksenia dans lesquels apparut un océan paisible et infini d’amour céleste invitant Vitia à le rejoindre.<br /><br />Sa gorge s’assécha. Il murmura :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Rien, je pense…</li></ul><br />Vitia avait tout compris à propos de Ksenia. Il avait compris qui elle était. Ce qu’elle était venue chercher. Ou plutôt qui.<br /><br />Cette pensée aussi simple qu’impossible ne pouvait absolument pas s’inscrire dans son esprit, mais pour ne pas tomber il tenta de revenir dans la conversation terrestre.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">D’ailleurs, j’aime beaucoup balayer la neige. Ça me calme. Tu sais, un jour je balayais la neige devant la datcha et j’ai trouvé un bracelet. J’ai demandé à tous mes voisins, mais personne ne l’a revendiqué. Je l’ai gardé. C’était un vieux bracelet, arrivé là on ne sait d’où…</li></ul><br />Ksenia sourit. Elle comprit que Vitia avait tout deviné, revint elle aussi à la réalité terrestre et répondit d’un air de défi :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Ça veut dire que le destin vous avait mis sur sa route. Il vous attendait dans la neige. <em>(Puis elle ajouta soudain :) </em>Vitia, pardonnez-moi, mais vous ne pourriez pas me le laisser en souvenir ? Après, si un jour vous avez une petite-fille, je le lui donnerai. Je ne le perdrai pas ! En attendant, je le porterai et penserai à vous quand il neigera. Je me dirai que c’est peut-être vous qui jetez les pelletées…</li><li data-list="bullet">Bien sûr que je vais te l’offrir ! Une petite-fille… Peut-être effectivement que j’aurai une petite-fille.</li></ul><br />Vitia eut vraiment chaud. Il se rasséréna et se dit définitivement qu’il rentrerait bientôt chez lui. Chaque nuit, il rêvait qu’il jetait des pelletées de neige depuis les nuages et que, ensuite, il rentrait chez lui. Il était même déçu, au réveil, de se retrouver dans la chambre de cet hospice.<br /><br />Puis il termina de mettre ses affaires en ordre et…<br /><br />Le lendemain, il se mit à neiger. À gros flocons. Il y eut des carambolages, des chutes de piétons et tout le monde s’en prenait à la municipalité. Seule Ksenia regardait vers le ciel étoilé, caressait le bracelet et souriait en disant :<br /><br />« Allez, ça suffit, Vitia, ça suffit »</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>LE JUS DE TOMATE</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:05:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>LE JUS DE TOMATE</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">LE JUS DE TOMATE</h2><div class="t-redactor__text">Petite nouvelle sur une femme d’un autre temps.<br /><br />J’ai rarement vu pleurer mes amis. Les garçons, de fait, pleurent quand ils sont seuls ou devant les filles (les footballeurs sont hors jeu : eux peuvent tout se permettre). Nous, les garçons, pleurons rarement devant d’autres garçons – et encore faut-il qu’on aille très mal.<br /><br />D’où l’acuité particulière avec laquelle les soudaines larmes de mon ami me sont revenues en mémoire quand notre train roulait vers Moscou – et que je me suis servi un jus de tomate.<br /><br />Mais passons maintenant à l’exposé de l’affaire, à la fois gai et instructif.<br /><br />Quand j’étais jeune, je frayais avec différents groupes de potes qui mélangeaient intimité et activité, de nouveaux visages apparaissant et disparaissant perpétuellement. Ces jeunes âmes vivaient comme dans un mixeur. L’un de ces amis sortis on ne sait d’où s’appelait Semion, un jeune fumiste issu d’une bonne famille léningradoise, qui s’était imposé comme condition <em>sine qua non</em> de rejoindre notre petite société. On ne peut pas dire que nous ne « prenions » pas de nouveaux, loin de là, simplement nos chemins ne se croisaient pas. Dans les années quatre-vingt-dix, les fumistes de mauvaises familles finissaient dans la mafia ou glissaient vers le prolétariat, alors que les non-fumistes de bonnes familles montaient leur business ou bien glissaient vers les sciences – ce qui, d’ailleurs, les ramenait dans la même voie que les prolétaires.<br /><br />Nous, belle jeunesse dorée, brûlions la vie, bien conscients que la génétique et les réserves familiales <em>never let us down</em>. Il faut dire que Semion tentait de faire quelque chose : il travaillait comme traducteur, revendait des babioles en or et parfois même prenait la voiture de son père pour faire le chauffeur au black. Il était particulièrement zélé, honnête et compatissant – ce qui, en ce temps-là, n’était guère un avantage vis-à-vis de la concurrence. Combien de fois l’ai-je accompagné dans ses virées en voiture destinées à arrondir ses fins de mois, et où, tchatchant sans discontinuer avec les passagers, il décidait <em>in fine</em> de ne pas leur faire payer la course. Il était de plus très attaché à sa famille à laquelle il m’avait présenté. Nos familles se ressemblaient.<br /><br />Ses parents étaient jeunes et tentaient vainement de se faire une place dans la folie du post-socialisme, alors que la génération précédente avait connu une fulgurante ascension dans l’époque ô combien trouble de l’effondrement de l’URSS. Ces personnalités de fer qui étaient nées en Russie au début du xx<sup>e</sup> siècle et avaient surnagé dans ses eaux ensanglantées étaient les murs de soutènement de chaque famille. Ils avaient raison d’estimer qu’il ne fallait pas confier l’éducation de leurs petits-enfants à leurs enfants, puisqu’un enfant est incapable d’éduquer un autre enfant. Cela avait pour résultat d’avoir la plupart du temps dans la famille un grand-père ou une grand-mère et deux générations d’enfants aussi déraisonnables les uns que les autres.<br /><br />La grand-mère de Semion s’appelait Lidia Lvovna. Il est des murs de soutènement dans lesquels on peut ouvrir des arches, mais n’importe quelle perceuse eût renoncé devant Lidia Lvovna. Lorsque nous fîmes connaissance, elle approchait les quatre-vingts ans et avait donc l’âge, si je puis dire, de la révolution d’Octobre – qu’elle abhorrait de toute son âme, mais dont elle estimait qu’il eût été indigne de son être et de son intelligence de se battre contre elle. C’était une aristocrate sans racines aristocratiques, même si son arbre généalogique avait évité tant le prolétariat que la paysannerie. Des reliques de Moïse apparaissaient çà et là dans les veines de Lidia Lvovna, dont elle disait : « Tout être humain qui se respecte doit avoir du sang juif, mais pas plus qu’une pincée de sel sur les pâtes. » Elle était de santé robuste et avait des neurones si affûtés qu’ils déclenchaient chez certains une haine de classe.<br /><br />Une heure de conversation avec Lidia Lvovna remplaçait une année d’université du point de vue des connaissances encyclopédiques et était inestimable du point de vue de la connaissance de la vie. Le sens de sa propre dignité ne pouvait concourir qu’avec la difficulté de son caractère et l’implacabilité de son sarcasme. Elle avait de plus une certaine aisance financière, vivant seule dans un deux-pièces de la rue Ryleev et allant souvent dans sa maison de campagne – ce qui nous importait plus que tout au monde, à Semion et moi. Faire l’amour dans une voiture ne plaisait pas à tout le monde, mais dans un bel appartement, presque. Semion et moi aimions ça, et ça nous le rendait bien, nous envoyant des demoiselles de tous genres pour des rapports plus ou moins éclairs. De plus, Lidia Lvovna était toujours notre source de subsistance, parfois sous forme d’argent, et un peu plus souvent d’un bon cognac. Elle comprenait tout et considérait cette redevance peu contraignante, d’autant plus qu’elle aimait son petit-fils – et aimer, ça elle savait faire. D’ailleurs, c’est une chose que tout le monde ne peut pas se permettre. Les gens ont peur. Mamie Lidia n’avait peur de rien. Fière, indépendante, le bon goût très sûr et des manières irréprochables, les mains bien soignées, portant des bijoux chers mais discrets, elle reste pour moi, encore aujourd’hui, le modèle de ce que doit être une femme à tout âge.<br /><br />On pourrait éditer un recueil de ses aphorismes, mais, écervelés que nous sommes, nous n’en avons gardé en mémoire que quelques-uns :<br /><br />« Avoir une thèse de doctorat dans la tête ne donne pas le droit à une femme de ne pas laver celle-ci. » Semion et moi étions d’accord là-dessus.<br /><br />« L’argent est utile quand on est vieux et pernicieux quand on est jeune. » Semion et moi n’étions pas d’accord là-dessus.<br /><br />« Un homme ne peut pas vivre sans la femme qui peut vivre sans lui. » Semion et moi n’avions pas de position claire là-dessus.