Histoires courtes (fr)

LA NEIGE

2026-09-14 17:05

LA NEIGE

Vitia eut du mal à se lever de son lit. La tête lui tournait comme à l’accoutumée, il aurait voulu rester couché sans bouger, mais il fit un effort sur lui-même. L’enterrement de son vieil ami de fac avait lieu dans un cimetière éloigné. Il paraît que nous sommes tous égaux devant la mort, mais on ne peut pas passer outre la géographie ou l’argent. C’est pourquoi rares sont les gens – au point que c’en est indécent – qui se déplacent pour accompagner les citoyens peu fortunés s’installant péniblement dans leur repos éternel, que ce soit lors de leur enterrement ou aux anniversaires de leurs décès. (Pendant que j’écrivais cela, je m’imaginais une publicité télévisuelle pour un nouveau cimetière qui tenterait, marketing à l’appui, d’élargir les segments de population ciblée, en proposant d’acheter son emplacement à l’avance, éventuellement sous forme d’hypothèque, et en faisant miroiter une belle, voire une plus forte, fréquentation. Je vais y réfléchir.)

Bref. L’enterrement de l’ami de jeunesse de Vitia, Boria, était justement pénible : sans voiture, il fallait compter une heure de métro, puis finir par trois quarts d’heure de taxi collectif.

Le taxi collectif conduit au cimetière. Dans ces véhicules, les gens ne parlent jamais fort au téléphone. Et les chauffeurs sont plus polis que dans les taxis habituels. À moins que ce ne soit qu’une impression.

Le chauffeur de Vitia grommela :

  • Mais qui peut bien venir là ?...

Bien qu’il gelât déjà, la neige n’était pas encore tombée. Vitia se sentit soudain plus vivant. Ces derniers temps, il ne sortait jamais longtemps. Cette promenade devenait ainsi presque une expédition. Il y eut peu de gens à l’enterrement, bien que Boris n’eût que quarante-neuf ans. Habituellement, si quelqu’un largue les amarres à cet âge-là, nombreux sont encore les vivants qui l’ont connu, d’où une réelle affluence. Mais pas cette fois-là. Le froid, la distance, le manque d’argent…

Vitia se surprit à vouloir se réveiller ; il ne pouvait pas croire que Boria était mort. Il se souvint de leur dernière conversation. Bien qu’elle eût lieu trois-quatre jours plus tôt, il lui semblait qu’à peine deux heures s’étaient écoulées. Ils s’étaient vus pour la dernière fois à l’hospice. Ils bavardaient.

  • Alors, comment vas-tu ? D’ailleurs, pourquoi est-ce que tu es là ? Si je comprends bien, tu aurais pu rester encore chez toi…
  • Oui, mais je leur ai parlé et ils m’ont accepté plus tôt. Je vais me préparer, si je puis dire, sentir l’ambiance. Je préfère ça, pour être honnête.
  • Tu ne veux pas faire souffrir ta famille, c’est ça ?
  • Oui. Vu leurs regards, je… Tu sais, je suis devenu expert en apaisement de la famille et des amis de ceux qui partent. J’ai même parfois l’impression que c’est eux qui ont un cancer, pas moi. J’espère que je n’ai pas à t’apaiser. Tu as toujours été indestructible.
  • Je ne comptais pas souffrir, ni même compatir, surtout quand j’ai aperçu l’infirmière.
  • Et encore ! Tu n’as pas vu mon repas ! Je vais te dire, je ne sais plus depuis combien de temps je n’avais pas vécu de manière aussi posée : je dors à heures fixes, je mange à heures fixes.
  • On échange nos places ?
  • Oh que non. Ta Marina mettrait moins de trois jours à m’envoyer dans la tombe, alors que les médecins ici me donnent encore deux mois au moins.
  • Seulement…
  • Eh oui. Pas de quoi se disperser. Mais j’ai un planning de séries que je n’ai jamais regardées, de classiques qu’il faudrait que je lise enfin. Va savoir : dans l’Au-delà la bibliothèque n’est peut-être pas plus fournie que celle d’un hôtel…
  • Au moins tu pourras discuter avec les auteurs. C’est quand même plus intéressant.

Ils rirent de bon cœur.

