LE JUS DE TOMATE
Petite nouvelle sur une femme d’un autre temps.
J’ai rarement vu pleurer mes amis. Les garçons, de fait, pleurent quand ils sont seuls ou devant les filles (les footballeurs sont hors jeu : eux peuvent tout se permettre). Nous, les garçons, pleurons rarement devant d’autres garçons – et encore faut-il qu’on aille très mal.
D’où l’acuité particulière avec laquelle les soudaines larmes de mon ami me sont revenues en mémoire quand notre train roulait vers Moscou – et que je me suis servi un jus de tomate.
Mais passons maintenant à l’exposé de l’affaire, à la fois gai et instructif.
Quand j’étais jeune, je frayais avec différents groupes de potes qui mélangeaient intimité et activité, de nouveaux visages apparaissant et disparaissant perpétuellement. Ces jeunes âmes vivaient comme dans un mixeur. L’un de ces amis sortis on ne sait d’où s’appelait Semion, un jeune fumiste issu d’une bonne famille léningradoise, qui s’était imposé comme condition sine qua non de rejoindre notre petite société. On ne peut pas dire que nous ne « prenions » pas de nouveaux, loin de là, simplement nos chemins ne se croisaient pas. Dans les années quatre-vingt-dix, les fumistes de mauvaises familles finissaient dans la mafia ou glissaient vers le prolétariat, alors que les non-fumistes de bonnes familles montaient leur business ou bien glissaient vers les sciences – ce qui, d’ailleurs, les ramenait dans la même voie que les prolétaires.
Nous, belle jeunesse dorée, brûlions la vie, bien conscients que la génétique et les réserves familiales never let us down. Il faut dire que Semion tentait de faire quelque chose : il travaillait comme traducteur, revendait des babioles en or et parfois même prenait la voiture de son père pour faire le chauffeur au black. Il était particulièrement zélé, honnête et compatissant – ce qui, en ce temps-là, n’était guère un avantage vis-à-vis de la concurrence. Combien de fois l’ai-je accompagné dans ses virées en voiture destinées à arrondir ses fins de mois, et où, tchatchant sans discontinuer avec les passagers, il décidait in fine de ne pas leur faire payer la course. Il était de plus très attaché à sa famille à laquelle il m’avait présenté. Nos familles se ressemblaient.
Ses parents étaient jeunes et tentaient vainement de se faire une place dans la folie du post-socialisme, alors que la génération précédente avait connu une fulgurante ascension dans l’époque ô combien trouble de l’effondrement de l’URSS. Ces personnalités de fer qui étaient nées en Russie au début du xxe siècle et avaient surnagé dans ses eaux ensanglantées étaient les murs de soutènement de chaque famille. Ils avaient raison d’estimer qu’il ne fallait pas confier l’éducation de leurs petits-enfants à leurs enfants, puisqu’un enfant est incapable d’éduquer un autre enfant. Cela avait pour résultat d’avoir la plupart du temps dans la famille un grand-père ou une grand-mère et deux générations d’enfants aussi déraisonnables les uns que les autres.
La grand-mère de Semion s’appelait Lidia Lvovna. Il est des murs de soutènement dans lesquels on peut ouvrir des arches, mais n’importe quelle perceuse eût renoncé devant Lidia Lvovna. Lorsque nous fîmes connaissance, elle approchait les quatre-vingts ans et avait donc l’âge, si je puis dire, de la révolution d’Octobre – qu’elle abhorrait de toute son âme, mais dont elle estimait qu’il eût été indigne de son être et de son intelligence de se battre contre elle. C’était une aristocrate sans racines aristocratiques, même si son arbre généalogique avait évité tant le prolétariat que la paysannerie. Des reliques de Moïse apparaissaient çà et là dans les veines de Lidia Lvovna, dont elle disait : « Tout être humain qui se respecte doit avoir du sang juif, mais pas plus qu’une pincée de sel sur les pâtes. » Elle était de santé robuste et avait des neurones si affûtés qu’ils déclenchaient chez certains une haine de classe.
Une heure de conversation avec Lidia Lvovna remplaçait une année d’université du point de vue des connaissances encyclopédiques et était inestimable du point de vue de la connaissance de la vie. Le sens de sa propre dignité ne pouvait concourir qu’avec la difficulté de son caractère et l’implacabilité de son sarcasme. Elle avait de plus une certaine aisance financière, vivant seule dans un deux-pièces de la rue Ryleev et allant souvent dans sa maison de campagne – ce qui nous importait plus que tout au monde, à Semion et moi. Faire l’amour dans une voiture ne plaisait pas à tout le monde, mais dans un bel appartement, presque. Semion et moi aimions ça, et ça nous le rendait bien, nous envoyant des demoiselles de tous genres pour des rapports plus ou moins éclairs. De plus, Lidia Lvovna était toujours notre source de subsistance, parfois sous forme d’argent, et un peu plus souvent d’un bon cognac. Elle comprenait tout et considérait cette redevance peu contraignante, d’autant plus qu’elle aimait son petit-fils – et aimer, ça elle savait faire. D’ailleurs, c’est une chose que tout le monde ne peut pas se permettre. Les gens ont peur. Mamie Lidia n’avait peur de rien. Fière, indépendante, le bon goût très sûr et des manières irréprochables, les mains bien soignées, portant des bijoux chers mais discrets, elle reste pour moi, encore aujourd’hui, le modèle de ce que doit être une femme à tout âge.