<br /><br />« Semion, tu as disparu pendant deux semaines. Même Zochtchenko ne se permettait pas ça. » (Cet écrivain, autant que je comprenne, portait en son temps un certain intérêt à Lidia Lvovna.) « Mamie, mais pourquoi ne pouvais-tu pas m’appeler toi-même ? », rétorquait Semion, essayant de se sortir de ce mauvais pas. « Je ne me suis jamais imposée, même à Zochtchenko. Alors, à toi, andouille, ça fait belle lurette que je n’essaie même pas. D’autant plus que l’argent va finir par te manquer et que tu vas finir par revenir, sauf que tu te sentiras tout péteux et franchement ingrat. Ça ne me ravit pas plus que ça, mais quand même. » Semion était chaque fois à deux doigts de s’écrire à l’encre sur la main « téléphoner à mamie », mais oubliait quand même et les amis avaient décidé de le qualifier – et me qualifiaient moi aussi – de « mamie-dépendant ». « Je sais ce qui se passe ici en mon absence, mais si je tombe, ne serait-ce qu’une fois, sur une preuve, votre maison de tolérance fermera ses portes pour une période d’assainissement indéterminée. » C’est, de fait, chez Lidia Lvovna que j’ai acquis les compétences d’une femme de ménage hors pair. La perte d’un tel boudoir eût été pour nous une catastrophe. « Soyons clairs. Il ne peut se trouver dans cet appartement qu’un couple de lapins à la fois. Et d’ailleurs souvenez-vous bien d’une chose, encore : au vu de votre comportement, sachez qu’une fois l’âge mûr atteint vous aurez des problèmes avec la fidélité. Car seul un raté irrécupérable peut coucher avec sa maîtresse sur le lit de son épouse. Donc dites-vous que mon lit est votre couche matrimoniale. » Semion, malgré sa totale incurie et son cynisme, protégeait la chambre de sa grand-mère comme s’il se fût agi d’argent devant des voleurs, c’est-à-dire par tous les moyens possibles. Cet intangible principe lui coûta l’amitié d’un camarade, mais lui valut le respect de tous les autres.<br /><br />« Semion, la seule chose dont tu dois prendre soin, c’est ta santé. Être malade coûte cher, et, crois-moi, jamais tu n’auras d’argent. » La grand-mère avait raison. Malheureusement…<br /><br />« Semion a les traits du visage de sa mère, mais les traits de caractère de son père. Il eût mieux valu l’inverse. » Lidia Lvovna avait prononcé cette phrase en présence des deux parents de Semion. Lena, la mère, avait fusillé sa belle-mère du regard. Liocha, le père, avait, flegmatique, posé la question qui le titillait : « Qu’est-ce qui te déplaît dans le visage de Lena ? » et s’était mis à détailler sa femme comme si cette phrase lui avait mis le doute dans son esprit. La remarque sur son propre caractère était restée sur la touche. « Le visage de Lena me plaît beaucoup, mais il ne sied pas du tout à un homme, de même que ton caractère. » De deux choses l’une : soit Lidia Lvovna était sincère dans ses propos, soit elle eut pitié de sa belle-fille.<br /><br />« Je vais à la Philharmonie avec mon amie Tania. Sa petite-fille l’accompagne. C’est une magnifique jeune fille. Tu peux venir me chercher et faire sa connaissance. Il me semble qu’elle pourrait te récupérer quand plus personne n’aura besoin de toi. » La petite-fille de Tania en a finalement récupéré un autre. Et faut voir comment !<br /><br />« Une bonne bru est une ex-bru. » Les anciennes épouses du père de Semion, une fois le jugement du divorce entre leurs mains, recevaient une soudaine déclaration d’amour de leur désormais ex-belle-mère.<br /><br />« Semion, si tu dis à une jeune fille que tu l’aimes uniquement pour l’attirer dans ton lit, c’est que tu n’es pas un simple salaud, mais que tu es de plus lâche et inepte. » Il faut dire que nous avons retenu cette leçon. En tout cas, moi, c’est sûr. L’honnêteté et la franchise de mes intentions ont toujours été le gage d’un sommeil tranquille, d’une rapide décision de la partie adverse et de relations amicales ultérieures – indépendamment de la présence du composant érotique.<br /><br />« Eh oui, les garçons… Quand on est vieux, soit tout va mal, soit tout va très mal. Rien ne peut être bien quand on est vieux… »<br /><br />À la suite de cette déclaration, j’ai rencontré pas mal de personnes âgées relativement heureuses et un nombre non moins important de jeunes gens malheureux. Il me semble que les gens vivent d’abord à un certain âge et, quand l’âge de leur personnalité finit par correspondre à leur âge biologique, ils deviennent alors heureux. Prenez Mick Jagger : il a toujours vingt-cinq ans. Mais combien de trentenaires ont une force de vie de septuagénaires ? Ils sont ennuyeux, ronchons et éteints. Je pense que Lidia Lvovna avait été heureuse autour de ses trente-cinq/quarante ans, à cet âge miraculeux où une femme est encore très belle, mais déjà emplie de sagesse, et qu’elle cherche encore quelqu’un, bien qu’elle puisse désormais vivre seule.<br /><br />J’eus un jour la malchance (ou plutôt non, la chance) d’avoir le bonheur de discuter avec Lidia Lvovna dans des circonstances totalement inattendues.<br /><br />Tout avait commencé de façon tout à fait prosaïque. J’avais été abandonné par ma dernière passion, déprimais chez moi et faisais la noce pour me soigner. De tous les outils nécessaires pour ce faire, seul le désir m’habitait en permanence. Il m’arrivait pourtant de m’enticher à tel point d’une copine de fac ou d’une copine de copine de fac pour que se fasse jour le prétexte de demander à Semion les clés des appartements de sa grand-mère. Les informations dont je disposais indiquaient qu’elle aurait dû partir dans sa maison de campagne. Les clés dans la poche et la convoitise dans la tête, j’avais invité une jeune fille à prétendument aller au cinéma. On s’était retrouvés deux heures avant la séance et mon plan sournois était le suivant : dire que ma grand-mère m’avait demandé d’aller vérifier si elle avait bien débranché son fer à repasser, proposer un thé, puis passer à une attaque éclair. Nous nous étions déjà fougueusement embrassés elle et moi un jour dans l’entrée d’un immeuble et, au vu de la réaction qu’avaient entraînée mes mains déjà baladeuses, les chances de remporter une victoire étaient très grandes.<br /><br />Je ne comptais pas introduire la jeune fille auprès de mes parents, d’où le fait que présenter les appartements de Lidia Lvovna comme étant ceux de ma propre grand-mère ne me posait absolument aucun problème. Je comptais passer ranger auparavant la photo de Semion, mais n’en eus évidemment pas le temps et me trouvai obligé d’inventer une histoire d’affection inouïe de ma grand-mère envers mon ami, de vacances que nous avions passées ensemble et de ce cliché tellement touchant que j’avais pris moi-même – d’où le fait que je n’étais pas dessus. Les selfies n’existaient pas, à l’époque.<br /><br />Le plan fonctionnait comme sur des roulettes. La copine était si anxieuse à propos du fer à repasser que j’avais du mal à la suivre dans la rue. Je me demande si, comme Dieu nous a créés à Son image, ça veut donc dire que Lui aussi fut jeune un jour et courait comme moi dans le ciel… Bref, nous prîmes d’assaut l’escalier, entrecoupant notre escalade de baisers enflammés. Bien évidemment, ces passions de jeunesse (et si elle ne voulait pas !) nous incitent à aller si vite que c’est cette urgence qui parfois ruine tout. Mes lèvres contre les siennes, je tentai d’introduire d’une main tremblante la clé dans la serrure, mais elle n’y entrait pas. « Ça commence bien » fut la phrase qui me vint à l’esprit d’emblée.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Laisse-moi faire !</li></ul><br />Prononcée par une femme, c’est ma phrase préférée. La jeune fille couverte de baisers introduisit délicatement la clé dans la serrure, la tourna… et la maison explosa. Ou plutôt : le monde entier explosa.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Qui est là ?, demanda Lidia Lvovna.</li><li data-list="bullet">C’est Sacha, répondit une voix que je ne me connaissais pas, venue en droite ligne du cosmos.</li></ul><br />Puis la porte s’ouvrit. Je ne sais pas ce qui se passa dans mon cerveau, mais je m’improvisai immédiatement extrêmement affairé.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Salut, mamie. On est juste passés vérifier le fer à repasser, comme tu me l’as demandé.</li></ul><br />Je ne sais toujours pas, aujourd’hui encore, d’où me vint l’impudence de recourir à ce subterfuge. Vous savez, les gens bien élevés, les intellectuels, disent : « ça me gêne, bien sûr, de dire cela devant… » Expliquer cette acception aux membres d’une autre caste est impossible. Il n’est pas question ici de grossièreté ni de muflerie envers qui que ce soit, ni même de léser ses intérêts. C’est cette étrange anxiété qui naît de la possible pensée, de l’éventuelle sensation que pourrait éprouver l’interlocuteur si tu fais quelque chose, qui, selon tes propres critères, ne correspond pas à sa représentation de l’harmonie du monde. Très souvent ceux devant qui l’on est gêné de dire cela seraient les premiers étonnés de nos affres.