  • Plus sérieusement, j’ai encore pas mal de choses à boucler. Je dois faire mon rapport de vie, si je puis dire. Je me suis aperçu que les actes de propriété de la datcha ont été faits n’importe comment, qu’il y a des choses pas claires avec mes actionnaires aussi. Et en plus l’entrée de Sergueï en fac n’est toujours pas résolue. Bref, je n’ai pas une minute à moi vu mon emploi du temps d’ici la fin – même si c’est possible que je meure avant le délai qu’on m’a donné. Dans l’Au-delà, ils diront que je suis arrivé « avant terme ». Enfin, j’espère que tout ça se réglera.
  • Ça, c’est drôle. Je vais le noter. Je peux peut-être t’aider. Dis-moi quoi faire.
  • Non, c’est ça qui est drôle. Pas le mort « avant terme ». M’aider… Tu es comme un frère pour moi, mais on sait bien tous les deux que, si tu te mets à t’occuper de mes affaires, adieu la datcha, adieu ma société. Viens juste me voir de temps en temps. En fait, si ! Si t’as le temps, va casser la gueule à ce salaud de Chirine. Mais le tue pas.
  • Sans problème. C’est vrai que c’est le dernier des salauds. Je me le ferais bien moi-même. D’un coup, sans bavure. Mais je ne veux pas troubler ta tranquillité post-mortem.
  • La mienne ?
  • Imagine : je tue Chirine. Eh bien, tu le retrouveras là-haut dans la seconde. Nous, on ne sait pas quand on se reverra, mais lui, ce sera aussi sec. Moi, ça m’ennuierait, et toi, ça te serait désagréable.
  • Leïkine, te bile pas. Je te verrai tout de suite de là-haut. Je passe l’arme à gauche, je fais le check-in, comme disent les touristes, et tu me rejoins tout de suite.
  • Pourquoi ? Tu penses que moi aussi je…
  • Non, bien sûr que non. Je suis sûr que tu vas vivre encore cent ans. Sauf que, là-haut, l’organisation est complètement différente et le temps ne s’écoule pas de la même manière. Ce qui prend des années ici prend des secondes là-bas, comme dans l’espace. Peu importe le nombre d’années qu’il te reste à vivre, je te verrai tout de suite. Tu n’auras même pas le temps de me manquer. Par exemple, ma grand-mère ne m’a pas attendu là-bas toutes ces années. Selon son écoulement du temps, je l’ai suivie quasiment tout de suite.
  • La vache… Mais qui t’a dit tout ça ? Ou bien où est-ce que tu as lu ça ?
  • Dans un livre. Tu imagines que j’ai bien creusé la question.
  • Oui, j’imagine… Mais alors j’ai une autre question : comment me reconnaîtras-tu ? Je serai vieux.
  • Leïkine, ce ne sont pas des imbéciles là-haut. Je te verrai tel que je t’aurai vu la dernière fois. C’est aussi ça qui est fort. Je ne sais pas comment ça marche, mais c’est bien fichu. Par exemple, ma grand-mère, je la verrai vieille, mais elle me verra tel que j’étais il y a dix ans quand elle est morte. Et elle verra sa mère jeune fille. Donc, même si tu changes de sexe, je te retrouverai dans un corps d’homme, de jeune homme même. Rase juste ta barbe.
  • Ma barbe… Hé… Mais elle me plaît…
  • Ça t’emmerde juste de te raser, imbécile. Je te connais.
  • Effectivement…
  • Et toi, comment ça va ?
  • Eh bien… Je voulais justement te dire que, par rapport à toi, pas trop mal.
  • Je t’ai toujours dit que ton humour ne passait pas. Qu’est-ce qui ne va pas ?
  • En gros, tout va bien, mais Ksenia… Tu sais, il y a un truc qui ne va pas chez elle.
  • Qu’est-ce qui se passe ?! Elle est malade ?! Je peux l’aider ?!
  • Mais non, voyons ! Elle n’est pas malade du tout, mais elle n’a quasiment pas d’amis – et pas de mec non plus. Elle suit ses cours et rentre à la maison. Ou bien elle traîne en ville. Parfois, elle va à un anniversaire… Mais enfin ! Dix-huit ans et zéro envie de faire la fête ! Elle est jolie, en plus de ça.
  • Belle, même, je dirais. C’est sûr que c’est bizarre. Elle s’intéresse à quoi ?
  • Je ne peux pas dire que je le sais… Dès que tu lui poses une question, tout a l’air d’aller. Elle est serveuse le soir pour se faire de l’argent, mais quand même…
  • Peut-être qu’elle est tombée dans la religion ?
  • A priori, non. Même si elle passe son temps à lire des trucs sur l’Orient. Mais c’est plutôt des trucs de philosophie. Vous auriez des sujets de discussion, tous les deux. Je m’étais même dit que je lui dirais de venir ici avec moi, mais elle aurait fondu en larmes, je pense. Elle est trop impressionnable, pour être franc.
  • Trop impressionnable, Leïkine, ça n’existe pas. Et tout le monde n’est pas en acier trempé comme toi.
  • Ça, c’est sûr. Et leurs relations avec Marina ne sont pas très bonnes. J’essaie de parler à Ksenia, mais elle me regarde comme si j’étais un gosse et que c’était moi qui ne comprenais rien. Mais me voilà en train de te faire un discours, alors que je viens voir mon ami dans un hospice et que je l’ennuie avec mes histoires !
  • Tu ne te souviens pas que tu étais venu me voir à l’entraînement et que tu avais bouffé tout ce que ma mère m’avait apporté ? Alors ne te bile pas : vu ma situation, on ne peut pas tout reprendre à zéro. Je verrai Ksenia et j’espère qu’elle ne fondra pas en larmes.
  • Merci, Vitia… T’es vraiment un mec bien…
  • Un mec comme un autre. Bon. Ils doivent me faire des examens bientôt. Vas-y. On s’appelle et on se revoit bientôt !
  • Merci, vieux ! Et toi… Je ne sais même pas quoi dire…
  • Dis juste : « Amuse-toi bien ! ». Avec ça, tu ne risques pas de tomber à côté.