On pourrait éditer un recueil de ses aphorismes, mais, écervelés que nous sommes, nous n’en avons gardé en mémoire que quelques-uns :
« Avoir une thèse de doctorat dans la tête ne donne pas le droit à une femme de ne pas laver celle-ci. » Semion et moi étions d’accord là-dessus.
« L’argent est utile quand on est vieux et pernicieux quand on est jeune. » Semion et moi n’étions pas d’accord là-dessus.
« Un homme ne peut pas vivre sans la femme qui peut vivre sans lui. » Semion et moi n’avions pas de position claire là-dessus.
« Semion, tu as disparu pendant deux semaines. Même Zochtchenko ne se permettait pas ça. » (Cet écrivain, autant que je comprenne, portait en son temps un certain intérêt à Lidia Lvovna.) « Mamie, mais pourquoi ne pouvais-tu pas m’appeler toi-même ? », rétorquait Semion, essayant de se sortir de ce mauvais pas. « Je ne me suis jamais imposée, même à Zochtchenko. Alors, à toi, andouille, ça fait belle lurette que je n’essaie même pas. D’autant plus que l’argent va finir par te manquer et que tu vas finir par revenir, sauf que tu te sentiras tout péteux et franchement ingrat. Ça ne me ravit pas plus que ça, mais quand même. » Semion était chaque fois à deux doigts de s’écrire à l’encre sur la main « téléphoner à mamie », mais oubliait quand même et les amis avaient décidé de le qualifier – et me qualifiaient moi aussi – de « mamie-dépendant ». « Je sais ce qui se passe ici en mon absence, mais si je tombe, ne serait-ce qu’une fois, sur une preuve, votre maison de tolérance fermera ses portes pour une période d’assainissement indéterminée. » C’est, de fait, chez Lidia Lvovna que j’ai acquis les compétences d’une femme de ménage hors pair. La perte d’un tel boudoir eût été pour nous une catastrophe. « Soyons clairs. Il ne peut se trouver dans cet appartement qu’un couple de lapins à la fois. Et d’ailleurs souvenez-vous bien d’une chose, encore : au vu de votre comportement, sachez qu’une fois l’âge mûr atteint vous aurez des problèmes avec la fidélité. Car seul un raté irrécupérable peut coucher avec sa maîtresse sur le lit de son épouse. Donc dites-vous que mon lit est votre couche matrimoniale. » Semion, malgré sa totale incurie et son cynisme, protégeait la chambre de sa grand-mère comme s’il se fût agi d’argent devant des voleurs, c’est-à-dire par tous les moyens possibles. Cet intangible principe lui coûta l’amitié d’un camarade, mais lui valut le respect de tous les autres.
« Semion, la seule chose dont tu dois prendre soin, c’est ta santé. Être malade coûte cher, et, crois-moi, jamais tu n’auras d’argent. » La grand-mère avait raison. Malheureusement…
« Semion a les traits du visage de sa mère, mais les traits de caractère de son père. Il eût mieux valu l’inverse. » Lidia Lvovna avait prononcé cette phrase en présence des deux parents de Semion. Lena, la mère, avait fusillé sa belle-mère du regard. Liocha, le père, avait, flegmatique, posé la question qui le titillait : « Qu’est-ce qui te déplaît dans le visage de Lena ? » et s’était mis à détailler sa femme comme si cette phrase lui avait mis le doute dans son esprit. La remarque sur son propre caractère était restée sur la touche. « Le visage de Lena me plaît beaucoup, mais il ne sied pas du tout à un homme, de même que ton caractère. » De deux choses l’une : soit Lidia Lvovna était sincère dans ses propos, soit elle eut pitié de sa belle-fille.
« Je vais à la Philharmonie avec mon amie Tania. Sa petite-fille l’accompagne. C’est une magnifique jeune fille. Tu peux venir me chercher et faire sa connaissance. Il me semble qu’elle pourrait te récupérer quand plus personne n’aura besoin de toi. » La petite-fille de Tania en a finalement récupéré un autre. Et faut voir comment !
« Une bonne bru est une ex-bru. » Les anciennes épouses du père de Semion, une fois le jugement du divorce entre leurs mains, recevaient une soudaine déclaration d’amour de leur désormais ex-belle-mère.
« Semion, si tu dis à une jeune fille que tu l’aimes uniquement pour l’attirer dans ton lit, c’est que tu n’es pas un simple salaud, mais que tu es de plus lâche et inepte. » Il faut dire que nous avons retenu cette leçon. En tout cas, moi, c’est sûr. L’honnêteté et la franchise de mes intentions ont toujours été le gage d’un sommeil tranquille, d’une rapide décision de la partie adverse et de relations amicales ultérieures – indépendamment de la présence du composant érotique.