<br /><br />J’étais extrêmement gêné devant cette jeune amie de l’avoir amenée dans une maison qui n’était pas la mienne, mais dans un but évident qui était bien le mien. Et ce sentiment prit le pas sur la gêne éprouvée devant Lidia Lvovna.<br /><br />Cette dernière réfléchit une seconde. Le coin des yeux se plissant dans un fugace sourire, la « dame » entra dans le jeu.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Merci, mais, comme tu vois, je ne suis pas allée à la campagne. Je ne me sens pas très bien, mais entrez, buvons un thé.</li><li data-list="bullet">Faites connaissance, voici…</li></ul><br />La peur me fit oublier le prénom de la jeune fille. Totalement. Ce genre de choses m’arrive encore de temps à autre. Je peux, de manière inattendue, oublier le prénom de quelqu’un d’assez proche. C’est horrible, mais c’est ce jour-là que j’ai trouvé une issue à cette situation ô combien embarrassante.<br /><br />Je fourrai la main dans ma poche pour y attraper mon téléphone (c’est l’époque où sont apparus les premiers Ericsson de petite taille), comme si quelqu’un m’appelait.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pardon, je dois répondre.</li></ul><br />Et, inventant une conversation téléphonique, j’écoutai attentivement la jeune fille se présenter à « ma » grand-mère.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Katia.</li><li data-list="bullet">Lidia Lvovna. Entrez, je vous en prie.</li></ul><br />J’interrompis immédiatement la pseudo-conversation et nous allâmes dans la cuisine. Enfin, dans le réduit servant de cuisine, car elle était exiguë, inconfortable, avec une fenêtre donnant sur le mur de l’immeuble en face, mais c’était, sans doute, la meilleure cuisine de Saint-Pétersbourg. Nombreux sont ceux dont toute la vie ressemble à cette cuisine, nonobstant leurs penthouses et autres villas.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Katia, vous voulez un thé ?</li></ul><br />Lidia Lvovna apprenait aux gens à vouvoyer, notamment à vouvoyer les jeunes et le personnel. Je me souviens encore de son sermon :<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Un jour, tu auras un chauffeur. Et donc, vouvoie-le toujours ! Je répète TOUJOURS ! Même s’il a ton âge et que ça fait dix ans qu’il travaille à ton service. Le « vous » est une armure qui protège de la goujaterie et de la muflerie.</li></ul><br />Lidia Lvovna attrapa des tasses, les posa sur un plateau, attrapa également un petit pot à lait, une théière, des cuillers en argent et mit un peu de confiture de framboise dans une soucoupe en cristal. C’est ainsi que Lidia Lvovna buvait toujours son thé, tout ceci étant dénué d’ostentation et d’excentricité. C’était, pour elle, aussi naturel que de dire « bonjour mesdames et messieurs » et non « bonjour messieurs-dames », de ne pas traîner chez elle en peignoir ou de ne pas aller chez le médecin sans un petit présent dans la poche.<br /><br />Les yeux de Katia s’écarquillaient de plus en plus. Elle alla immédiatement se laver les mains.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Mon Dieu, Sacha… Tu ne te rappelles même pas son prénom…</li></ul><br />Lidia Lvovna me regarda avec un regard où se mêlaient chaleur et tristesse.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Merci beaucoup… Pardonnez-moi, je ne savais pas quoi faire.</li><li data-list="bullet">Ne t’inquiète pas. Je sais que tu es un garçon bien élevé et que tu es gêné devant cette jeune fille. Elle est encore bien jeune et doit observer les conventions : ne pas aller dans des appartements qu’elle ne connaît pas, par exemple.</li><li data-list="bullet">Son prénom m’a juste échappé, je vous le jure.</li><li data-list="bullet">Et Ksenia, que devient-elle ?</li></ul><br />Comme je l’ai dit, j’avais rompu avec ma copine peu de temps auparavant. Nous étions sortis ensemble plusieurs années et avions rendu plusieurs fois visite à mes proches, dont Lidia Lvovna.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Pour être franc, elle m’a quitté.</li><li data-list="bullet">Dommage, c’était une jeune fille bien, même si je comprenais que tout cela allait se terminer.</li><li data-list="bullet">Pourquoi ?</li></ul><br />J’aimais Ksenia et la rupture m’avait été très pénible.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Tu sais, les qualités, parfois uniques, qui sont à la base de ta personnalité, lui importaient peu. Mais elle n’était pas prête à accepter tes défauts qui sont le versant opposé à ces qualités.</li></ul><br />Pour être honnête, je ne compris pas, à l’époque, ce qu’elle voulait dire, et ai par la suite longtemps tenté de changer chez les gens des traits de caractère sans me rendre compte que ce sont eux qui sont l’inséparable dot de ces vertus qui m’enthousiasment tant.<br /><br />Soudain, l’angoisse saisit le visage de Lidia Lvovna.<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Sacha, mais surtout ne quitte pas ton ami Semion. C’est un bon garçon, généreux, mais il lui manque la rage dont tout homme doit faire montre, ne serait-ce que quelquefois. Je m’inquiète beaucoup pour lui. Garde un œil sur lui, d’accord ? Pour toi, tout ira bien dans la vie ; pas pour lui. Autant qu’il ait comme amis des gens bien. Tu me promets ?</li></ul><br />C’était la première fois que je voyais une certaine impuissance dans le regard de cette femme qui dépassait en force toutes celles que je connaissais. Le prix le plus élevé à payer quand on aime quelqu’un, c’est d’inévitablement souffrir de ne pas pouvoir l’aider. Un jour ou l’autre, cela finit par arriver.<br /><br />Katia revint de la salle de bain. Nous avalâmes notre thé bien noir, discutâmes un peu et repartîmes.<br /><br />Une semaine plus tard, Lidia Lvovna mourut dans son sommeil. Semion n’eut pas le temps de passer la voir, car nous étions encore partis quelque part pour le week-end.<br /><br />Deux mois après, environ, nous allâmes lui et moi à Moscou par le célèbre train de nuit « l’Étoile rouge », en compartiment couchettes – toute une aventure pour deux nigauds comme nous. Le serveur déambulant dans le couloir avec son chariot, je lui demandai du jus de tomate pour accompagner la vodka que nous avions pris soin d’emporter avec nous.<br /><br />J’ouvris la bouteille, en remplis un verre et jetai un coup d’œil à Semion. Il regardait mon jus de tomate en pleurant. Ou plutôt : ses larmes s’étaient arrêtées au bord de ses yeux et allaient bientôt « fendre le barrage ».<br /><br /><ul><li data-list="bullet">Semion, qu’est-ce qu’il y a ?</li><li data-list="bullet">Ma grand-mère. Elle me demandait toujours de lui acheter du jus de tomate.</li></ul><br />Semion se détourna, car les garçons ne pleurent pas devant d’autres garçons. Quelques minutes plus tard, quand il me regarda à nouveau, c’était un autre Semion. Totalement différent. Plus vieux, plus mûr. Lumineux, mais plus aussi brillant. Son visage ressemblait à une plage de sable d’où la mer vient de refluer. Sa grand-mère était décédée et il venait enfin d’y croire, comme il venait de croire aussi que plus personne jamais ne l’aimerait ainsi.<br /><br />Je compris alors que, lorsque meurt quelqu’un qui vous est proche, nous ressentons d’emblée une douleur égale à la chaleur qu’on avait éprouvée à son contact lors des innombrables moments passés à ses côtés.<br /><br />Certaines masses cosmiques se rééquilibrent. Dieu et les physiciens peuvent dormir tranquilles.</div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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      <title>DÉCIMATION SUR LE STYX</title>
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      <pubDate>Mon, 14 Sep 2026 17:06:00 +0300</pubDate>