Boria sortit de l’hospice, rentra chez lui et passa la tête dans la chambre de Ksenia : elle écoutait de la musique. Il décida de s’allonger un moment avant de revenir lui parler de Vitia. Il dormit jusqu’au soir. Le lendemain matin, il courut à son travail. C’est là qu’il se trouva mal et qu’il mourut une demi-heure plus tard. Arrêt cardiaque.

Quand Vitia l’apprit, il mit longtemps à retrouver ses esprits. Boria avait fui plus tôt que prévu dans l’Au-delà. Le jeune et fringant Boria était mort, mais Vitia, bien qu’à l’hospice, ne l’était pas encore. Le sens de l’ironie de Dieu est pour le moins curieux. Erich Maria Remarque aurait apprécié.

« Ça veut dire que je vais le voir avec cette stupide barbe… Eh, Boria… », se dit Vitia en regardant le corps de son ami dans le cercueil ouvert. Après l’enterrement, Vitia s’approcha de Ksenia.

  • Vitia, merci d’être venu. Il vous aimait tellement.

Ksenia fondit en larmes, mais se reprit rapidement, se troubla un instant, mais dit avec beaucoup d’amour :

  • Je sais tout… Je sais tout de vous. C’est pour ça que je ne vous demande pas comment vous allez. Papa m’a dit que vous étiez dans un hospice.

Les gens prononçaient habituellement ce mot après une pause, en détournant les yeux. Mais Ksenia prononça la phrase très calmement.

  • Effectivement… Ce n’est pas l’endroit le plus gai, mais ça donne du temps pour se préparer, pour mettre ses affaires en ordre…
  • Oui. Papa n’a pas eu le temps… En fait, il les aurait encore plus compliquées.

Les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux. Ce sont justement les défauts, les habitudes stupides et énervantes des vivants qu’on se rappelle ensuite pendant des décennies comme étant ce qu’il y avait de plus cher dans l’être aimé.

  • C’est sûr. (Vitia sourit et prit Ksenia dans ses bras.) Dis-moi plutôt comment tu vis.
  • Tout va bien, Vitia. Je fais mes études et je travaille à côté.
  • Écoute, je ne vais pas te mentir : ton père m’a dit qu’il s’inquiétait vraiment pour toi. Enfin… Ça, c’était avant. Il était inquiet, car il disait que tu passais ton temps toute seule. Lui qui avait un cuir de rhinocéros avait même failli verser une larme en m’en parlant. Il m’avait même demandé de te parler. Finalement, c’est sa dernière volonté et tu comprends bien qu’on n’a pas le droit de ne pas la respecter.

Vitia eut un petit sourire malicieux.

  • C’est fou, ça… Je ne pensais pas qu’il s’inquiétait pour ça… Mais vous savez quoi ? Ça faisait longtemps que je voulais vous parler.
  • Eh bien voyons-nous demain. Si ça ne te dérange pas trop, je veux bien que tu viennes là où je suis. Ce n’est pas le meilleur endroit, mais les gens sont tous gentils… Promets-moi juste de ne pas pleurer. C’est tes problèmes qu’on va régler, pas les miens, d’accord ?
  • Bien sûr ! Je promets de ne pas pleurer !

