Histoires courtes (fr)

DES GENS TRÈS TENDANCE

DES GENS TRÈS TENDANCE

Un jeudi soir d’automne ne différant en rien des autres jeudis soir d’automne, la nuit déjà tombée, Zinaïda Syrnikova comprit soudainement qu’il lui manquait une maîtresse. Ce manque était terrible.

Tout dans la vie de cette formidable mère et épouse était irréprochable, mais il manquait une maîtresse – ce qui suscitait auprès de ses amies des doutes quant à la réussite de son existence sur cette terre. Or Zinaïda ne pouvait pas se permettre de passer aux yeux des autres pour une ratée.

Sa carence fut, il faut le dire, découverte par hasard.

  • Comment ça, pas de maîtresse ?, demanda, en freinant l’arrivée des épinards vers sa bouche, Violetta, une femme aux mensurations aussi grandes que son âme était petite.
  • Pourquoi ? Il en faut impérativement une ?

Zinaïda ne savait pas quelle boîte de Pandore elle avait ouverte avec cette question naïve et quelles irréversibles conséquences pour de nombreux Moscovites entraînerait son envie d’entendre une réponse.

Violetta se mua en présidente de conseil syndical expliquant aux locataires que les coupures d’eau chaude sont à la fois bénéfiques et inéluctables.

  • Mais bien sûr ! T’es conne ou quoi ? Tu te crois au xixe siècle, c’est ça ?! C’est juste que tu dois pas être au courant, c’est tout !

Zinaïda tenta une rébellion.

  • Violetta, je suis au courant de tout ! Je connais ses journées heure par heure ! C’est sûr que Micha n’a pas de maîtresse !

Son amie chaussa ses bottes d’inspecteur de police proposant de rapporter les faits et gestes d’un voisin. Sa voix insinuante sapa les bases de la vision du monde de Zinaïda.

  • Mais c’est encore bien pire, Zinaïda ! Un mari qui n’a pas de maîtresse est à la fois peu fiable et imprévisible. En plus, c’est de l’égoïsme pur, ça fait mauvais genre et c’est mal élevé. Mais c’est pas ça, le plus important. Si un mari n’a pas de maîtresse, il lui manque ce que chaque mari, chaque homme, chaque citoyen a de plus important.
  • Quoi donc ?

Zinaïda était loin de deviner ce qu’évoquait son amie.

  • Le sentiment de culpabilité. Tu comprends ? Un être humain sans sentiment de culpabilité est dangereux. Mais je suis sûr que Micha n’est pas comme ça. Simplement, tu ne t’es pas posé la question et tu ne la lui as pas posée non plus : c’est un mari juif attentionné et qui prend soin de toi, sans doute.

Les paroles concernant le danger pour la société piquèrent au vif Zinaïda et elle posa la question suivante avec précaution.

  • Tu veux dire que ton Kolia a une maîtresse et que tu es au courant ?

Violetta vit que son obus avait bien atteint la poudrière de son amie, jeta son masque et se découvrit telle qu’en elle-même.

  • Deux.
  • Deux quoi ?
  • Deux maîtresses. Et, bien entendu, je suis au courant pour les deux. C’est normal que je m’intéresse à la vie de l’homme que j’aime.

Zinaïda perdit un instant tout lien avec la réalité et se mit par réflexe à secouer la tête de tous côtés, comme si elle empêchait ladite réalité de s’immiscer dans sa raison.

  • Attends, attends… Et il sait que tu es au courant ?
  • Zinaïda, mais arrête avec ces simagrées !
  • Quelles simagrées ? Je te pose une question sérieuse !
  • Évidemment qu’il le sait. Parce que, si j’ai brutalement besoin de lui et que son téléphone est éteint, je fais comment pour le trouver ? Et, de manière plus générale, c’est une question de sécurité pour la famille : le cercle des intimes ne peut s’agrandir qu’avec des personnes préalablement estampillées.

Cette phrase fit sortir de ses gonds l’habituellement flegmatique Zinaïda.

  • Quel cercle des intimes ! Ton mari saute des femmes et tu dis qu’elles sont du cercle des intimes !

Violetta scrutait tranquillement le marc de son café.