      <turbo:content><![CDATA[<header><h1>DÉCIMATION SUR LE STYX</h1></header><h2  class="t-redactor__h2">DÉCIMATION SUR LE STYX</h2><div class="t-redactor__text"><strong>PREMIÈRE PARTIE</strong><br /><br />Robert était en train de se frotter les poignets, endoloris par les menottes, en se demandant bien qui voulait le voir lorsque la porte s’ouvrit : un grand échalas à lunettes portant une barbe comme celle de Trotski, revenue à la mode après la renaissance des idées communistes à la fin du siècle, pénétra dans la salle d’interrogatoire. Robert, tout en s’informant de l’âge de l’échalas, misa tout sur le chiffre quarante-quatre.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Quarante, mon ami, quarante. Je m’appelle Keyfl, instructeur Keyfl, pour être plus précis. Du Département des idées.</em></li></ul><br />Robert sourit. Il fut, en premier lieu, attendri par le fait que de si hauts fonctionnaires des Services spéciaux de l’idéologie aient pensé à se faire appeler « instructeur », puis, en second lieu, ravi de constater un tel professionnalisme dans les préparatifs. Il décrypta ses pensées en un éclair.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous paraissez plus âgé, Monsieur Keyfl. Il s’agit bien là d’un prénom égyptien, n’est-ce pas ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Tout à fait, mais appelez-moi plutôt « instructeur » ou tout simplement « Keyfl ». Robert, mon bon ami, j’ai une bonne nouvelle vous concernant.</em></li><li data-list="bullet"><em>Il ne peut y avoir qu’une seule bonne nouvelle : celle de me savoir blanchi, car je ne l’ai pas tuée.</em></li></ul><br />Keyfl lui répondit avec une indifférente bienveillance :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Heureusement ou malheureusement pour moi, il n’est pas de mon ressort de savoir si vous avez tué quelqu’un ou non. Il est, en revanche, incontestable que vous êtes condamné à la peine capitale et qu’il y a moyen de l’éviter. Ne voulez-vous pas savoir comment ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Si vous êtes venu ici, cela sous-entend que vous-même voulez que je l’apprenne.</em></li><li data-list="bullet"><em>Bien vu, </em>fit Keyfl en plissant les yeux<em>. Nous réunissons une équipe pour aller sur le Styx. Ou plutôt non pas une équipe, mais toute une ville nouvelle.</em></li><li data-list="bullet"><em>Le Styx ? Vous voulez dire </em>le<em> Styx ?</em></li></ul><br />Robert avait, bien sûr, entendu parler de cette île étrange non loin de l’Antarctique qui s’était débarrassée de la glace après un nouveau réchauffement. Le trou qui s’était formé dans la couche d’ozone juste au-dessus d’elle semblait avoir été dessiné en proportion de ses relativement petites dimensions. Ces soixante-quinze kilomètres sur soixante-quatre de terre finalement très féconde, qui s’était libérée de sa gigantesque couche d’eau gelée depuis des millénaires et qu’avaient judicieusement ensemencée des scientifiques, ce trou dans la couche d’ozone les avait transformés en à peine vingt ans en un véritable jardin botanique, composé qui plus est de différentes zones climatiques compte tenu de son relief montagneux. De plus, les scientifiques avaient découvert sur cette île des bactéries jusqu’alors inconnues, ainsi que d’autres micro-organismes, ce qui induisait que toute visite du Styx s’accompagnait inévitablement d’une procédure complexe de désinfection. Tout le monde avait peur de rapporter sur la Grande Terre des miasmes inconnus.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Tout à fait</em>, acquiesça Keyfl, comprenant que l’enrôlement ne serait guère difficile. <em>L’idée a germé d’utiliser le Styx comme lieu d’entraînement pour un potentiel déplacement de populations sur d’autres planètes analogues à la Terre.</em></li><li data-list="bullet"><em>On en a donc trouvé ?,</em> demanda Robert d’un ton bourru, lui qui était habitué à s’intéresser au moindre détail comme tout bon spécialiste de la biotechnologie qui se respecte.</li><li data-list="bullet"><em>Vous n’avez pas d’autres questions ?,</em> demanda le Sergent recruteur avec un petit sourire en coin.</li><li data-list="bullet"><em>Si. Vous voulez trucider combien de personnes pour comprendre si les bactéries qui se sont infiltrées sur le Styx sont dangereuses ou non et ce que vont provoquer chez l’homme les radiations ? Car il y a bien un trou juste au-dessus, n’est-ce pas ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Pourquoi tout de suite « trucider » ? Je suis d’accord : nous avons également pour but d’étudier le Styx, mais ce n’est pas le but premier. Ce que nous voulons vraiment comprendre, c’est s’il est possible de débarquer sur une autre planète plusieurs dizaines de milliers de personnes de nationalités différentes, d’en faire en dix ans un lieu tout à fait vivable et quelque chose qui ressemblerait à une « communauté ». Vous serez 4 987, les « Meilleures Personnes » de la planète. On a réuni tous les assassins – sauf si, bien sûr, le temps qu’on se prépare, il ne se trouve pas un nouveau prétendant à la peine capitale.</em></li></ul><br />Robert commença à se balancer sur sa chaise.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Ne partent donc sur cette île que les condamnés à mort, ce qui veut dire uniquement des hommes ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Absolument. Notre société interdit de tuer des femmes. C’est très sexiste. Ce qui nous réjouit, c’est que, dans ce détachement, on a des représentants de presque tous les métiers indispensables à un fonctionnement autonome. Les assassinats ne sont aucunement liés à l’âge ou à l’activité de ceux qui les commettent. On vous donnera presque tout ce dont vous aurez besoin pour vivre normalement, des matériaux de construction et des scanners médicaux et leur robot à des </em>sex machines<em> de couleurs différentes – y compris celles éthiquement répréhensibles,</em> ajouta-t-il, espiègle, pour bien faire comprendre qu’il était très au fait des déviances psychiques. <em>Et dix années sans aucun contact avec la Terre. Vraiment aucun. Dans les deux sens.</em></li></ul><br />Robert répondit sur le même ton satirique :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>C’est juste un centre de cure, en fait. Une île sans nanas et tous les habitants sont brindezingues. Il est où, le loup ? Faut que je vende mon âme, c’est ça ?</em></li></ul><br />Le scientifique qui, selon le tribunal, avait sauvagement assassiné sa femme commençait à vraiment plaire au Sergent recruteur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Mais qui a besoin d’âmes, aujourd’hui, Robert ? Il n’y a plus personne pour les racheter. On a bien cherché, mais on n’a nulle part où les conserver. Néanmoins, vous avez raison. À une nuance près, une broutille qui ne compte même pas d’un point de vue mathématique.</em></li></ul><br />Le Sergent recruteur choisissait chaque fois une tactique individualisée pour aborder le sujet principal de la discussion. Robert avait raison : cette option permettant de commuer la peine capitale en une vie sur une île plutôt sympathique, à ce qu’on disait, bien qu’elle fût isolée et non sans danger, paraissait à la société bien trop charitable et, par voie de conséquence, injuste. Pourtant, les scientifiques claironnaient partout qu’il fallait impérativement entamer les préparatifs de l’évacuation ainsi que l’étude du Styx, que bon nombre d’entre eux considéraient comme le prototype de ce à quoi seraient confrontés les potentiels migrants, notamment pour tout ce qui avait trait à l’adaptation à un nouveau micro-monde.<br /><br />L’instructeur continua sa leçon.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Voici de quoi il retourne. Selon les calculs, pour l’installation d’une colonie pleine et entière et pour l’étude du Styx sur une population représentative, il faut au moins quatre mille personnes – cinq mille, idéalement. Le gouvernement a lancé un appel aux volontaires et, à notre grande surprise, nous avons découvert le peu d’intérêt que suscite cette mission visant au salut de l’humanité. Quelques rares activistes aventuriers ont d’emblée mis sur la table la question des assurances et des compensations et nous avons compris que, si nous entamions des négociations avec ce genre de « terroristes », nous ne pourrions plus jamais appâter qui que ce soit pour aller dans l’espace.</em></li><li data-list="bullet"><em>Peut-être n’est-ce pas la peine, d’ailleurs. Autant s’occuper de la Terre d’abord,</em> l’interrompit Robert.</li><li data-list="bullet"><em>Trop tard. Et d’ailleurs on a fini par trouver plusieurs volontaires. Vous ne me croirez pas, mais ce sont majoritairement des hommes mariés depuis leur tendre jeunesse. Mais, durant les tests psychologiques, l’intelligence artificielle a détecté chez chacun d’eux l’envie de divorcer sans arriver à en trouver la force. Nous avons effectué un travail sur chacun, ils ont tous divorcé et ont immédiatement retiré leurs candidatures. On s’est retrouvés dans une impasse. Je vous le dis comme à un ami : le projet a été interrompu, ce qui a mis en émoi les masses populaires pressentant l’échec. Des moyens ont été dépensés pour faire de cette île un lieu paradisiaque – au vu de la nature exubérante ; on a convaincu tout le monde que c’était le premier pas d’un long chemin... Et on s’aperçoit soudain qu’il n’y a personne qui souhaite y vivre.</em></li><li data-list="bullet"><em>Les gens aujourd’hui, vraiment ! Personne pour se sacrifier</em>, dit Robert avec un petit rictus.