ÉTUDE SOIGNEUSEMENT BORDÉLIQUE
Être plus subtil ne veut pas dire choisir ses mots, mais choisir leur moment.
Et donc, pour ceux qui ne seraient pas au courant, j’ai étudié, quand j’étais jeune, les maisons closes de Saint-Pétersbourg (poussé non pas par la luxure, mais par la seule volonté de mon rédacteur en chef). Les citoyennes de la ville firent un bon accueil à cet étrange visiteur, car je payais pour la discussion le prix de l’amour, et elles me racontaient dans le détail des histoires croustillantes issues de leur activité professionnelle controversée. Loin de moi l’idée d’emmieller ce mode de vie tant les drames y sont légion, mais des événements joyeux, lumineux, dirais-je même, s’y déroulaient régulièrement.
L’un des clients permanents du bordel de la rue Marat était un scientifique reconnu. Disons qu’il s’appelait Arseni. Le savant approchait des soixante-dix ans, avait l’air d’un gentil grand-père et considérait comme indigne le fait de pervertir ses étudiantes. Mais accomplir son devoir d’époux avec l’amour de sa jeunesse devenue sa femme quarante ans plus tôt était au-dessus de ses forces – et de celles de cette dernière aussi. Cela ne l’empêchait pas d’aimer son épouse du fond du cœur, ce que savait tout le syndicat du bordel. Il lui était fidèle sur tous les autres plans et s’était même assujetti à la débauche avec une seule et unique fille. Elle s’appelait Alissa, mais se faisait appeler Antonina et disait venir d’une ville des environs. Le grand-père allait voir Alissa comme s’il se rendait au conseil de l’université, tous les quinze jours, avait mérité le droit de l’appeler par son vrai prénom, apportait des bonbons pour tout le monde et avait même dans cet appartement ses propres chaussons. Arseni avait également, rangée dans le bar, sa bouteille de cognac arménien que les filles considéraient comme de la piquette et les citations professorales de Churchill comme un juron.
En plus de ses travaux scientifiques, Arseni avait traficoté pendant la Perestroïka et était loin d’être pauvre : son institut de recherche l’avait même gratifié d’un chauffeur. Comme je l’ai déjà dit, notre savant aimait sa femme et la question de la conspiration était traitée avec toute la rigueur de la science, car il considérait à juste titre qu’une femme un peu vieux jeu ne supporterait ni ne pardonnerait ce genre d’adultère. Il libérait son chauffeur deux pâtés de maisons avant et changeait périodiquement de dispositif. Comme plusieurs institutions liées à son travail se trouvaient rue Marat, les trajets ne prêtaient pas à suspicion. Le professeur était tout aussi attentif à d’autres détails : il inspectait ses vêtements à la recherche de cheveux de femme, se lavait méticuleusement dans la douche, vérifiait en partant s’il avait bien toutes ses affaires et respectait à la minute près son emploi du temps.
Un jour d’automne, Arseni arriva à son heure habituelle, fut conduit à la chambre, s’assit sur le lit et demanda son cognac. Alissa-Antonina s’attarda un peu avec les autres filles et ne revint dans la pièce que cinq minutes plus tard.
Le professeur dormait.
Elle tenta de le réveiller, mais, par respect pour les mérites du client, le faisait avec tendresse et attention. Arseni reprit en partie ses esprits.
Il sortit de la poche de son pantalon qu’il n’avait pas retiré la somme correspondant à deux heures, la tendit à Alissa et se rendormit. La jeune fille avait un cœur d’or : elle déshabilla le grand-père, le drapa d’une couverture et demanda aux travailleuses des chambres voisines de gémir à mi-voix.
Arseni, sans jamais s’extraire complètement du sommeil, prolongea celui-ci par deux fois. Et le soir finit par tomber.
Vers neuf heures, un appel téléphonique retentit à la réception.
La responsable de l’enregistrement, qui en avait vu des vertes et des pas mûres durant toutes ces années, ne mit pas longtemps à recouvrer le don de la parole, mais se prit d’un respect durable pour l’institution du mariage.
Alissa, assise en face d’elle, se mit à gesticuler dans tous les sens, tentant avec son seul regard de sectionner le fil du téléphone.
Ayant perdu tout sens de la réalité environnante, la directrice du bordel lui répondit d’une voix analogue à celle d’une sous-directrice de bibliothèque.
La voix de la femme du professeur ne trahissait aucune note de sentimentalisme ou d’hypocrisie. Elle s’intéressait tout simplement à la santé de son époux.
Après quelques secondes de silence, les deux femmes commencèrent à retrouver doucement leurs esprits.