  • « Sauter », tu sais, c’est lui faire trop d’honneur. Il doit essayer, effectivement, de temps à autre de piquer son dard. Et oui : c’est notre cercle des intimes. Tu préférerais qu’il couche avec on sait pas qui ?
  • Et coucher juste avec toi, ça, il peut pas ?

Violetta reposa sa tasse sur la table et regarda son amie, perplexe.

  • Cette idée-là, pour être honnête, ne m’a pas traversé l’esprit. Peut-être bien qu’il peut, mais ça change quoi ? Et ensuite, je t’ai dit que ça donnait un certain statut social, c’est dans la norme. Simplement, si ton Micha n’a pas de maîtresse, il va finir par s’exclure de la société. Regarde : il dîne avec des partenaires. Ceux-ci parlent de leurs maîtresses, or Micha… Micha parle de quoi ? De toi ? S’il le faisait, ça mettrait ses amis en porte à faux. Mais je me répète : je suis sûre que tout va bien pour lui. Il doit juste être de la vieille école et il ne te le dit pas. Pose-lui la question avec amour et il te racontera tout. Comme ça, tu seras rassurée et tu seras comme tout le monde.
  • Comme tout le monde ?
  • Comme tous les gens normaux. Parle-lui et appelle-moi.

***

Zinaïda décida de ne pas surseoir à cette question.

  • Micha, d’après toi, est-ce qu’un mari et sa femme doivent toujours se dire la vérité ?
  • Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi me poses-tu cette question ?

Micha, sorte de mélange de Rod Steiger et de Gary Oldman, tournait bruyamment les pages des Nouvelles du sport et ne sembla même pas avoir entendu la question. Zinaïda, comme de bien entendu, ne recula pas.

  • Eh bien, réponds.
  • Bien sûr que oui, sinon à quoi ça servirait, le mariage ? Vu les flopées de mensonges qu’on entend autour de soi chaque jour…

Il continuait de chercher l’article qui l’intéressait, d’où des réponses qui ne répondaient à rien.

  • Et tu me dis toujours la vérité ?

Il comprit enfin que la discussion était loin d’être absurde.

  • Zina, qu’est-ce qui se passe ?
  • Jure-moi que tu me diras la vérité.
  • Je te le jure.
  • Qui as-tu d’autre que moi ? Ça ne me vexera pas ! C’est tout ce qu’il y a de plus normal, simplement ce qui m’inquiète, c’est que je ne connais pas cette femme. Je ne veux pas que, par peur de me faire du mal, tu te fourres dans une histoire et qu’ensuite…

La confusion, l’empathie, la sincérité qu’exhalait Zinaïda se répandirent dans leur grand appartement. Micha resta bouche bée.

  • Zina, qu’est-ce que tu racontes ? Mais je n’ai personne… Et je n’ai jamais eu personne. C’est toi que j’aime.
  • Bien sûr que tu m’aimes ! Ça, je n’en doute pas ! Simplement… Il me semble que c’est normal et que nous vivons sans avoir de secrets l’un pour l’autre. Je suis une femme très tendancieuse, zut (Zinaïda était stressée), je veux dire très tendance.
  • Zina, mais de quoi parles-tu ? Qui t’a mis ça dans le crâne ?
  • Personne, je me suis mis ça toute seule en tête, simplement parce qu’il me semble que c’est normal d’avoir une maîtresse après tant d’années de mariage. Et je te comprendrais.
  • Zina ! Je n’ai pas besoin d’une maîtresse ! Je t’aime, tu comprends ?
  • Bon…
  • Comment ça, « bon » ?!...Tu as l’air déçue ?
  • Non, pas déçue… Simplement perplexe. C’est vraiment si difficile que ça de dire la vérité ?...
  • Mais j’ai dit la vérité ! Ah, ça y est, je sais ! C’est Violetta ?! Cette espèce d’idiote. C’est pas des orphelines qu’il faut épouser, c’est des sociopathes qui n’ont pas d’amies !
  • Tu n’as pas honte ?! Elle t’aime tellement ! Et en plus, c’est la femme de Kolia, qui est un ami de ton actionnaire et, à ta place, je serais content de voir qu’on est amies.
  • Mais je suis content ! Ravi, même ! Mais sors-moi quand même ces inepties de ta tête. Tout le monde n’est pas comme Violetta et les gens qui l’entourent, tu comprends, tout le monde n’est pas comme ça.