</li><li data-list="bullet"><em>Exactement ! Égoïsme à tous les étages ! On a même été chercher derrière les fagots une loi jamais votée permettant le clonage des êtres humains, mais c’est là qu’un fonctionnaire de la Direction du châtiment s’est dit qu’on pouvait pour cette expérience utiliser les condamnés à mort, c’est-à-dire les gens comme vous. On a lancé l’idée sur le Net, et, au vu de l’enthousiasme suscité, on s’est attelés à la légalisation de tout ça, mais, au même moment, quelqu’un dans l’océan du Net a dit que l’absence de châtiment des meurtriers conduirait à la commission de nouveaux meurtres. Les parents de victimes se sont aussi immédiatement élevés contre cette idée, les défenseurs des droits leur ont emboîté le pas et ont évidemment trouvé là du grain à moudre. Selon eux, le droit à la mort ne peut pas être retiré et remplacé par une douloureuse expédition et une non moins douloureuse existence sur le Styx.</em></li><li data-list="bullet"><em>Ça veut donc dire que quelqu’un se soucie de mes droits. Et qu’avez-vous donc imaginé ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Nous rien. C’est l’IA. L’Esprit suprême. On a inclus une condition sine qua non : personne ne peut échapper au châtiment.</em></li><li data-list="bullet"><em>À la Direction du châtiment ou bien au châtiment lui-même ?, </em>dit Robert en rassemblant ses forces pour être ironique, ce qu’apprécia à sa juste valeur le Sergent recruteur.</li><li data-list="bullet"><em>Dommage que vous soyez un assassin – pardon, que vous soyez reconnu coupable d’assassinat. Je vous assure, Robert, que, si vous étiez en liberté, je vous aurais pris avec moi. Je crois que vous avez été en stage en Égypte, or, moi, j’en reviens. On aurait fait du bon boulot ensemble.</em> Puis le Sergent recruteur se débarrassa en un instant de toutes les marques de sympathie qu’il avait montrées au prisonnier et délivra sa condition <em>sine qua non</em> : <em>Impossible de se soustraire à la Direction du châtiment, mais, pour ce qui est de ne pas échapper au châtiment lui-même, un colon sera exécuté chaque semaine. Par tirage au sort. Pendant dix ans. Ensuite, tous les survivants seront libérés. C’est ça, la petite nuance.</em></li></ul><br />Robert garda son calme et répondit par des calculs :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous avez dit que nous serions cinq mille, ce qui veut dire que seront exécutés environ cinq cent vingt personnes en dix ans. Un sur dix ? Une décimation ?</em></li><li data-list="bullet"><em>C’est fou, toutes ces connaissances que vous avez,</em> dit Keyfl en souriant.</li></ul><br />Robert avait raison. Il existait, dans l’armée romaine, un moyen de châtier les gens : dans chaque détachement refusant d’avancer, un soldat sur dix était exécuté.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Je lis beaucoup en prison. Comment comptez-vous faire appliquer la discipline de l’exécution du châtiment ? Une fois qu’on aura massacré les matons, qui ira sur le Styx vérifier que votre châtiment est dûment infligé ?</em></li></ul><br />Le Sergent recruteur répondit froidement avec un petit sourire caustique :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Un jour, vous vous rappellerez cette conversation, Robert, et vous comprendrez l’inanité de votre question, mais, pour le moment, voici ma réponse : il n’y aura pas de matons.</em></li><li data-list="bullet"><em>Comment cela ?</em></li><li data-list="bullet"><em>D’après vous, Robert, quel était le sens premier de la décimation ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Étonnez-moi.</em></li><li data-list="bullet"><em>La sentence était exécutée par les soldats du détachement de la victime. C’étaient les amis, les frères d’armes qui s’entre-tuaient. N’est-ce pas là un fameux châtiment ?</em></li></ul><br />Robert admit que Keyfl plongeait vraiment dans les tréfonds de ce qui constitue l’être humain. Cette pensée si évidente de l’horreur de la décimation n’était curieusement pas venue à l’esprit de Robert. Mais il ne voulait pas encenser l’Instructeur. Il demanda juste :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Comment nous obligerez-vous à faire ça ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Une puce avec un numéro individuel sera implantée dans chacun des colons. La puce sera à la fois une puce tueuse et un capteur de l’état général de la personne pour des recherches ultérieures. En plus des </em>sex machines<em> et autres joyeusetés de la civilisation, nous vous donnerons une petite boîte, un système de contrôle du châtiment pourvu d’un générateur de nombres aléatoires ainsi que d’émetteurs, plus un cerveau. Vous pouvez poser ce générateur bien en vue, vous pouvez même lui dresser un autel. Et la loterie a lieu une fois par semaine : le générateur détermine pour qui a sonné l’heure, l’un d’entre vous appuie sur le bouton et la puce exécute le châtiment. La puce transmet un signal à la boîte indiquant la cessation de toute activité humaine et le système envoie un code </em>ad hoc<em> au satellite. Si le signal n’arrive pas, tout le monde meurt. Le satellite est en permanence en orbite au-dessus du Styx. Curieux schéma de travail, vous en conviendrez. Le générateur est programmé pour foudroyer, une fois par semaine, tous les colons via leurs puces. Il est capital que le signal bloquant provienne de la puce dont le générateur a choisi le numéro. Sinon, je vous connais !, bande d’assassins, vous vous feriez justice vous-mêmes. Alors que là vous épargnez toutes les vies au prix d’une seule par semaine.</em></li></ul><br />Les intonations du Sergent recruteur rappelaient celles d’une guide touristique d’un bled de province. Robert, une fois l’édifiant récit de son avenir terminé, demanda :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous faites confiance à la technique ? Mais si jamais quelque chose casse, que le signal n’arrive pas ?</em></li><li data-list="bullet"><em>C’est aux gens que je ne fais pas confiance. Si quelque chose casse, le châtiment sera de toute façon exécuté.</em></li><li data-list="bullet"><em>Ou pas,</em> répliqua Robert en essayant de le piquer au vif par la logique de sa version, mais le Sergent recruteur secoua la tête, condescendant.</li><li data-list="bullet"><em>Si, si, mon cher, il le sera. Le châtiment, c’est comme la gravitation : irrévocable et indifférent. Simplement, l’homme ne comprend pas toujours ce qu’est précisément un châtiment. Alors ? Irez-vous là-bas ou bien formulerez-vous une dernière volonté ?,</em> demanda Keyfl en s’emportant, mais tout en gardant une certaine sollicitude.</li><li data-list="bullet"><em>Pourquoi dernière ?,</em> demanda le prisonnier sans comprendre ce que son interlocuteur entend par là.</li><li data-list="bullet"><em>Vous êtes, je crois, condamné à la peine capitale, à moins que je me sois trompé d’adresse ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Effectivement, mais, selon la loi, la sentence ne peut pas être exécutée avant cinq années suivant sa prononciation.</em> Robert commença à pressentir une infamie concoctée par le pouvoir, représenté céans par le maigrelet Sergent recruteur dont l’excès de gaieté détonnait au vu des circonstances et des détails de la conversation.</li><li data-list="bullet"><em>Auparavant, c’était le cas. Mais vous avez un train de retard : un amendement a été voté sur l’exécution immédiate de la sentence, ce qui, d’ailleurs, me fait penser à une mauvaise nouvelle. Je vais être franc : nous sommes fatigués de nous battre avec les défenseurs des droits. On a remis en service la potence. Il serait prouvé que c’est la mort la plus rapide.</em></li></ul><br />Robert comprit tout cela et reconnut une fois de plus le professionnalisme de la Direction du châtiment.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Quelle efficacité ! Mais laissez-moi deviner : la mort est rapide si la nuque se brise d’emblée, mais, si ce n’est pas le cas, elle n’est donc pas rapide et c’est vous qui, bien sûr, assurez alors la rapidité de l’exécution.</em></li></ul><br />De petites étincelles fusèrent dans les yeux du Sergent recruteur.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Robert, mais pourquoi, diable avez-vous assassiné votre femme ? Hein ? Pourquoi ? Un tel cerveau qui va nous quitter pour le Styx... Alors, que dites-vous de cette expédition ? Vous êtes d’accord ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Je ne l’ai pas tuée. Mais,</em> a priori, <em>oui, je vais sur le Styx</em>, dit Robert en souriant à ce talentueux interlocuteur.</li><li data-list="bullet"><em>Parfait. Robert, nous avons un État de droit et je suis donc obligé de vous dire que je vous ai menti à propos de la suppression des cinq années et de la remise en service de la potence. Mais, allez savoir : peut-être cette remarquable idée que j’ai émise viendra-t-elle un jour à l’esprit de nos instances dirigeantes... Et ces cinq années avant votre potentielle mise à mort passeront vite. C’est pourquoi je vous repose la question à des fins d’enregistrement et de signature : êtes-vous d’accord ?