« Eh oui, les garçons… Quand on est vieux, soit tout va mal, soit tout va très mal. Rien ne peut être bien quand on est vieux… »
À la suite de cette déclaration, j’ai rencontré pas mal de personnes âgées relativement heureuses et un nombre non moins important de jeunes gens malheureux. Il me semble que les gens vivent d’abord à un certain âge et, quand l’âge de leur personnalité finit par correspondre à leur âge biologique, ils deviennent alors heureux. Prenez Mick Jagger : il a toujours vingt-cinq ans. Mais combien de trentenaires ont une force de vie de septuagénaires ? Ils sont ennuyeux, ronchons et éteints. Je pense que Lidia Lvovna avait été heureuse autour de ses trente-cinq/quarante ans, à cet âge miraculeux où une femme est encore très belle, mais déjà emplie de sagesse, et qu’elle cherche encore quelqu’un, bien qu’elle puisse désormais vivre seule.
J’eus un jour la malchance (ou plutôt non, la chance) d’avoir le bonheur de discuter avec Lidia Lvovna dans des circonstances totalement inattendues.
Tout avait commencé de façon tout à fait prosaïque. J’avais été abandonné par ma dernière passion, déprimais chez moi et faisais la noce pour me soigner. De tous les outils nécessaires pour ce faire, seul le désir m’habitait en permanence. Il m’arrivait pourtant de m’enticher à tel point d’une copine de fac ou d’une copine de copine de fac pour que se fasse jour le prétexte de demander à Semion les clés des appartements de sa grand-mère. Les informations dont je disposais indiquaient qu’elle aurait dû partir dans sa maison de campagne. Les clés dans la poche et la convoitise dans la tête, j’avais invité une jeune fille à prétendument aller au cinéma. On s’était retrouvés deux heures avant la séance et mon plan sournois était le suivant : dire que ma grand-mère m’avait demandé d’aller vérifier si elle avait bien débranché son fer à repasser, proposer un thé, puis passer à une attaque éclair. Nous nous étions déjà fougueusement embrassés elle et moi un jour dans l’entrée d’un immeuble et, au vu de la réaction qu’avaient entraînée mes mains déjà baladeuses, les chances de remporter une victoire étaient très grandes.
Je ne comptais pas introduire la jeune fille auprès de mes parents, d’où le fait que présenter les appartements de Lidia Lvovna comme étant ceux de ma propre grand-mère ne me posait absolument aucun problème. Je comptais passer ranger auparavant la photo de Semion, mais n’en eus évidemment pas le temps et me trouvai obligé d’inventer une histoire d’affection inouïe de ma grand-mère envers mon ami, de vacances que nous avions passées ensemble et de ce cliché tellement touchant que j’avais pris moi-même – d’où le fait que je n’étais pas dessus. Les selfies n’existaient pas, à l’époque.
Le plan fonctionnait comme sur des roulettes. La copine était si anxieuse à propos du fer à repasser que j’avais du mal à la suivre dans la rue. Je me demande si, comme Dieu nous a créés à Son image, ça veut donc dire que Lui aussi fut jeune un jour et courait comme moi dans le ciel… Bref, nous prîmes d’assaut l’escalier, entrecoupant notre escalade de baisers enflammés. Bien évidemment, ces passions de jeunesse (et si elle ne voulait pas !) nous incitent à aller si vite que c’est cette urgence qui parfois ruine tout. Mes lèvres contre les siennes, je tentai d’introduire d’une main tremblante la clé dans la serrure, mais elle n’y entrait pas. « Ça commence bien » fut la phrase qui me vint à l’esprit d’emblée.
Prononcée par une femme, c’est ma phrase préférée. La jeune fille couverte de baisers introduisit délicatement la clé dans la serrure, la tourna… et la maison explosa. Ou plutôt : le monde entier explosa.
Puis la porte s’ouvrit. Je ne sais pas ce qui se passa dans mon cerveau, mais je m’improvisai immédiatement extrêmement affairé.
Je ne sais toujours pas, aujourd’hui encore, d’où me vint l’impudence de recourir à ce subterfuge. Vous savez, les gens bien élevés, les intellectuels, disent : « ça me gêne, bien sûr, de dire cela devant… » Expliquer cette acception aux membres d’une autre caste est impossible. Il n’est pas question ici de grossièreté ni de muflerie envers qui que ce soit, ni même de léser ses intérêts. C’est cette étrange anxiété qui naît de la possible pensée, de l’éventuelle sensation que pourrait éprouver l’interlocuteur si tu fais quelque chose, qui, selon tes propres critères, ne correspond pas à sa représentation de l’harmonie du monde. Très souvent ceux devant qui l’on est gêné de dire cela seraient les premiers étonnés de nos affres.
J’étais extrêmement gêné devant cette jeune amie de l’avoir amenée dans une maison qui n’était pas la mienne, mais dans un but évident qui était bien le mien. Et ce sentiment prit le pas sur la gêne éprouvée devant Lidia Lvovna.
Cette dernière réfléchit une seconde. Le coin des yeux se plissant dans un fugace sourire, la « dame » entra dans le jeu.
La peur me fit oublier le prénom de la jeune fille. Totalement. Ce genre de choses m’arrive encore de temps à autre. Je peux, de manière inattendue, oublier le prénom de quelqu’un d’assez proche. C’est horrible, mais c’est ce jour-là que j’ai trouvé une issue à cette situation ô combien embarrassante.
Je fourrai la main dans ma poche pour y attraper mon téléphone (c’est l’époque où sont apparus les premiers Ericsson de petite taille), comme si quelqu’un m’appelait.