Une fois le temps imparti par la direction écoulé, Arseni fut réveillé. Il regarda l’heure et se mit à se lamenter, à se tordre les bras, à essayer d’inventer une explication pour sa femme et dix minutes plus tard « éjacula précocement » de l’appartement si hospitalier. Il n’y eut pas d’amour ce jour-là.
C’est cette directrice de bordel qui me raconta cette histoire six mois après ces événements. Alissa avait quitté son travail, ayant fini de payer sa dernière année d’études. À ce propos, les professionnelles de la branche disent que, certaines, pas toutes, et avec difficulté, arrivent à se sortir de cette chausse-trape si on est tombé dedans depuis moins d’un an. Après surviennent des changements irréversibles tant en soi que dans la manière de voir le monde. Arseni fut triste, mais, en vrai gentleman, ne lui chercha pas de remplaçante dans cet appartement.
En souvenir de cette divine histoire (dont il se peut que je ne fusse ni l’unique auditeur ni l’unique diffuseur), la bouteille de cognac arménien continue de trôner dans le bar. J’en bus une gorgée et défiai Tolstoï : toutes les familles sont malheureuses chacune à sa manière… et sont heureuses pareillement.
Et donc, pour ceux qui ne seraient pas au courant, j’ai étudié, quand j’étais jeune, les maisons closes de Saint-Pétersbourg (poussé non pas par la luxure, mais par la seule volonté de mon rédacteur en chef). Les citoyennes de la ville firent un bon accueil à cet étrange visiteur, car je payais pour la discussion le prix de l’amour, et elles me racontaient dans le détail des histoires croustillantes issues de leur activité professionnelle controversée. Loin de moi l’idée d’emmieller ce mode de vie tant les drames y sont légion, mais des événements joyeux, lumineux, dirais-je même, s’y déroulaient régulièrement.
L’un des clients permanents du bordel de la rue Marat était un scientifique reconnu. Disons qu’il s’appelait Arseni. Le savant approchait des soixante-dix ans, avait l’air d’un gentil grand-père et considérait comme indigne le fait de pervertir ses étudiantes. Mais accomplir son devoir d’époux avec l’amour de sa jeunesse devenue sa femme quarante ans plus tôt était au-dessus de ses forces – et de celles de cette dernière aussi. Cela ne l’empêchait pas d’aimer son épouse du fond du cœur, ce que savait tout le syndicat du bordel. Il lui était fidèle sur tous les autres plans et s’était même assujetti à la débauche avec une seule et unique fille. Elle s’appelait Alissa, mais se faisait appeler Antonina et disait venir d’une ville des environs. Le grand-père allait voir Alissa comme s’il se rendait au conseil de l’université, tous les quinze jours, avait mérité le droit de l’appeler par son vrai prénom, apportait des bonbons pour tout le monde et avait même dans cet appartement ses propres chaussons. Arseni avait également, rangée dans le bar, sa bouteille de cognac arménien que les filles considéraient comme de la piquette et les citations professorales de Churchill comme un juron.
En plus de ses travaux scientifiques, Arseni avait traficoté pendant la Perestroïka et était loin d’être pauvre : son institut de recherche l’avait même gratifié d’un chauffeur. Comme je l’ai déjà dit, notre savant aimait sa femme et la question de la conspiration était traitée avec toute la rigueur de la science, car il considérait à juste titre qu’une femme un peu vieux jeu ne supporterait ni ne pardonnerait ce genre d’adultère. Il libérait son chauffeur deux pâtés de maisons avant et changeait périodiquement de dispositif. Comme plusieurs institutions liées à son travail se trouvaient rue Marat, les trajets ne prêtaient pas à suspicion. Le professeur était tout aussi attentif à d’autres détails : il inspectait ses vêtements à la recherche de cheveux de femme, se lavait méticuleusement dans la douche, vérifiait en partant s’il avait bien toutes ses affaires et respectait à la minute près son emploi du temps.
Un jour d’automne, Arseni arriva à son heure habituelle, fut conduit à la chambre, s’assit sur le lit et demanda son cognac. Alissa-Antonina s’attarda un peu avec les autres filles et ne revint dans la pièce que cinq minutes plus tard.
Le professeur dormait.
Elle tenta de le réveiller, mais, par respect pour les mérites du client, le faisait avec tendresse et attention. Arseni reprit en partie ses esprits.
- Antonina, je vais dormir un peu. Ne me réveille pas, je paierai ce que je dois, mais je me suis levé très tôt ce matin…
Il sortit de la poche de son pantalon qu’il n’avait pas retiré la somme correspondant à deux heures, la tendit à Alissa et se rendormit. La jeune fille avait un cœur d’or : elle déshabilla le grand-père, le drapa d’une couverture et demanda aux travailleuses des chambres voisines de gémir à mi-voix.