</em></li></ul><br />Robert se souvint d’un compagnon de cellule, récemment conduit à l’exécution de sa sentence et protestant lui aussi de son innocence, et répondit :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous allez me manquer sur le Styx. Peut-être me passerez-vous un coup de fil quand j’y serai ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Il n’y a pas de communications du tout. Sinon, c’eût été avec plaisir.</em></li><li data-list="bullet"><em>Dommage. Et, au fait : si un colon meurt de mort naturelle ou bien s’enfuit ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Il ne s’enfuira pas. Primo, impossible de s’enfuir d’une île. Deuxio, il a une puce. Cette puce délimite le territoire. S’il meurt, ça ne compte pas. Pureté du châtiment. Signez, s’il vous plaît, et vous pourrez ainsi commencer à vous sentir partie prenante du salut de l’humanité.</em></li><li data-list="bullet"><em>De quoi doit-elle se sauver ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Il suffit qu’il y ait des sauveteurs pour que l’Apocalypse advienne, </em>répondit, en paraphrasant l’aphorisme, le prolongateur des traditions de son auteur après avoir scanné la signature.</li></ul><br /><strong>DEUXIÈME PARTIE</strong><br /><br />Sept ans après cette conversation, Robert entra dans la pièce affectée aux communications sur le Styx. L’instructeur Keyfl le regardait depuis l’écran : ce dernier n’a pas changé, si ce n’est qu’il a un peu vieilli.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Comme si c’était hier, n’est-ce pas, Robert ? Comment allez-vous ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Je suis vivant, c’est déjà pas mal. Vous aviez dit « dix ans sans droit de communiquer », or ça ne fait que sept ans. Que s’est -il passé ?</em></li><li data-list="bullet"><em>J’ai eu envie de papoter. Et puis j’ai des nouvelles. Mais puis-je d’abord vous poser plusieurs questions à propos du Styx ? Vous êtes quand même un scientifique, un observateur professionnel.</em></li><li data-list="bullet"><em>Allez-y.</em></li><li data-list="bullet"><em>Je vais droit au but. Racontez-moi comment se passait la mise à mort.</em></li><li data-list="bullet"><em>Banalement. Une fois la puce activée, l’homme tombait. Même s’il tenait déjà à peine sur ses jambes, les genoux tremblants – à quelques rares exceptions près. Bien que vous ayez rassemblé toutes les têtes brûlées que la Terre ait portées, leurs nerfs lâchaient quand même et beaucoup, soyons clairs, avaient peur du Jugement dernier. Et il n’y avait aucun prêtre, vu que le seul qui ait été là avait été exécuté dès la deuxième semaine – même si on avait appris ce qui lui avait valu cette condamnation, ce qui nous donnait moyennement envie de nous confesser auprès de lui. Ce qui fait qu’il n’y avait rien de particulièrement notable dans cette mort. Personne ne se tordait dans de terribles convulsions. Les hommes mouraient dignement. Or, c’est ça qui est important. Les potences, les tabourets, tout ça fait honte et manque d’attrait.</em></li><li data-list="bullet"><em>Je parle plutôt de la cérémonie, pour le reste je suis plutôt au courant,</em> précisa Keyfl.</li><li data-list="bullet"><em>Ah, ça. Plutôt simple, la cérémonie, comme tout le reste sur le Styx. 19 h 00. L’enchaînement est clair : la personne arrivait d’elle-même – elle était la plupart du temps déjà dans la foule. Elle remplissait les papiers. Puis sa dernière volonté. Là, ça dépendait des gens : moi, j’ai toujours su que je fumerais un joint. Ensuite la personne montait sur l’estrade. Le technicien – c’est comme ça qu’on appelait le bourreau – entrait le numéro de la puce, appuyait sur le bouton et l’homme tombait. Les colons attendaient encore un petit moment en se regardant, au cas où le satellite s’emmêlerait les pinceaux et déciderait de tous nous buter. Et puis c’est tout.</em></li><li data-list="bullet"><em>Vous avez dit que presque tout le monde venait. Ils venaient voir ?</em></li></ul><br />Robert se figea, interdit.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Non, tout le monde venait faire ses adieux. Il n’y avait rien à voir, c’est juste quelqu’un qui s’effondre. Les gens sur le Styx avaient déjà bien vu des morts tomber, vu qu’ils avaient tous été condamnés pour assassinat – et, pour certains, des dizaines d’assassinats. C’est vous que ça intéresserait de voir quelqu’un mourir, mais nous, on venait faire nos adieux à un camarade et aussi pour deux-trois autres raisons,</em> dit Robert, énigmatique.</li><li data-list="bullet"><em>Je comprends.</em></li><li data-list="bullet"><em>Vous comprenez vraiment ?,</em> demanda Robert, intéressé.</li><li data-list="bullet"><em>Je pense que oui. Vous veniez chercher de la jouissance. C’est bien ça, non ?</em></li></ul><br />Les muscles du visage de Robert se contractèrent imperceptiblement. Il répondit, après plusieurs secondes qui lui parurent bien longues :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous n’êtes pas « instructeur » pour rien. Oui. Une jouissance de masse.</em> Il ajouta après un temps : <em>La mort est passée tout près. Elle m’a épargné. Elle nous a épargnés.</em></li></ul><br />Keyfl nota quelque chose dans son carnet. Il continua.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Écoutez, vous étiez cinq mille, vous aviez donc une chance sur cinq mille de mourir à chaque fois. C’est moins que de mourir à cause des radiations ou des microbes. Combien de gens sont morts à cause d’eux ? Deux cents durant la première année. Or, là, cinquante-deux seulement. Il n’y avait rien à craindre. Et je vais aussi vous dire, Robert, et vous en conviendrez : ceux qui étaient sur le Styx n’avaient pas froid aux yeux. Était-ce vraiment si terrible ?</em></li></ul><br />Robert voulut répondre que Keyfl pouvait fort bien comprendre ce que c’est que de jouer à la roulette russe, mais il s’abstint. La réponse qu’il fit ressemblait à celles qu’on donne lors d’un examen :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Oui, c’était effectivement terrible. Une mort aléatoire est toujours terrible, surtout si elle doit advenir au moment présent. Cette attente peut rendre fou n’importe qui. Je suis sûr que vous le savez déjà, mais je vais vous rafraîchir la mémoire. Au premier siècle avant Jésus-Christ, le dictateur Sylla introduisit la proscription : il établit des listes d’indésirables qui étaient tués sur-le-champ, car ces personnes étaient hors la loi et une prime était offerte à qui leur ôterait la vie. Les listes étaient affichées dès potron-minet et ton propre esclave, voire ton propre fils, pouvait te trucider dans les heures qui suivaient. Se retrouver dans cette liste pouvait être qualifié, dans une certaine mesure, d’aléatoire – c’est clair que c’étaient majoritairement des ennemis de Sylla –, mais, comme il en va souvent lors des répressions, les gens se mettaient à régler leurs comptes personnels. Bref, Rome comptait à l’époque près d’un million d’habitants. Le bilan de la terreur de Sylla, en fonction de sources différentes, va de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers de victimes, mais, à en croire les chroniqueurs de l’époque, toute la ville est devenue folle. On peut dire la même chose de l’époque du tsar russe Ivan le Terrible. Il avait lui aussi ses proscriptions – je ne me souviens plus du terme, mais le fond est le même. Sur les six millions d’âmes que comptait la population à l’époque, pas plus d’une dizaine de milliers ont été exécutées, mais la peur a duré plusieurs siècles. L’aléatoire et l’inéluctable. Et vous, vous avez ajouté à cela la régularité, l’inéluctable régularité. Chaque mardi. Si seulement vous saviez ce qui se passait les lundis soir. Les </em>sex machines <em>rendaient l’âme. Même si tout le monde ne s’éclatait pas comme ça. Les gens passaient cette nuit-là différemment les uns des autres. Certains s’enfermaient, d’autres se repentaient, d’autres encore essayaient de tuer ceux qui les avaient insultés. Je me souviens d’une fois où trois hommes ont été exécutés en même temps. L’un à la loterie, les deux autres pour meurtre. L’un s’est pendu – il s’est pendu, car il n’en pouvait plus d’attendre. Or, c’étaient tous des têtes brûlées de première catégorie. Même eux, vous les avez brisés. En tuant à l’unité, vous mainteniez dans la peur des milliers de gens par le simple fait que personne ne pouvait se sentir en sécurité. Personne. C’est pour ça que presque tout le monde venait sur la place. Primo, pour savoir au plus tôt qui était le nouveau non-élu.