Et, inventant une conversation téléphonique, j’écoutai attentivement la jeune fille se présenter à « ma » grand-mère.
J’interrompis immédiatement la pseudo-conversation et nous allâmes dans la cuisine. Enfin, dans le réduit servant de cuisine, car elle était exiguë, inconfortable, avec une fenêtre donnant sur le mur de l’immeuble en face, mais c’était, sans doute, la meilleure cuisine de Saint-Pétersbourg. Nombreux sont ceux dont toute la vie ressemble à cette cuisine, nonobstant leurs penthouses et autres villas.
Lidia Lvovna apprenait aux gens à vouvoyer, notamment à vouvoyer les jeunes et le personnel. Je me souviens encore de son sermon :
Lidia Lvovna attrapa des tasses, les posa sur un plateau, attrapa également un petit pot à lait, une théière, des cuillers en argent et mit un peu de confiture de framboise dans une soucoupe en cristal. C’est ainsi que Lidia Lvovna buvait toujours son thé, tout ceci étant dénué d’ostentation et d’excentricité. C’était, pour elle, aussi naturel que de dire « bonjour mesdames et messieurs » et non « bonjour messieurs-dames », de ne pas traîner chez elle en peignoir ou de ne pas aller chez le médecin sans un petit présent dans la poche.
Les yeux de Katia s’écarquillaient de plus en plus. Elle alla immédiatement se laver les mains.
Lidia Lvovna me regarda avec un regard où se mêlaient chaleur et tristesse.
Comme je l’ai dit, j’avais rompu avec ma copine peu de temps auparavant. Nous étions sortis ensemble plusieurs années et avions rendu plusieurs fois visite à mes proches, dont Lidia Lvovna.
J’aimais Ksenia et la rupture m’avait été très pénible.
Pour être honnête, je ne compris pas, à l’époque, ce qu’elle voulait dire, et ai par la suite longtemps tenté de changer chez les gens des traits de caractère sans me rendre compte que ce sont eux qui sont l’inséparable dot de ces vertus qui m’enthousiasment tant.
Soudain, l’angoisse saisit le visage de Lidia Lvovna.
C’était la première fois que je voyais une certaine impuissance dans le regard de cette femme qui dépassait en force toutes celles que je connaissais. Le prix le plus élevé à payer quand on aime quelqu’un, c’est d’inévitablement souffrir de ne pas pouvoir l’aider. Un jour ou l’autre, cela finit par arriver.
Katia revint de la salle de bain. Nous avalâmes notre thé bien noir, discutâmes un peu et repartîmes.
Une semaine plus tard, Lidia Lvovna mourut dans son sommeil. Semion n’eut pas le temps de passer la voir, car nous étions encore partis quelque part pour le week-end.
Deux mois après, environ, nous allâmes lui et moi à Moscou par le célèbre train de nuit « l’Étoile rouge », en compartiment couchettes – toute une aventure pour deux nigauds comme nous. Le serveur déambulant dans le couloir avec son chariot, je lui demandai du jus de tomate pour accompagner la vodka que nous avions pris soin d’emporter avec nous.
J’ouvris la bouteille, en remplis un verre et jetai un coup d’œil à Semion. Il regardait mon jus de tomate en pleurant. Ou plutôt : ses larmes s’étaient arrêtées au bord de ses yeux et allaient bientôt « fendre le barrage ».
Semion se détourna, car les garçons ne pleurent pas devant d’autres garçons. Quelques minutes plus tard, quand il me regarda à nouveau, c’était un autre Semion. Totalement différent. Plus vieux, plus mûr. Lumineux, mais plus aussi brillant. Son visage ressemblait à une plage de sable d’où la mer vient de refluer. Sa grand-mère était décédée et il venait enfin d’y croire, comme il venait de croire aussi que plus personne jamais ne l’aimerait ainsi.
Je compris alors que, lorsque meurt quelqu’un qui vous est proche, nous ressentons d’emblée une douleur égale à la chaleur qu’on avait éprouvée à son contact lors des innombrables moments passés à ses côtés.
Certaines masses cosmiques se rééquilibrent. Dieu et les physiciens peuvent dormir tranquilles.
J’ai rarement vu pleurer mes amis. Les garçons, de fait, pleurent quand ils sont seuls ou devant les filles (les footballeurs sont hors jeu : eux peuvent tout se permettre). Nous, les garçons, pleurons rarement devant d’autres garçons – et encore faut-il qu’on aille très mal.
D’où l’acuité particulière avec laquelle les soudaines larmes de mon ami me sont revenues en mémoire quand notre train roulait vers Moscou – et que je me suis servi un jus de tomate.
Mais passons maintenant à l’exposé de l’affaire, à la fois gai et instructif.
Quand j’étais jeune, je frayais avec différents groupes de potes qui mélangeaient intimité et activité, de nouveaux visages apparaissant et disparaissant perpétuellement. Ces jeunes âmes vivaient comme dans un mixeur. L’un de ces amis sortis on ne sait d’où s’appelait Semion, un jeune fumiste issu d’une bonne famille léningradoise, qui s’était imposé comme condition sine qua non de rejoindre notre petite société. On ne peut pas dire que nous ne « prenions » pas de nouveaux, loin de là, simplement nos chemins ne se croisaient pas. Dans les années quatre-vingt-dix, les fumistes de mauvaises familles finissaient dans la mafia ou glissaient vers le prolétariat, alors que les non-fumistes de bonnes familles montaient leur business ou bien glissaient vers les sciences – ce qui, d’ailleurs, les ramenait dans la même voie que les prolétaires.