À cet instant, Zinaïda se souvint des paroles de Violetta sur la société et plongea dans des abîmes de réflexion. Quelques jours plus tard, les amies se retrouvèrent.

***

Violetta écouta le récit jusqu’au bout et rendit son verdict.

  • Il ment, bien sûr. Il n’est pas encore si vieux que ça. Vous, il y a peu de chances que vous fassiez encore l’amour, donc faut bien qu’il le fasse avec quelqu’un.
  • Pourquoi ? On fait encore l’amour.

Une pointe de honte perçait dans la voix de Zinaïda.

  • Une fois par an, ça ne compte pas.
  • Pas une fois par an.

La honte se mua en repentir.

  • OK, deux, peu importe.
  • Violetta, en fait, c’est plutôt une fois par semaine.

Le repentir se mua alors en protestation qui, à son tour, changea radicalement l’état d’esprit de Violetta.

  • Vous êtes mariés depuis quinze ans et vous faites l’amour une fois par semaine ?! Tu pourrais au moins ne pas me mentir à moi !
  • Pourquoi je te mentirais ?

Bien des gens n’auraient pas su quoi répondre, mais pas Violetta Krassina – Linko, de son nom de jeune fille. Elle amalgama tous ses kilos pour les jeter dans un argument massue.

  • Alors c’est sûr qu’il a une maîtresse ! Il est sex-addict. Ça se voit. Zina, tu ne dois pas être très calée sur cette question, mais je vais t’ouvrir les yeux. Un homme, ça fait l’amour soit une fois par jour, soit une fois par mois. Une fois par semaine, ça sonne vraiment faux !

Ce qui restait de Zinaïda fut estomaqué.

  • Parce que Nikolaï te fait l’amour tous les jours ?!
  • Non. Les filles et moi, on le lui interdit. Sinon, les comprimés le conduiraient direct au cimetière. Mais trois fois par semaine, c’est…
  • Quelles filles ?! Qui le lui interdit ? Je ne comprends rien !
  • Ses maîtresses. On décide ensemble. On s’est fait un groupe sur WhatsApp.

Violetta était extrêmement organisée et très directive.

  • Mon Dieu, quelle horreur… Elles te font des comptes rendus aussi ? Comme les promeneurs de chiens ?
  • Bien sûr. C’est pareil, en fait. Dans les deux cas, les mâles ne fonctionnent qu’à l’instinct et perdent leurs neurones.

Violetta regardait attentivement son verre de vin rouge comme si elle y cherchait une vérité divine. Zinaïda, elle, était toujours absorbée par l’émission « Les Secrets de l’Univers ».

  • Mais Nikolaï, il est au courant pour votre groupe sur WhatsApp ?
  • Bien sûr que non ! Il croit qu’elles ne savent pas que l’autre existe. Nikolaï est fondamentalement gentil, il s’inquiète pour les autres.

L’amie moins expérimentée renversa le verre de vin et se risqua à poser une nouvelle question.

  • Je vais me soûler. Mais pendant que je tiens encore debout, dis-moi, comment as-tu fait pour les trouver… pour les rencontrer, pour entrer en contact avec elles ?

Après un temps, la présentatrice des « Secrets de l’Univers » demanda à son amie très sérieusement :

  • Zina, tourne-toi.

Celle-ci s’exécuta, mais en faisant préciser :

  • Pour quoi faire ?
  • Je te le demande. C’est bon. Pour l’instant, elles ne poussent pas.
  • Qu’est-ce qui ne pousse pas ?
  • Des ailes ! Je te regarde et je me mets à croire aux anges. Quoi, tu n’as pas encore compris ? C’est moi qui les lui ai trouvées ! J’ai vérifié si elles n’avaient pas de poux, je les ai même fait passer au détecteur de mensonge et je les ai briefées sur tout, même sur le budget, pour pas qu’elles la ramènent trop. Évidemment, d’ici un an ou deux, faudra que j’en remplace une des deux, sinon Kolia va finir par se lasser, par aller voir ailleurs, et ça je ne le permettrai pas.