Arseni, sans jamais s’extraire complètement du sommeil, prolongea celui-ci par deux fois. Et le soir finit par tomber.
Vers neuf heures, un appel téléphonique retentit à la réception.
- Mademoiselle, bonsoir. Dites-moi, Arseni est toujours chez vous ? Je suis sa femme et je commence à m’inquiéter. Ça fait plus de quatre heures qu’il doit être chez vous. Ne raccrochez pas, je sais tout : il vient chez vous un mercredi sur deux. Il porte aujourd’hui un costume gris, une cravate rouge et un caleçon blanc avec des rayures vertes. Donc je suis bien sa femme. Juste, comprenez-moi : c’est un homme âgé et il sort de chez vous habituellement une heure après y être entré et là, il y est toujours. Le chauffeur brûle de monter chez vous. Il m’a appelée et m’a demandé quoi faire. Ni vous ni moi n’avons besoin d’un scandale. Alors, il va bien ?
La responsable de l’enregistrement, qui en avait vu des vertes et des pas mûres durant toutes ces années, ne mit pas longtemps à recouvrer le don de la parole, mais se prit d’un respect durable pour l’institution du mariage.
- Vous savez… Il dort… Il dit qu’il est fatigué, mais on est allé vérifier il y a une demi-heure et tout va bien.
Alissa, assise en face d’elle, se mit à gesticuler dans tous les sens, tentant avec son seul regard de sectionner le fil du téléphone.
- Vous êtes sûre ? Mais est-ce qu’il a déjà fait ce pour quoi il est venu ou pas encore ?, demanda d’une voix paisible la femme du professeur, comme si ce dernier s’était rendu dans une bibliothèque.
Ayant perdu tout sens de la réalité environnante, la directrice du bordel lui répondit d’une voix analogue à celle d’une sous-directrice de bibliothèque.
- Pas pour l’instant. Il s’est couché immédiatement et a demandé à ne pas être dérangé. On essaie même toutes de faire moins de bruit. Vous voulez qu’on le réveille ?
- Bon. Allez, réveillez-le dans une demi-heure, sinon il va finir par prendre racine, puis il se mettra dans tous ses états et inventera une nouvelle excuse absurde. Il ment tellement mal que ça m’est pénible de le voir souffrir. Mais puisqu’on en est là de la conversation, dites-moi… En tant qu’homme, il va bien ? Tout se passe bien ? Vous comprenez que, tant qu’il vient chez vous, il restera en vie.
La voix de la femme du professeur ne trahissait aucune note de sentimentalisme ou d’hypocrisie. Elle s’intéressait tout simplement à la santé de son époux.
- Vous savez, nos filles sont si professionnelles que n’importe quel homme est en pleine santé, dit en plaisantant « la directrice de la bibliothèque » surgie d’un autre monde. Mais votre époux est en pleine forme et il a encore de longues années devant lui.
- Dieu soit loué ! Encore une chose : si vous voulez qu’Arseni continue de venir chez vous, ne lui dites rien de cette conversation. Au revoir.
Après quelques secondes de silence, les deux femmes commencèrent à retrouver doucement leurs esprits.
- Qui donc pourrait nous aimer comme elle l’aime…
- Qui donc aurait pu nous donner un cerveau comme le sien…, répondit Antonina.
Une fois le temps imparti par la direction écoulé, Arseni fut réveillé. Il regarda l’heure et se mit à se lamenter, à se tordre les bras, à essayer d’inventer une explication pour sa femme et dix minutes plus tard « éjacula précocement » de l’appartement si hospitalier. Il n’y eut pas d’amour ce jour-là.
C’est cette directrice de bordel qui me raconta cette histoire six mois après ces événements. Alissa avait quitté son travail, ayant fini de payer sa dernière année d’études. À ce propos, les professionnelles de la branche disent que, certaines, pas toutes, et avec difficulté, arrivent à se sortir de cette chausse-trape si on est tombé dedans depuis moins d’un an. Après surviennent des changements irréversibles tant en soi que dans la manière de voir le monde. Arseni fut triste, mais, en vrai gentleman, ne lui chercha pas de remplaçante dans cet appartement.
En souvenir de cette divine histoire (dont il se peut que je ne fusse ni l’unique auditeur ni l’unique diffuseur), la bouteille de cognac arménien continue de trôner dans le bar. J’en bus une gorgée et défiai Tolstoï : toutes les familles sont malheureuses chacune à sa manière… et sont heureuses pareillement.
Перевод Joel Chapron