Nous, belle jeunesse dorée, brûlions la vie, bien conscients que la génétique et les réserves familiales never let us down. Il faut dire que Semion tentait de faire quelque chose : il travaillait comme traducteur, revendait des babioles en or et parfois même prenait la voiture de son père pour faire le chauffeur au black. Il était particulièrement zélé, honnête et compatissant – ce qui, en ce temps-là, n’était guère un avantage vis-à-vis de la concurrence. Combien de fois l’ai-je accompagné dans ses virées en voiture destinées à arrondir ses fins de mois, et où, tchatchant sans discontinuer avec les passagers, il décidait in fine de ne pas leur faire payer la course. Il était de plus très attaché à sa famille à laquelle il m’avait présenté. Nos familles se ressemblaient.
Ses parents étaient jeunes et tentaient vainement de se faire une place dans la folie du post-socialisme, alors que la génération précédente avait connu une fulgurante ascension dans l’époque ô combien trouble de l’effondrement de l’URSS. Ces personnalités de fer qui étaient nées en Russie au début du xxe siècle et avaient surnagé dans ses eaux ensanglantées étaient les murs de soutènement de chaque famille. Ils avaient raison d’estimer qu’il ne fallait pas confier l’éducation de leurs petits-enfants à leurs enfants, puisqu’un enfant est incapable d’éduquer un autre enfant. Cela avait pour résultat d’avoir la plupart du temps dans la famille un grand-père ou une grand-mère et deux générations d’enfants aussi déraisonnables les uns que les autres.
La grand-mère de Semion s’appelait Lidia Lvovna. Il est des murs de soutènement dans lesquels on peut ouvrir des arches, mais n’importe quelle perceuse eût renoncé devant Lidia Lvovna. Lorsque nous fîmes connaissance, elle approchait les quatre-vingts ans et avait donc l’âge, si je puis dire, de la révolution d’Octobre – qu’elle abhorrait de toute son âme, mais dont elle estimait qu’il eût été indigne de son être et de son intelligence de se battre contre elle. C’était une aristocrate sans racines aristocratiques, même si son arbre généalogique avait évité tant le prolétariat que la paysannerie. Des reliques de Moïse apparaissaient çà et là dans les veines de Lidia Lvovna, dont elle disait : « Tout être humain qui se respecte doit avoir du sang juif, mais pas plus qu’une pincée de sel sur les pâtes. » Elle était de santé robuste et avait des neurones si affûtés qu’ils déclenchaient chez certains une haine de classe.
Une heure de conversation avec Lidia Lvovna remplaçait une année d’université du point de vue des connaissances encyclopédiques et était inestimable du point de vue de la connaissance de la vie. Le sens de sa propre dignité ne pouvait concourir qu’avec la difficulté de son caractère et l’implacabilité de son sarcasme. Elle avait de plus une certaine aisance financière, vivant seule dans un deux-pièces de la rue Ryleev et allant souvent dans sa maison de campagne – ce qui nous importait plus que tout au monde, à Semion et moi. Faire l’amour dans une voiture ne plaisait pas à tout le monde, mais dans un bel appartement, presque. Semion et moi aimions ça, et ça nous le rendait bien, nous envoyant des demoiselles de tous genres pour des rapports plus ou moins éclairs. De plus, Lidia Lvovna était toujours notre source de subsistance, parfois sous forme d’argent, et un peu plus souvent d’un bon cognac. Elle comprenait tout et considérait cette redevance peu contraignante, d’autant plus qu’elle aimait son petit-fils – et aimer, ça elle savait faire. D’ailleurs, c’est une chose que tout le monde ne peut pas se permettre. Les gens ont peur. Mamie Lidia n’avait peur de rien. Fière, indépendante, le bon goût très sûr et des manières irréprochables, les mains bien soignées, portant des bijoux chers mais discrets, elle reste pour moi, encore aujourd’hui, le modèle de ce que doit être une femme à tout âge.
On pourrait éditer un recueil de ses aphorismes, mais, écervelés que nous sommes, nous n’en avons gardé en mémoire que quelques-uns :
« Avoir une thèse de doctorat dans la tête ne donne pas le droit à une femme de ne pas laver celle-ci. » Semion et moi étions d’accord là-dessus.
« L’argent est utile quand on est vieux et pernicieux quand on est jeune. » Semion et moi n’étions pas d’accord là-dessus.
« Un homme ne peut pas vivre sans la femme qui peut vivre sans lui. » Semion et moi n’avions pas de position claire là-dessus.