Ksenia était très touchante et visiblement peu en adéquation avec le monde d’aujourd’hui. C’est comme si ni elle ni le monde ne savaient quoi faire de l’autre. Elle s’habillait de manière toute simple, n’était quasiment pas maquillée, ne portait qu’une boucle d’oreille, des bracelets indiens et son téléphone avait l’écran fêlé. Elle avait été bonne élève au lycée et était entrée sans problème à l’université. Elle avait choisi de faire de l’histoire sans qu’on sache trop pourquoi, mais avait dit à ses parents que les cours lui apporteraient au moins du plaisir. Les relations avec ses camarades étaient neutres, voire sympathiques. Elle avait même de nombreuses fois essayé de se glisser dans un groupe, mais les conversations qu’elle y entendait lui pesaient vraiment. Elle avait un visage avenant et joyeux.

Avoir un visage avenant et joyeux est un grand luxe, de nos jours. Les gens ont tellement peur du lendemain qu’ils se préparent à l’affronter comme s’il s’agissait d’une bataille. D’où la méchanceté qui s’affiche sur leurs visages. On a évidemment tous dans notre garde-robe quelques masques sympathiques et il nous arrive même de les arborer une journée entière, mais, dès que nous nous relâchons, nous redevenons sombres et agressifs, ou juste malheureux – ça dépend des gens et des forces qu’ils ont encore à la minute donnée.

Vitia, pour d’évidentes raisons, n’avait pas peur du lendemain et son visage avait peu à peu perdu son expression habituelle d’agression préventive. Or il ne pouvait pas se permettre de montrer son malheur – question de caractère. Il ne voulait accabler personne avec son diagnostic. Son visage se fit donc ouvert et heureux, comme celui de Ksenia.

Les visages de Vitia et de Ksenia se rencontrèrent. Le lendemain, Ksenia vint le voir à l’hospice.

Ils parlèrent longtemps. Elle lui parla de sa vie à venir. Lui de la sienne passée et, un peu, de celle à venir. Il faut dire que Vitia avait l’impression que c’était elle qui lui expliquait le pourquoi du comment, et non l’inverse, et il finit par se demander qui avait le plus besoin de l’autre à ce moment précis… Vitia se souvint jusqu’à la toute fin d’un de leurs dialogues. Ils s’étaient mis à parler de leurs proches et des gens extérieurs.

  • Vitia, quelqu’un de proche, c’est très simple. Tout est affaire de bonheur et de malheur. Quelqu’un de proche, c’est quelqu’un que rend heureux ou malheureux ce qui te rend toi heureux ou malheureux. Il n’y a pas longtemps, un garçon est apparu dans mon paysage. On a même été bien tous les deux pendant un moment. Et un jour on lui a volé ses tennis dernier modèle. Il avait longtemps économisé pour se les acheter, c’était des Adidas de la dernière collection. Bref, quand on les lui a volées, il a failli pleurer. Il a dit qu’il n’allait pas sortir de chez lui pendant trois mois et que, pour se racheter les mêmes, il allait économiser sur la nourriture. Je les lui ai offertes – j’avais mis de l’argent de côté. Jamais je ne l’avais vu si heureux. Et là je me suis dit qu’on n’était pas proches du tout. Il l’a compris aussi tout seul et m’a même remboursée après. Même si, en vrai, je ne l’avais sans doute pas vraiment aimé, sinon je me serais réjouie de le voir heureux.
  • Intéressant… J’ai toujours eu l’impression que les gens se ressemblent quand quelque chose les rend heureux…
  • Non. Sinon il n’y aurait pas autant de gens malheureux parmi tous ceux qui ont finalement eu tout ce à quoi ils aspiraient. Et les gens se séparent pour la même raison. Certains vont vers un bonheur, d’autres vers un autre. Ils ne sont pas proches.
  • Et tu as beaucoup de gens dont tu sois proche ?
  • Vous êtes le premier.

Ksenia dit cela avec légèreté, sans aucune coquetterie féminine ou sous-entendu romantique.

  • Vous avez dit, par exemple, que vous êtes heureux d’aspirer les flocons de neige. Moi aussi. N’allez pas croire que je suis tombée amoureuse de vous. C’est juste qu’on s’est rencontrés quand vous…

Cette fois-ci, elle s’interrompit. Elle ne finit pas sa phrase – ce que remarqua Vitia.