La longueur de la pause qui s’ensuivit était digne d’une pièce suédoise à Avignon. Violetta finissait son steak. Zinaïda avait le regard perdu dans le lointain. Puis elle demanda d’une voix neutre, sans curiosité aucune, ni changement de rythme respiratoire :

  • Dis-moi, Violetta, tu ne t’es pas dit qu’elles pourraient te reverser une commission ?

L’ex-mademoiselle Linko s’enthousiasma d’un coup.

  • Zina, j’ai toujours dit que c’était toi, la plus intelligente d’entre nous ! Faut que je mette ça en place avec la prochaine. Super idée. Zina, ne t’en fais pas, c’est dur au début, et puis on s’y fait. Et surtout, je me répète, s’il n’a pas encore de maîtresse et qu’il ne compte pas en prendre, alors, je te le dis franchement, c’est encore pire. Ses subordonnés ne le comprendront pas. Il va devenir pestiféré. C’est une vraie déviance.
  • Il me semblait que la déviance, c’était autre chose.
  • La déviance, c’est ce que la plupart des gens estiment être une déviance.

L’attention de Zinaïda redoubla, car pratiquement rien ne pouvait lui faire plus peur que la déréliction. Néanmoins, cette menace n’agit pas sur son mari.

***

  • S’exclure de la société ? Mais vous êtes tombées sur la tête ! T’es quand même pas sérieuse ? (Cela faisait des années que Micha n’avait pas crié sur sa femme.) Tu es en train de me convaincre de prendre une maîtresse parce que, de nos jours, c’est normal ?!
  • Ou que tu avoues que tu en as une. Je ne sais plus ce que je veux. Je suis en panique. Et si tu commençais à avoir des problèmes au travail…
  • C’est sûr que ma vie privée intéresse tout le monde ! Calme-toi, Zinaïda, tout ira bien. On n’a pas besoin d’une maîtresse.

Le lendemain matin, l’un des actionnaires de la société que dirigeait Micha convoqua ce dernier. L’actionnaire, rappelez-vous, était un ami du mari de Violetta.

  • Micha, c’est vrai ?
  • Quoi donc, Piotr ?
  • Que tu n’as pas de maîtresse ?

Piotr regardait le mari fidèle comme le père d’un garçon nul à l’école.

Micha se figea comme un logiciel piraté, puis retrouva ses esprits.

  • Est-ce que c’est d’une quelconque importance ? demanda timidement le logiciel.
  • Comment te dire… Si tu n’étais pas allé le crier sur les toits, que tu étais resté collé à ta fidélité maritale et que tu ne l’avais dit à personne, ça n’aurait aucune importance, mais l’information s’est diffusée. Ta femme en parle à Violetta, celle-ci en discute avec d’autres personnes… La situation est tendue. Faut résoudre ça, car tu mets tout le monde en porte à faux.
  • Vous êtes sérieux, là ?! En étant fidèle à ma femme, je mets tout le monde en porte à faux ?
  • Oui. Tu mets en cause les fondements mêmes que partage notre groupe d’amis. Bref. Trouve une solution. Je ne le répéterai pas. On m’a assez pris la tête comme ça avec ton histoire.

Micha était tellement abasourdi qu’il trouva un subterfuge inattendu.

  • C’est bon. J’avoue. Je suis trop avare. Ça coûte tellement cher… Quelqu’un de bien exigerait tout de suite d’avoir un appartement, un studio au moins.

Piotr se rasséréna. Il éclata de rire.

  • J’ai toujours été sûr de toi ! T’es un mec normal ! Ah, l’avarice… Rien à dire. La famille avant tout ! L’appart’, je le prends sur moi. C’est pour la bonne cause. D’autant plus qu’on a des appartements à vendre en banlieue. On va trouver une solution. Trouve-toi quelqu’un de bien.
  • Merci, vraiment, mais où la chercher ?
  • À la synagogue ! Parles-en avec ta secrétaire. Celle aux gros seins et au petit cerveau. Vaut mieux ça que l’inverse, d’ailleurs !