« Semion, tu as disparu pendant deux semaines. Même Zochtchenko ne se permettait pas ça. » (Cet écrivain, autant que je comprenne, portait en son temps un certain intérêt à Lidia Lvovna.) « Mamie, mais pourquoi ne pouvais-tu pas m’appeler toi-même ? », rétorquait Semion, essayant de se sortir de ce mauvais pas. « Je ne me suis jamais imposée, même à Zochtchenko. Alors, à toi, andouille, ça fait belle lurette que je n’essaie même pas. D’autant plus que l’argent va finir par te manquer et que tu vas finir par revenir, sauf que tu te sentiras tout péteux et franchement ingrat. Ça ne me ravit pas plus que ça, mais quand même. » Semion était chaque fois à deux doigts de s’écrire à l’encre sur la main « téléphoner à mamie », mais oubliait quand même et les amis avaient décidé de le qualifier – et me qualifiaient moi aussi – de « mamie-dépendant ». « Je sais ce qui se passe ici en mon absence, mais si je tombe, ne serait-ce qu’une fois, sur une preuve, votre maison de tolérance fermera ses portes pour une période d’assainissement indéterminée. » C’est, de fait, chez Lidia Lvovna que j’ai acquis les compétences d’une femme de ménage hors pair. La perte d’un tel boudoir eût été pour nous une catastrophe. « Soyons clairs. Il ne peut se trouver dans cet appartement qu’un couple de lapins à la fois. Et d’ailleurs souvenez-vous bien d’une chose, encore : au vu de votre comportement, sachez qu’une fois l’âge mûr atteint vous aurez des problèmes avec la fidélité. Car seul un raté irrécupérable peut coucher avec sa maîtresse sur le lit de son épouse. Donc dites-vous que mon lit est votre couche matrimoniale. » Semion, malgré sa totale incurie et son cynisme, protégeait la chambre de sa grand-mère comme s’il se fût agi d’argent devant des voleurs, c’est-à-dire par tous les moyens possibles. Cet intangible principe lui coûta l’amitié d’un camarade, mais lui valut le respect de tous les autres.
« Semion, la seule chose dont tu dois prendre soin, c’est ta santé. Être malade coûte cher, et, crois-moi, jamais tu n’auras d’argent. » La grand-mère avait raison. Malheureusement…
« Semion a les traits du visage de sa mère, mais les traits de caractère de son père. Il eût mieux valu l’inverse. » Lidia Lvovna avait prononcé cette phrase en présence des deux parents de Semion. Lena, la mère, avait fusillé sa belle-mère du regard. Liocha, le père, avait, flegmatique, posé la question qui le titillait : « Qu’est-ce qui te déplaît dans le visage de Lena ? » et s’était mis à détailler sa femme comme si cette phrase lui avait mis le doute dans son esprit. La remarque sur son propre caractère était restée sur la touche. « Le visage de Lena me plaît beaucoup, mais il ne sied pas du tout à un homme, de même que ton caractère. » De deux choses l’une : soit Lidia Lvovna était sincère dans ses propos, soit elle eut pitié de sa belle-fille.
« Je vais à la Philharmonie avec mon amie Tania. Sa petite-fille l’accompagne. C’est une magnifique jeune fille. Tu peux venir me chercher et faire sa connaissance. Il me semble qu’elle pourrait te récupérer quand plus personne n’aura besoin de toi. » La petite-fille de Tania en a finalement récupéré un autre. Et faut voir comment !
« Une bonne bru est une ex-bru. » Les anciennes épouses du père de Semion, une fois le jugement du divorce entre leurs mains, recevaient une soudaine déclaration d’amour de leur désormais ex-belle-mère.
« Semion, si tu dis à une jeune fille que tu l’aimes uniquement pour l’attirer dans ton lit, c’est que tu n’es pas un simple salaud, mais que tu es de plus lâche et inepte. » Il faut dire que nous avons retenu cette leçon. En tout cas, moi, c’est sûr. L’honnêteté et la franchise de mes intentions ont toujours été le gage d’un sommeil tranquille, d’une rapide décision de la partie adverse et de relations amicales ultérieures – indépendamment de la présence du composant érotique.
« Eh oui, les garçons… Quand on est vieux, soit tout va mal, soit tout va très mal. Rien ne peut être bien quand on est vieux… »
À la suite de cette déclaration, j’ai rencontré pas mal de personnes âgées relativement heureuses et un nombre non moins important de jeunes gens malheureux. Il me semble que les gens vivent d’abord à un certain âge et, quand l’âge de leur personnalité finit par correspondre à leur âge biologique, ils deviennent alors heureux. Prenez Mick Jagger : il a toujours vingt-cinq ans. Mais combien de trentenaires ont une force de vie de septuagénaires ? Ils sont ennuyeux, ronchons et éteints. Je pense que Lidia Lvovna avait été heureuse autour de ses trente-cinq/quarante ans, à cet âge miraculeux où une femme est encore très belle, mais déjà emplie de sagesse, et qu’elle cherche encore quelqu’un, bien qu’elle puisse désormais vivre seule.
J’eus un jour la malchance (ou plutôt non, la chance) d’avoir le bonheur de discuter avec Lidia Lvovna dans des circonstances totalement inattendues.