  • Vas-y, dis-le… Quand je meurs.
  • Quand vous partez. Vous partez, simplement, mais vous êtes là tout de suite très particulier.

La poitrine de Vitia se serra à cause de la phrase le concernant. Des personnes vraiment proches, il n’en avait pas beaucoup non plus. Or là, juste avant la fin, il en rencontrait une autre… La tristesse le gagna, et il choisit de l’éloigner par une pirouette.

  • Oui, je pars, je m’enfuis même, parce que ton père s’ennuie tout seul là-haut, mais on se reverra bientôt !

Vitia regarda Ksenia et son cœur se serra. De peur.

  • Ksenia, qu’as-tu à me regarder comme ça ? Tu crois… Tu crois qu’on ne se reverra pas là-haut ? Tu crois que là-haut il n’y a rien ?

Pour la première fois depuis bien longtemps, la voix de Vitia trahissait l’absence d’espoir. Et si Ksenia savait quelque chose que lui ignorait ? Et si personne ne l’attendait là-haut ? Ksenia secoua immédiatement la tête et, avec une certaine chaleur et sans pathos aucun, se mit à raconter.

  • Mais évidemment qu’il y a quelque chose, il n’y a que là-haut qu’il y a quelque chose. Ici, on est juste sortis de chez nous un petit moment et maintenant on rentre à la maison après une promenade. À moins que ça ne soit encore plus simple. Demain matin, vous ouvrirez les yeux là-haut et vous vous direz : « C’est dingue ! J’ai vu toute ma vie en rêve ! » Et vous irez faire votre travail céleste, c’est-à-dire répandre sur la terre la neige des nuages.
  • Sympa, le boulot que tu m’as trouvé…
  • Vous pensez qu’il y a mieux ? Qu’il y a mieux que de faire tomber sur la terre la neige des nuages ?

La voix de Ksenia changea, elle se fit de manière surnaturelle plus ample, plus enveloppante, submergeant tout sur son passage, tel le bruit du vent dans la forêt la nuit. Vitia commença à perdre le sens de l’espace, la chambre disparut, ne restaient que les yeux de Ksenia dans lesquels apparut un océan paisible et infini d’amour céleste invitant Vitia à le rejoindre.

Sa gorge s’assécha. Il murmura :

  • Rien, je pense…

Vitia avait tout compris à propos de Ksenia. Il avait compris qui elle était. Ce qu’elle était venue chercher. Ou plutôt qui.

Cette pensée aussi simple qu’impossible ne pouvait absolument pas s’inscrire dans son esprit, mais pour ne pas tomber il tenta de revenir dans la conversation terrestre.

  • D’ailleurs, j’aime beaucoup balayer la neige. Ça me calme. Tu sais, un jour je balayais la neige devant la datcha et j’ai trouvé un bracelet. J’ai demandé à tous mes voisins, mais personne ne l’a revendiqué. Je l’ai gardé. C’était un vieux bracelet, arrivé là on ne sait d’où…

Ksenia sourit. Elle comprit que Vitia avait tout deviné, revint elle aussi à la réalité terrestre et répondit d’un air de défi :

  • Ça veut dire que le destin vous avait mis sur sa route. Il vous attendait dans la neige. (Puis elle ajouta soudain :) Vitia, pardonnez-moi, mais vous ne pourriez pas me le laisser en souvenir ? Après, si un jour vous avez une petite-fille, je le lui donnerai. Je ne le perdrai pas ! En attendant, je le porterai et penserai à vous quand il neigera. Je me dirai que c’est peut-être vous qui jetez les pelletées…
  • Bien sûr que je vais te l’offrir ! Une petite-fille… Peut-être effectivement que j’aurai une petite-fille.

Vitia eut vraiment chaud. Il se rasséréna et se dit définitivement qu’il rentrerait bientôt chez lui. Chaque nuit, il rêvait qu’il jetait des pelletées de neige depuis les nuages et que, ensuite, il rentrait chez lui. Il était même déçu, au réveil, de se retrouver dans la chambre de cet hospice.

Puis il termina de mettre ses affaires en ordre et…

Le lendemain, il se mit à neiger. À gros flocons. Il y eut des carambolages, des chutes de piétons et tout le monde s’en prenait à la municipalité. Seule Ksenia regardait vers le ciel étoilé, caressait le bracelet et souriait en disant :

« Allez, ça suffit, Vitia, ça suffit »
Перевод Joel Chapron