</em></li><li data-list="bullet"><em>C’est comme ça que vous l’appeliez ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Oui, on plaisantait au début en l’appelant « l’élu ». Ensuite, on a changé son appellation. Et, deuxio, comme vous avez dit, pour la jouissance. J’ai goûté à toutes les drogues. J’en ai pris des nouvelles, inconnues, sur le Styx.</em></li><li data-list="bullet"><em>Vous avez trouvé quelque chose là-bas ?</em></li><li data-list="bullet"><em>On a fait bouillir des choses qu’on a trouvées dans la flore locale. Mais rien, je répète, rien ne pouvait rivaliser avec la sensation qu’éprouvait chacun de nous à l’annonce du numéro. Aucune herbe ne fait le poids à côté de l’action que génère la biochimie de son propre cerveau quand il comprend que la mort a fait un pas de côté. C’est de la jouissance raffinée, pure, limpide qui s’accompagne d’un pardon général. Un pardon de soi, de ceux qui t’entourent, une sorte de fraternité que suit l’amour du Créateur qui, une fois de plus, t’a choisi, et, finalement, une communion. La communion ! Nous sommes tous vivants !</em> <em>Des milliers de vivants. Chaque inspiration était ressentie différemment, la lumière se faisait incroyablement éclatante et chaude, chaque gorgée d’eau caressait comme la soie sur la peau. Les ennemis devenaient des amis et ceux qui nous avaient envoyés là étaient des bienfaiteurs. Cette hystérie, quelques heures plus tard, se muait en véritable quiétude proprement divine, en sérénité, en félicité. Ce qui est amusant – et je m’en souviens encore aujourd’hui –, c’est que celui qui ressentait la plus grande jouissance était notre dentiste qui savait que le cancer ne lui laissait que quelques mois à vivre. C’est finalement un AVC qui lui a fait passer l’arme à gauche un mardi. À sa plus grande joie.</em></li><li data-list="bullet"><em>Très bien, ravi d’entendre tout ça,</em> dit Keyfl, content, tout en soulignant quelque chose trois fois dans son carnet.</li><li data-list="bullet"><em>Qu’est-ce qui vous ravit tant ?,</em> demanda Robert qui voulait des précisions.</li><li data-list="bullet"><em>Je vous le dirai plus tard. Est-ce que vraiment personne n’a voulu s’enfuir ?</em></li><li data-list="bullet"><em>S’enfuir ?! Avec la puce et la foule qui, à l’instant même, se transforme en meute ?!... Vous avez d’autres questions ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Avez-vous perdu des amis ?,</em> demanda Keyfl en s’écartant de ses notes.</li></ul><br />Robert réfléchit. Il tourna le regard sur le côté. Il lui avait semblé que la douleur s’était éteinte, mais il n’en était rien.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Oui.</em></li></ul><br />Keyfl sembla vouloir creuser la question, mais ne le fit curieusement pas.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Dites-moi, mon ami, entre nous, il ne vous est jamais venu à l’esprit d’essayer de tromper la machine ? D’inventer quelque chose ? Vous étiez cinq mille. Et vous vous entre-tuiez tranquillement chaque mardi tout en étant tous morts de peur – si je puis dire.</em></li></ul><br />Finalement, Robert regarda longuement son Sergent recruteur, puis, après un long silence, demanda :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Dans quel but m’avez-vous trouvé ? Que s’est-il passé ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Je vois. Vous ne voulez pas répondre. Comme vous voudrez. Ce qui s’est passé ? Je veux tout d’abord, au nom des débiles mentaux de la Direction du châtiment, vous présenter mes excuses. Vous êtes acquitté dans l’affaire du meurtre de votre femme. Je ne vais pas vous assommer avec des détails, mais l’assassin a été interpellé pour d’autres crimes, il a conclu un accord avec les enquêteurs et s’est livré sans qu’on s’y attende en avouant d’autres exploits, dont celui concernant la fameuse soirée.</em></li></ul><br />Les maxillaires de Robert s’agitèrent soudain.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>C’est qui ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Personne. Pur hasard. Une erreur. Ça arrive. Ça arrive aussi à la Direction du châtiment de se tromper. On les punit, d’ailleurs.</em></li><li data-list="bullet"><em>Quelle est l’autre bonne nouvelle ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Vous êtes devenu moins émotif.</em></li><li data-list="bullet"><em>Après avoir joué à cache-cache une centaine de fois avec la mort, je me suis un peu endurci. Vous m’excuserez, la prochaine fois je m’entraînerai à me tordre les mains. Vous allez envoyer l’assassin ici ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Non, il a été exécuté. Pas mal de choses ont changé depuis que vous vous refaites une santé au grand air, mais on s’en reparlera plus tard. Votre roulette russe est terminée. On est dimanche, aujourd’hui, si je ne m’abuse. On sera bientôt mardi, n’est-ce pas ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Ravi de voir que vous êtes au courant de notre calendrier. Qu’est-ce que ça veut dire, « terminée » ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Nous avons pris la décision de cesser avant terme le programme de décimation sur le Styx. Et c’est vous qui allez en informer les habitants de l’île. Ils vont vous porter aux nues. Tout est terminé, Robert. Vous allez bientôt rentrer chez vous. Nous allons même vous régler une compensation financière.</em></li><li data-list="bullet"><em>Vous n’avez pas d’autres nouvelles à me communiquer ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Ça ne vous suffit pas pour une seule journée ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Je sais juste que vous n’avez pas tout dit. Je le vois sur votre visage, instructeur.</em></li><li data-list="bullet"><em>Effectivement, mon ami, ça se voit sur mon visage et je ne suis plus instructeur, je suis désormais Maître des Idées. L’un des cinq Maîtres des Idées.</em></li><li data-list="bullet"><em>Félicitations.</em></li><li data-list="bullet"><em>Merci. Je pense donc qu’il faut que vous sachiez la vérité. Il y a trois ans, une petite météorite a détruit le Satellite de contrôle, ce qui a entraîné de nouveaux troubles. Mais on n’en était déjà plus là et on a décidé qu’en lancer un nouveau ne faisait pas sens : il aurait fallu venir sur le Styx, réinitialiser tout le système, or on ne voulait pas déroger à l’expérience de votre isolation, sans parler de deux-trois autres raisons.</em></li></ul><br />Robert demanda sèchement :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Si on appelle les choses par leur nom, ça veut dire que ça ne servait à rien qu’on s’entre-tue ces trois dernières années ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Qui suis-je pour en juger ?</em></li></ul><br />Robert se tut.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>À quoi pensez-vous, mon bon ami ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Connaissez-vous, Maître des Idées, l’histoire de l’éléphant qu’on avait attaché à un poteau avec une corde quand il était enfant et qui, devenu adulte et bien que cette corde ne soit plus pour lui qu’une simple ficelle, ne se décidait pas à la couper ? Les vampires les plus chevronnés, qui comptent dans leurs rangs un bon nombre de fauteurs de troubles, comme vous le savez bien, ont fini par constituer un troupeau d’éléphanteaux, alors même qu’on pensait être de furieux éléphants.</em></li><li data-list="bullet"><em>C’est une belle histoire, et vous tenez très bien le coup, Robert. Mais vous ne voulez rien me raconter d’autre ?</em> Keyfl sourit et c’est comme s’il s’était téléporté sur le Styx via l’écran. Robert comprit que la conversation ne faisait que commencer.</li></ul><br /><strong>TROISIÈME PARTIE</strong><br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Donnez-moi une bonne raison de me livrer à des confidences,</em> dit Robert, stipulant ainsi les conditions présidant à la poursuite de la conversation.</li><li data-list="bullet"><em>Douteriez-vous de moi ?,</em> répondit Keyfl avec une autorité bienveillante.</li><li data-list="bullet">Alors, posez-moi des questions.</li><li data-list="bullet"><em>Qui a piraté le système de contrôle du châtiment et la liaison avec le Satellite ? Il est toujours vivant ? Un sacré spécialiste, j’aimerais bien lui parler.</em></li></ul><br />Pour la première fois depuis, non pas le début de cette conversation, mais depuis fort longtemps, Robert perdit la maîtrise de soi. Son indifférence parfois réelle, parfois feinte disparut aussitôt. Il dit à voix très basse, comme s’il avait peur de réveiller avec sa question quelque chose dans l’au-delà :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Comment l’avez-vous su ?</em></li></ul><br />Ce temps permit à Keyfl de se faire de plus en plus enjoué.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Quelles sont vos versions ?