Tout avait commencé de façon tout à fait prosaïque. J’avais été abandonné par ma dernière passion, déprimais chez moi et faisais la noce pour me soigner. De tous les outils nécessaires pour ce faire, seul le désir m’habitait en permanence. Il m’arrivait pourtant de m’enticher à tel point d’une copine de fac ou d’une copine de copine de fac pour que se fasse jour le prétexte de demander à Semion les clés des appartements de sa grand-mère. Les informations dont je disposais indiquaient qu’elle aurait dû partir dans sa maison de campagne. Les clés dans la poche et la convoitise dans la tête, j’avais invité une jeune fille à prétendument aller au cinéma. On s’était retrouvés deux heures avant la séance et mon plan sournois était le suivant : dire que ma grand-mère m’avait demandé d’aller vérifier si elle avait bien débranché son fer à repasser, proposer un thé, puis passer à une attaque éclair. Nous nous étions déjà fougueusement embrassés elle et moi un jour dans l’entrée d’un immeuble et, au vu de la réaction qu’avaient entraînée mes mains déjà baladeuses, les chances de remporter une victoire étaient très grandes.
Je ne comptais pas introduire la jeune fille auprès de mes parents, d’où le fait que présenter les appartements de Lidia Lvovna comme étant ceux de ma propre grand-mère ne me posait absolument aucun problème. Je comptais passer ranger auparavant la photo de Semion, mais n’en eus évidemment pas le temps et me trouvai obligé d’inventer une histoire d’affection inouïe de ma grand-mère envers mon ami, de vacances que nous avions passées ensemble et de ce cliché tellement touchant que j’avais pris moi-même – d’où le fait que je n’étais pas dessus. Les selfies n’existaient pas, à l’époque.
Le plan fonctionnait comme sur des roulettes. La copine était si anxieuse à propos du fer à repasser que j’avais du mal à la suivre dans la rue. Je me demande si, comme Dieu nous a créés à Son image, ça veut donc dire que Lui aussi fut jeune un jour et courait comme moi dans le ciel… Bref, nous prîmes d’assaut l’escalier, entrecoupant notre escalade de baisers enflammés. Bien évidemment, ces passions de jeunesse (et si elle ne voulait pas !) nous incitent à aller si vite que c’est cette urgence qui parfois ruine tout. Mes lèvres contre les siennes, je tentai d’introduire d’une main tremblante la clé dans la serrure, mais elle n’y entrait pas. « Ça commence bien » fut la phrase qui me vint à l’esprit d’emblée.
- Laisse-moi faire !
Prononcée par une femme, c’est ma phrase préférée. La jeune fille couverte de baisers introduisit délicatement la clé dans la serrure, la tourna… et la maison explosa. Ou plutôt : le monde entier explosa.
- Qui est là ?, demanda Lidia Lvovna.
- C’est Sacha, répondit une voix que je ne me connaissais pas, venue en droite ligne du cosmos.
Puis la porte s’ouvrit. Je ne sais pas ce qui se passa dans mon cerveau, mais je m’improvisai immédiatement extrêmement affairé.
- Salut, mamie. On est juste passés vérifier le fer à repasser, comme tu me l’as demandé.
Je ne sais toujours pas, aujourd’hui encore, d’où me vint l’impudence de recourir à ce subterfuge. Vous savez, les gens bien élevés, les intellectuels, disent : « ça me gêne, bien sûr, de dire cela devant… » Expliquer cette acception aux membres d’une autre caste est impossible. Il n’est pas question ici de grossièreté ni de muflerie envers qui que ce soit, ni même de léser ses intérêts. C’est cette étrange anxiété qui naît de la possible pensée, de l’éventuelle sensation que pourrait éprouver l’interlocuteur si tu fais quelque chose, qui, selon tes propres critères, ne correspond pas à sa représentation de l’harmonie du monde. Très souvent ceux devant qui l’on est gêné de dire cela seraient les premiers étonnés de nos affres.
J’étais extrêmement gêné devant cette jeune amie de l’avoir amenée dans une maison qui n’était pas la mienne, mais dans un but évident qui était bien le mien. Et ce sentiment prit le pas sur la gêne éprouvée devant Lidia Lvovna.
Cette dernière réfléchit une seconde. Le coin des yeux se plissant dans un fugace sourire, la « dame » entra dans le jeu.
- Merci, mais, comme tu vois, je ne suis pas allée à la campagne. Je ne me sens pas très bien, mais entrez, buvons un thé.
- Faites connaissance, voici…
La peur me fit oublier le prénom de la jeune fille. Totalement. Ce genre de choses m’arrive encore de temps à autre. Je peux, de manière inattendue, oublier le prénom de quelqu’un d’assez proche. C’est horrible, mais c’est ce jour-là que j’ai trouvé une issue à cette situation ô combien embarrassante.
Je fourrai la main dans ma poche pour y attraper mon téléphone (c’est l’époque où sont apparus les premiers Ericsson de petite taille), comme si quelqu’un m’appelait.
- Pardon, je dois répondre.
Et, inventant une conversation téléphonique, j’écoutai attentivement la jeune fille se présenter à « ma » grand-mère.
- Katia.
- Lidia Lvovna. Entrez, je vous en prie.
J’interrompis immédiatement la pseudo-conversation et nous allâmes dans la cuisine. Enfin, dans le réduit servant de cuisine, car elle était exiguë, inconfortable, avec une fenêtre donnant sur le mur de l’immeuble en face, mais c’était, sans doute, la meilleure cuisine de Saint-Pétersbourg. Nombreux sont ceux dont toute la vie ressemble à cette cuisine, nonobstant leurs penthouses et autres villas.
- Katia, vous voulez un thé ?