Micha comprit que son chef ne plaisantait pas, fut surpris du changement radical de l’époque, recouvra l’instinct national de la préservation de soi-même et comprit qu’il fallait « trouver une solution » à cette situation. C’est lui qui, le soir même, aborda la question avec sa femme.

***

  • Zina, c’est un vrai cauchemar, mais tu as raison pour la maîtresse. Cette folle de Violetta a parlé de votre conversation à tout notre petit village et Piotr m’a engueulé en exigeant que je sois comme les autres. Je ne sais plus quoi faire.

Zinaïda y trouva un certain contentement.

  • Enfin ! Un homme intelligent t’a prévenu en ami. Eh bien vas-y, trouve-t’en une, je ne suis pas contre.

Micha perçut dans le ton sur lequel sa femme prononça la dernière phrase une tristesse rentrée.

***

Le lendemain matin, Micha fit venir sa secrétaire dans son bureau, l’assit sur le canapé et lui demanda :

  • Nina, quelles sont vos conditions d’habitation ?

Les deux boutons du haut du chemisier de Nina se défirent instantanément, ne pouvant résister à la pression de la poitrine soudainement tendue comme un string.

Micha reboutonna le chemisier et fit part à Nina de sa proposition.

***

Une semaine plus tard, la secrétaire appela Zinaïda et demanda à la voir.

Nina prit Zinaïda par le poignet et, avec l’anxiété d’une proche, lui dit :

  • Zinaïda, jamais je ne vous aurais dérangée s’il je n’y avais pas été acculée, mais… votre mari vous trompe, or moi j’ai des principes et j’ai décidé que vous deviez savoir la vérité.
  • Je sais tout. Mon mari couche avec vous et je n’ai rien contre. Je suis même plutôt pour : vous êtes quelqu’un de proche.
  • Zinaïda, le problème, c’est justement que ce n’est pas avec moi qu’il couche… Il vous ment. Il me donne de l’argent, il vient même chez moi, mais il ne me touche pas.
  • Comment ça, il ne vous touche pas ?!
  • C’est exactement ça ! Il m’a dit que vous vouliez qu’il ait une maîtresse, et, sur ce plan-là, je vous soutiens. C’est quand même un homme qui en impose, qu’on le veuille ou non. Et donc imaginez-vous qu’il m’a proposé d’être sa maîtresse fictive. Il m’a même promis un appartement, un petit, c’est vrai, et loin du centre, mais il faut bien commencer par quelque chose. Sauf que, malgré tout ça, il ne me touche pas. Au début, j’ai pensé qu’il plaisantait, que c’était comme un jeu sexuel, alors qu’en fait c’est vrai : il ne veut vraiment rien faire avec moi. C’est si humiliant.
  • Comment ça, il ne veut pas ? Je ne comprends rien. Peut-être qu’il n’ose pas ? Vous lui avez fait comprendre que vous étiez prête à… enfin à…
  • Oui. Je lui ai laissé entendre.
  • Comment ?
  • Je l’ai accueilli toute nue quand il est venu la première fois.
  • Et… ?
  • Il m’a regardée tellement bizarrement… Je ne saurais pas vous décrire… Comme un homme, quoi… Il m’a dit qu’il faudrait qu’un peintre fasse de moi un tableau, mais il m’a demandé de me rhabiller et de vaquer à mes occupations. Et il s’est plongé dans son journal.
  • Les Nouvelles du sport ?
  • Oui, je crois…
  • Il m’emmerde avec son foot. Bon.
  • Je me suis même dit que, peut-être… Qu’il ne pouvait pas…
  • Il peut tout, pas la peine de faire semblant. À la maison il peut tout ce qu’il veut, c’est une horloge bien réglée. Pourquoi faire genre quand il est chez les autres, ça je ne comprends pas.
  • Si, j’ai compris qu’il pouvait, car je l’ai pris justement par cet endroit-là… Vous avez bien de la chance de l’avoir, c’est sûr…
  • Mon mari ?
  • Non, cette partie-là de votre mari. Je vous ai enviée d’emblée. J’en ai jamais eu, des comme ça.
  • Attends, attends… Tu veux dire que tu l’as attrapé par son sexe, qu’il était dressé, mais que, malgré tout, il n’a rien fait ?!
  • C’est ça. Il dit qu’il vous aime et qu’il faut savoir se retenir. Pour être honnête avec vous, j’ai l’impression qu’il est obsédé par vous. J’en ai parlé à deux-trois copines, et elles me disent toutes que c’est un maniaque.