</em></li></ul><br />Robert n’en avait aucune. Effectivement, deux ans après leur arrivée sur le Styx, l’un des cyber-maîtres-chanteurs – dont la mauvaise blague avait coupé l’électricité de l’hôpital de Los Angeles en mettant en route les générateurs de réserve (d’où les victimes) – avait annoncé au conseil de l’île qu’il savait comment pénétrer dans le système de contrôle et embobiner le Satellite. Ou plutôt il affirmait qu’il savait, mais qu’il fallait impérativement vérifier sur pièce, ce qui, indéniablement, pouvait se terminer par la mort de tous les habitants. La majorité avait voté pour que soit tenté l’arrêt de la décimation qui maintenait les habitants du Styx dans la peur, acceptant qu’ils meurent tous dans le cas contraire. Jamais sur le Styx n’avait régné un tel silence que lorsqu’ils attendaient de savoir si le Satellite se ferait avoir. La terreur terrassa l’un de colons qui regardaient le ciel, et nombreux furent ceux qui pensaient que c’était la première victime, mais... Le piratage réussit. Le Styx devint libre. Mais comment l’Égyptien l’avait-il appris restait incompréhensible pour Robert.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Je n’ai pas de versions.</em></li><li data-list="bullet"><em>Formidable ! Je suis ravi d’être celui qui est parvenu à mettre en échec votre intelligence hors du commun. C’est simple : j’ai tout fait pour que les pirates du niveau de ceux qui partaient pour le Styx aient les capacités de craquer le système. Je leur ai même disséminé deux-trois indices et me suis, bien sûr, laissé la possibilité de savoir, ne serait-ce que pour moi-même, s’ils l’avaient ou non craqué, ce fameux système. Tous mes autres collègues, des imbéciles pour la plupart, n’avaient pas à le savoir. Et je suis donc à la recherche de celui qui a décodé mes indices, même si, pour être totalement honnête, ce n’est pas ça qui m’inquiète le plus.</em></li><li data-list="bullet"><em>Qu’est-ce donc, alors ?,</em> demanda Robert, les lèvres sèches, ne pouvant même pas imaginer que Keyfl savait ce qui s’était passé ensuite sur le Styx.</li><li data-list="bullet"><em>Au bout de combien de temps avez-vous rétabli les exécutions ? Un mois ? Deux mois ? Six mois ? C’est vrai que je ne le sais pas et que ma curiosité est sans limites, car vous les avez bien rétablies, n’est-ce pas ? Ne me décevez pas.</em> Il avala une gorgée et croqua dans un gâteau sec.</li></ul><br />Robert, complètement abattu, répondit dans un râle :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Au bout de trois semaines. Au bout de trois semaines, la décimation fut rétablie à la majorité des voix. Mais comment ? Comment le savez-vous ?</em></li><li data-list="bullet"><em>La jouissance, c’est ça ?,</em> demanda Keyfl avec une voix où se mêlaient la compassion, la curiosité promise et même une sorte de jalousie.</li><li data-list="bullet"><em>Oui</em>, répondit Robert. Puis il ajouta, profondément déçu par l’être humain : <em>On n’a pas pu vivre sans. Impossible de la remplacer. Par quoi que ce soit. Vous comprenez, par rien du tout !</em></li></ul><br />Keyfl sentit du désespoir dans le ton sur lequel Robert avait répondu.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Je comprends, Robert, je comprends. Combien de personnes ont voté contre le rétablissement de la mise à mort ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Dix-neuf.</em></li><li data-list="bullet"><em>Sur plus de trois mille... L’être humain devient de plus en plus mesquin.</em> Keyfl ajouta quelque chose dans son carnet et demanda nonchalamment : <em>Ils ont été exécutés ou bien les a-t-on laissés quitter la ville ?</em></li><li data-list="bullet"><em>On les a laissés partir.</em></li><li data-list="bullet"><em>Combien sont revenus au bout du compte ?</em></li></ul><br />Robert ne répondit pas immédiatement.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Dix-sept. Et assez rapidement.</em></li><li data-list="bullet"><em>Et votre ami ? Vous l’avez perdu avant ou après ces événements ?</em></li></ul><br />Keyfl rappela au colon ces classiques experts en tortures qui savent très exactement où enfoncer une longue aiguille bien effilée.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Désolé, c’est une question cruelle. Vous y répondrez plus tard. Merci, Robert, de m’avoir confirmé tout ce que j’avais prévu, bien que personne ne m’ait cru à l’époque, même pas les Maîtres des Idées. Vous m’avez beaucoup aidé et je pense que je pourrai maintenant convaincre le Conseil de la Planète.</em></li><li data-list="bullet"><em>Le convaincre de quoi ?</em> Robert comprenait ce qu’allait répondre Keyfl, mais ne voulait y croire pour rien au monde.</li><li data-list="bullet"><em>Allez, vous le savez bien.</em></li></ul><br />Keyfl trempa un autre gâteau sec dans sa tasse, attendit quelques instants, le ressortit et croqua dans la pâte toute ramollie.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Ils ont enfin appris à faire des gâteaux secs suivant les vieilles recettes,</em> dit-il en savourant son bonheur, puis il ajouta, d’un air détaché : <em>Le convaincre d’instituer la décimation sur toute la planète. Petit à petit, bien sûr,</em> dit-il en faisant un clin d’œil à Robert.</li><li data-list="bullet"><em>Pour les criminels ?,</em> demanda Robert bien qu’il connût la réponse à l’avance.</li></ul><br />Pour la première fois depuis leur toute première conversation, Keyfl cessa de sourire et prit son air le plus sérieux.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Pour tout le monde, mon cher assassin acquitté. Nous voulons que chacun puisse accéder au Bonheur. Il est clair qu’il manque cruellement, si l’on en juge par les troubles qui se font plus fréquents. D’autant plus que le Styx, ou plutôt</em> vous <em>venez de nous démontrer que tout le monde en a besoin au prix que nous proposons.</em> Puis il retrouva son état habituel, mi-charmeur, mi-détaché et demanda à Robert : <em>Comment avez-vous vécu toutes ces années tout seul hors de la ville ? Avez-vous trouvé le bonheur ailleurs ou bien avez-vous tout le temps souffert d’avoir opté pour une existence insipide en pleine forêt sans mardis ? Dans cette forêt où les jours se suivent pour n’en faire qu’un, où la vie semble ne jamais devoir finir et où l’on cesse de s’en réjouir pour la considérer comme une simple donnée ? Non, mais je vous comprends : à chacun son bonheur. « Et que personne ne soit lésé » ? C’est bien ce que dit l’un de ces auteurs russes de nouvelles fantastiques, n’est-ce pas ? Encore une chose – je suis perdu dans les calculs. Dix-neuf ont voté contre, dix-sept sont revenus, mais on nous a dit que vous étiez le seul ermite. Où est passé le deuxième ?</em></li></ul><br />Pendant que Robert essayait de comprendre si Keyfl avait deviné que c’était lui, le seul à avoir choisi de vivre sans Bonheur ou bien si on le lui avait vraiment rapporté, celui-ci se frappa le front :<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Mon Dieu, j’ai failli oublier ! Et le hacker, alors ?</em></li></ul><br />Robert se souvint de son ami, un jeune Russe rigolo qui voulait partir avec les refuzniks, mais on lui avait demandé de rester quelques jours de plus pour aider les colons à en finir avec la technique.<br /><br /><ul><li data-list="bullet"><em>Il a été tué. Ils lui ont demandé de remettre tout le système du châtiment en état de marche et il a été fusillé pour que plus personne ne puisse le craquer. Il a déconnecté ma puce quand je suis parti avec les autres.</em></li><li data-list="bullet"><em>Il fallait s’y attendre. Dommage. Mais, comme on disait dans le temps, personne n’est irremplaçable.</em></li></ul><br />Keyfl se leva, laissant ainsi entendre que l’audience était terminée, et ajouta :<br /><ul><li data-list="bullet"><em>Vous me plaisez beaucoup, Robert. Au risque de me répéter, je vous redis que je vous aurais volontiers pris avec moi. Mais je pense que nous serons moins tolérants lors de la mise en place de la décimation obligatoire. Plus question de faire d’exceptions, or cette décimation ne vous plaît pas. Je voulais vous prévenir avant que vous ne décidiez de rentrer. Un bateau rempli de colons va bientôt arriver sur le Styx. On peut se permettre d’avoir un seul fuyard resté sur l’île. Ou plutôt : je peux me le permettre.</em></li><li data-list="bullet"><em>Merci, Maître des Idées Keyfl. Vous a-t-on dit que votre prénom correspondait parfaitement à votre nouveau travail ?</em></li><li data-list="bullet"><em>Keyfl – « celui qui meurt au nom de ». Ça aussi, vous le savez ? Ravi, vraiment ravi. À une prochaine fois, Robert.</em></li></ul></div><div class="t-redactor__text"><em>Перевод Joel Chapron</em></div>]]></turbo:content>
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