Lidia Lvovna apprenait aux gens à vouvoyer, notamment à vouvoyer les jeunes et le personnel. Je me souviens encore de son sermon :
- Un jour, tu auras un chauffeur. Et donc, vouvoie-le toujours ! Je répète TOUJOURS ! Même s’il a ton âge et que ça fait dix ans qu’il travaille à ton service. Le « vous » est une armure qui protège de la goujaterie et de la muflerie.
Lidia Lvovna attrapa des tasses, les posa sur un plateau, attrapa également un petit pot à lait, une théière, des cuillers en argent et mit un peu de confiture de framboise dans une soucoupe en cristal. C’est ainsi que Lidia Lvovna buvait toujours son thé, tout ceci étant dénué d’ostentation et d’excentricité. C’était, pour elle, aussi naturel que de dire « bonjour mesdames et messieurs » et non « bonjour messieurs-dames », de ne pas traîner chez elle en peignoir ou de ne pas aller chez le médecin sans un petit présent dans la poche.
Les yeux de Katia s’écarquillaient de plus en plus. Elle alla immédiatement se laver les mains.
- Mon Dieu, Sacha… Tu ne te rappelles même pas son prénom…
Lidia Lvovna me regarda avec un regard où se mêlaient chaleur et tristesse.
- Merci beaucoup… Pardonnez-moi, je ne savais pas quoi faire.
- Ne t’inquiète pas. Je sais que tu es un garçon bien élevé et que tu es gêné devant cette jeune fille. Elle est encore bien jeune et doit observer les conventions : ne pas aller dans des appartements qu’elle ne connaît pas, par exemple.
- Son prénom m’a juste échappé, je vous le jure.
- Et Ksenia, que devient-elle ?
Comme je l’ai dit, j’avais rompu avec ma copine peu de temps auparavant. Nous étions sortis ensemble plusieurs années et avions rendu plusieurs fois visite à mes proches, dont Lidia Lvovna.
- Pour être franc, elle m’a quitté.
- Dommage, c’était une jeune fille bien, même si je comprenais que tout cela allait se terminer.
- Pourquoi ?
J’aimais Ksenia et la rupture m’avait été très pénible.
- Tu sais, les qualités, parfois uniques, qui sont à la base de ta personnalité, lui importaient peu. Mais elle n’était pas prête à accepter tes défauts qui sont le versant opposé à ces qualités.
Pour être honnête, je ne compris pas, à l’époque, ce qu’elle voulait dire, et ai par la suite longtemps tenté de changer chez les gens des traits de caractère sans me rendre compte que ce sont eux qui sont l’inséparable dot de ces vertus qui m’enthousiasment tant.
Soudain, l’angoisse saisit le visage de Lidia Lvovna.
- Sacha, mais surtout ne quitte pas ton ami Semion. C’est un bon garçon, généreux, mais il lui manque la rage dont tout homme doit faire montre, ne serait-ce que quelquefois. Je m’inquiète beaucoup pour lui. Garde un œil sur lui, d’accord ? Pour toi, tout ira bien dans la vie ; pas pour lui. Autant qu’il ait comme amis des gens bien. Tu me promets ?
C’était la première fois que je voyais une certaine impuissance dans le regard de cette femme qui dépassait en force toutes celles que je connaissais. Le prix le plus élevé à payer quand on aime quelqu’un, c’est d’inévitablement souffrir de ne pas pouvoir l’aider. Un jour ou l’autre, cela finit par arriver.
Katia revint de la salle de bain. Nous avalâmes notre thé bien noir, discutâmes un peu et repartîmes.
Une semaine plus tard, Lidia Lvovna mourut dans son sommeil. Semion n’eut pas le temps de passer la voir, car nous étions encore partis quelque part pour le week-end.
Deux mois après, environ, nous allâmes lui et moi à Moscou par le célèbre train de nuit « l’Étoile rouge », en compartiment couchettes – toute une aventure pour deux nigauds comme nous. Le serveur déambulant dans le couloir avec son chariot, je lui demandai du jus de tomate pour accompagner la vodka que nous avions pris soin d’emporter avec nous.
J’ouvris la bouteille, en remplis un verre et jetai un coup d’œil à Semion. Il regardait mon jus de tomate en pleurant. Ou plutôt : ses larmes s’étaient arrêtées au bord de ses yeux et allaient bientôt « fendre le barrage ».
- Semion, qu’est-ce qu’il y a ?
- Ma grand-mère. Elle me demandait toujours de lui acheter du jus de tomate.
Semion se détourna, car les garçons ne pleurent pas devant d’autres garçons. Quelques minutes plus tard, quand il me regarda à nouveau, c’était un autre Semion. Totalement différent. Plus vieux, plus mûr. Lumineux, mais plus aussi brillant. Son visage ressemblait à une plage de sable d’où la mer vient de refluer. Sa grand-mère était décédée et il venait enfin d’y croire, comme il venait de croire aussi que plus personne jamais ne l’aimerait ainsi.
Je compris alors que, lorsque meurt quelqu’un qui vous est proche, nous ressentons d’emblée une douleur égale à la chaleur qu’on avait éprouvée à son contact lors des innombrables moments passés à ses côtés.
Certaines masses cosmiques se rééquilibrent. Dieu et les physiciens peuvent dormir tranquilles.
Перевод Joel Chapron