  • C’est ça, un maniaque ! (Violetta, à qui Zinaïda raconta tout dans les moindres détails, soutint activement la version de Nina.) Il est dangereux ! Un jour, il finira par t’étrangler si jamais tu te prends un amant plus jeune. Moi, je travaille là-dessus.
  • Sur quoi ?
  • Peu importe, je te raconterai ça plus tard. Bref, il faut qu’il aille voir un psy fissa. Il faut le sauver, sinon c’est toi qu’on ne pourra pas sauver. C’est un cas difficile. Il faut un spécialiste de haut niveau. Évidemment, c’est pas donné, mais… Je vais m’en occuper.
  • Merci, Violetta, qu’est-ce que je ferais sans toi… Parce que je viens de me dire que quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez lui…

Micha s’était préparé à la discussion portant sur le psychologue : Piotr était le spécialiste des formulations qui faisaient mouche.

  • Micha, tu vas vraiment pas bien ?! Mais qu’est-ce qui t’arrive ?! L’autre, là, j’ai oublié son nom, tu la sautes vraiment pas ?! L’appart’, c’est cadeau, et toi tu joues les tire-au-flanc. T’as décidé de tous nous faire passer pour des imbéciles ? C’est quoi, ce bobard ? Alors comme ça, je ne peux plus te faire confiance ? Moi, ton ami, tu as décidé de me mentir ?
  • Piotr (bien qu’ils se connussent depuis fort longtemps, la subordination obligeait Micha à s’adresser à son vieil ami par son prénom et son patronyme, mais la situation était exceptionnelle), pourquoi dis-tu ça, mais si, je… Tu sais bien que tu peux me faire confiance comme à toi-même ! Mais j’ai pas pu ! J’aime Zina, mais j’ai vraiment essayé…
  • Il a vraiment essayé ! Alors t’aurais dû demander à ta grosse vache de tenir sa langue (la grosse vache étant la secrétaire), t’aurais dû entretenir la légende pour qu’elle raconte partout que tu la tringles régulièrement et tout le monde aurait été content. Moi j’ai le ministre, t’entends ?, le ministre !, qui m’a posé des questions sur toi, qui m’a demandé ce que j’avais distillé dans cette équipe, que c’était malsain. Bref. Je te donne une semaine pour devenir un homme normal. Va voir le médecin ! Prends-toi des vacances ! Si tu veux, trouve-toi une bonne femme en pleine possession de ses facultés, juste pour la légende, même si maintenant il va falloir que tu t’inscrives à notre « pièce montée » pour que je puisse dire à tout le monde que t’es normal.
  • Quelle pièce montée ?
  • C’est comme ça qu’on appelle nos partouzes. Avant, on ne t’y conviait pas, c’est pour les actionnaires, mais maintenant il va falloir que tu participes.
  • Pourquoi ça s’appelle comme ça ?
  • Parce qu’on monte qui on veut. Même si on a perdu Kochkine à la dernière pièce montée. Impossible de savoir quand aura lieu la prochaine, mais c’est sûr qu’il y en aura une.
  • Pourquoi ? Il est mort pendant la dernière ?
  • C’est ça.
  • On nous a dit qu’il était mort chez lui…
  • T’imagines pas ce qu’on a dû faire pour qu’il meure « chez lui ». Heureusement que sa femme était au courant, elle nous a aidés, même si elle a dû faire semblant de dormir à côté de lui… Mais peu importe. En gros, tu m’as compris. On est dans une impasse et les temps sont difficiles. Je te le demande en ami. Baise qui tu veux, même mon chat si tu veux, mais faut que tout le monde retrouve son calme. Sois comme tout le monde.

***

Après un tel flot, Micha était prêt à tout, mais le ton de sa femme et la pression qu’elle lui mit eurent raison de lui.

  • Micha, il faut qu’on parle sérieusement. J’ai vu Nina. Ne m’interromps pas. En fait, tu mens à tout le monde. Ne m’interromps, pas, je t’ai dit ! Je sais tout dans les moindres détails. Pour être honnête avec toi, je suis très inquiète. Tu es à la fois complètement obsédé et pathologiquement malade. Je préfère ne pas parler de la honte que ta pseudo-moralité nous fait à tous : ça, on peut encore le supporter. Je suis inquiète pour ma sécurité. Aux yeux de tous, tu passes pour un maniaque.
  • Zina, tu es complètement folle ! Le fait que je t’aime tout simplement fait de moi un maniaque !

Il voulut prendre sa femme par la main, mais celle-ci le repoussa vivement.

  • Ne me touche pas. Tant que nous ne serons pas allés voir un médecin, tu dormiras dans ton bureau.
  • Un médecin ?!
  • Oui, le meilleur psychologue de Moscou.
  • Et on ira le voir pour régler quel problème ?

Micha tenta de se dégager de l’étreinte de la Matrice.

  • Tu ne veux pas me tromper. Tu n’es concentré que sur moi. C’est une pathologie. Je lui ai déjà parlé. Il est d’accord avec moi. Demande à tes amis, juste par curiosité : il n’y a que toi comme ça dans toute la ville !
  • Et alors ?!
  • Ça veut dire que tu n’es pas normal. Or on a des enfants et j’ai peur pour eux. Si on ne va pas voir le médecin, je… Je vais réfléchir au divorce.

Les yeux de Zinaïda s’emplirent de larmes.

  • Zina, mais arrête… Je ne peux pas vivre sans toi. Quand je suis en déplacement sans toi, je n’arrive pas à m’endormir. Arrête… On ira voir le médecin, si tu veux, je ferai tout ce que tu veux…

Les trois mois de travail intense du psychologue permirent à deux Moscovites de s’acheter des voitures neuves : au psychologue et à la jeune Liza que Zinaïda choisit elle-même pour son mari après un casting d’un mois. Elle avait décidé de garder Nina pour, dirons-nous, les jours sans pain. L’harmonie revint dans la famille Syrnikov.

Un an plus tard, Micha annonça à Zinaïda qu’il ne pouvait plus continuer comme ça. Il prit ses affaires et déménagea chez Liza dont il était finalement tombé amoureux.

Les amies de Zinaïda exultaient, à l’instar, pourrait-on croire, de la victime elle-même. Micha, aux yeux de tous, était un homme normal, un coureur de jupons comme les autres, si ce n’est qu’abandonner sa femme après tant d’années de mariage était quand même excessif, mais acceptable, compte tenu de la générosité dont il avait fait preuve lors du divorce. Comme vous pouvez vous y attendre, il ne fut donc pas exclu de la société, ni Zinaïda qui tenta de devenir amie avec la nouvelle épouse de son mari et lui donna un mode d’emploi de celui-ci extrêmement détaillé. Micha assimila totalement la leçon de conduite en société, prenant ainsi quelquefois part à une pièce montée, mais demeurait pour le reste fidèle à Liza, expliquant cette fidélité par le fait que Liza le faisait suer sang et eau et que l’impuissance avait fini par frapper à sa porte. Ces raisons furent reconnues comme tout à fait acceptables pour la première étape de cette nouvelle union. La société le laissa un temps tranquille, mais gardait néanmoins un œil sur lui.

Lors des anniversaires des enfants, Zinaïda et Micha se tenaient par la main sous la table, loin des regards. Leurs cœurs battaient à l’unisson. Zinaïda pleurait la nuit qui suivait ces fêtes. Elle prit tout d’abord des calmants avant de plonger dans de puissants antidépresseurs. Micha, après ces retrouvailles, faisait défiler sur son téléphone les photos de famille et écrivait même quelques quatrains. Il prit d’abord un peu de vodka avant que ce ne soit elle qui le prenne.

L’amour est un sentiment extrêmement vivace. Il ne peut être vaincu que par les efforts conjugués de tout l’entourage.
Перевод Joel Chapron