UNE MAISON UN PEU CLOSE ou AU BORD D’ELLE
Des histoires comme celle-ci arrivaient dans les années 2000 et sont à la base de toute une série d’œuvres artistiques que traversent divers niveaux de cruauté. Mais celle-ci traite quand même aussi de l’amour. Chacun l’interprète à sa façon.
Un certain Vadim, plutôt aisé, rentrant chez lui dans sa belle voiture rue Ostojenka, ressentit une légère collision. Il n’imaginait pas à quel point ni dans quelle direction le pare-chocs d’une petite Peugeot comme en raffolent les femmes dévierait le cours de sa vie.
Au moment de l’accrochage, Vadim était en plein divorce, mais, à la différence de bon nombre de ses homologues, ne pouvait trouver dans ce statut familial les avantages que confère à première vue ledit statut. C’est pourquoi, en ce vendredi soir, loin d’alterner drogues et pénétrations, il rentrait chez lui. Il comptait lire un peu, vérifier les compétences de sa nouvelle cuisinière, discuter sur Skype avec son fils vivant dans une ville lointaine, jeter un œil sur les succès de la pornographie hongroise (Vadim était si rabat-joie qu’il regardait toujours les vidéos depuis le début et ne rembobinait jamais) et finir par aller se coucher.
Le samedi s’annonçait comme une suite quasi ininterrompue d’événements : jeux sur l’ordinateur, un peu de sport, tri du courrier, et, avec un peu de chance, une tache éclatante que prendrait alors le dernier salut à un homme dans son cercueil – car le temps avait manqué auparavant –, or, le défunt étant rancunier, il ne manquerait pas de faire la liste de tous ceux qui ne seraient pas venus le saluer une dernière fois. Mais alors pourquoi aller dire adieu à une personne si malintentionnée, partie la première pour le Jugement dernier ? Allez savoir, elle pourrait dire de méchantes choses Là-haut… D’autant que, dans le noir de cette existence, même un enterrement devient prétexte à l’amusement.
Vadim naviguait entre une maturité certaine et le début de la vieillesse, ce qui veut dire qu’il pensait parfois avoir 49 ans. En réalité, il en avait presque 56. Il approchait de cet âge lesté d’un capital de près de vingt-cinq millions de dollars amassé sans cadavres ni entourloupes notoires ; d’un business qui roulait presque sans lui ; d’un fils – quasiment un étranger – qui croit que son père vit dans l’écran de Skype ; de ses parents décédés ; de ses amis perdus et remplacés par des partenaires.
Bref, quelqu’un de plus seul que Vadim n’existait pas, de surcroît ennuyeux, intelligent, bon, disgracieux et romantique à l’ancienne. L’argent, d’ailleurs, il ne l’avait gagné que par absence d’alternative. Personne ne l’invitait à sortir, boire des coups et, quand il était enfant, les matchs de foot se jouaient sans lui. Personne ne le conviait jamais nulle part. Il n’avait pas trouvé en lui de potentiel artistique et s’était mis, tout jeune, à trimer et à faire marcher ses neurones. Or c’est si rare en Russie que ça donne presque toujours des résultats financiers. De plus, Vadim estimait fort justement que l’argent rendrait heureux, non pas lui bien sûr, mais les membres de sa future famille. C’est ce qui arriva, mais, après sept années de mariage, sa femme l’informa très honnêtement que ses sentiments s’étaient taris. Elle prit alors une toute petite somme d’argent pour la route et se remaria par amour, aussi simplement que un et un font deux. Par amour pour le beau sexe. C’est ce qu’elle lui annonça à l’un des anniversaires de leur fils quand il était petit, alors qu’ils avaient outrageusement bu et étaient passés aux épanchements de leurs cœurs.
Il arrive souvent que d’anciens époux restent proches l’un de l’autre après le divorce, ce qui, tôt ou tard, conduit à déclarer d’inutiles vérités mal gérées.
J’ai tenté comme j’ai pu de décrire mon terne héros et il est temps d’en venir à l’histoire elle-même.
Et donc Vadim s’était fait rentrer dedans. Comme c’était lui qui était au volant, c’est donc lui qui sortit pour décanter le pourquoi du comment. L’entrepreneur fut accueilli par des larmes et un barrage. La jeune fille dans la Peugeot, visiblement au fait des conséquences qu’entraîne une rayure sur une voiture comme celle de Vadim, faisait corps avec son siège, essayant de joindre sa compagnie d’assurances tout en pleurant avec retenue, sa portière obstinément close. Le visage charnu de Vadim et sa légère calvitie inspirèrent une certaine confiance et un interstice se dessina en haut de la fenêtre dans lequel il fit glisser le drapeau blanc pour parlementer. Les conditions de ces pourparlers étaient les suivantes : Sonia, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelait, n’est coupable de rien, attendons tranquillement la police et restons bons amis. Le froid de l’hiver dans la rue Ostojenka s’était répandu dans la Peugeot si exiguë que les acteurs de l’incident se réfugièrent dans le véhicule de Vadim.
Vadim possédait une qualité fort étonnante pour un homme d’affaires plutôt sérieux : sa désarmante spontanéité.
Sonia, pour de compréhensibles raisons, était de mauvaise humeur.
Vadim sentit cette étrange vibration à l’intérieur de lui-même. Nous la connaissons tous. C’est ainsi que notre intuition nous souffle qu’une personne rencontrée par hasard pourrait nous devenir proche.
Vadim se surprit à vouloir que cette jeune fille un peu perdue, et donc si touchante, se rappelle ses paroles et que ces dernières la harponnent.
La réponse de Vadim était gentille, sans un seul soupçon de vexation. Il essayait simplement de prolonger la conversation.
Sonia dit cela sans aucun sarcasme. Elle aussi voulait prolonger la conversation, et il arrive parfois qu’un coup asséné directement soit le moyen le plus efficace d’attirer l’attention de quelqu’un.
Vadim commençait à se laisser emporter dans les flots de Sonia.
Mais d’où, diable, Vadim tirait-il cet humour ? Personne ne le savait. Même sa voiture, alors qu’elle savait tout de lui. Il lui racontait tout.
Sonia sourit et se tut. Vadim ne trouva pas comment prolonger la conversation et laissa s’échapper la première chose qui lui passa par la tête.
Le mot « proche » fit exploser dans l’estomac de Vadim l’attirail de l’entomologiste amateur. Mais il fit tout pour le cacher.
Vadim eut soudain l’impression que, ayant réchauffé les sièges, il s’était pris pour la flamme. Il ne pouvait parler de sexe avec personne, ce qui l’aurait déjà plongé dans un océan d’émotions catastrophiques, or là, cette musique qu’il adorait et cette théorie si évidente et qui pourtant ne lui était jamais venue à l’esprit…
Sonia, méfiante mais se jetant à l’eau, plongea ses yeux dans ceux de Vadim.
Avec une ingénuité non feinte, Vadim se mit à lui démontrer ses engouements musicaux, ce qui, semble-t-il, mit à mal la méfiance que Sonia éprouvait envers les propriétaires de voitures de luxe. Le sourire qu’elle arbora était le premier qui fût sincère.
Sonia sourit derechef. Vadim crut soudain au miracle.
Vadim cala : la phrase était si peu à propos. Une pause s’ensuivit.
L’insouciance qu’affichait Sonia sembla soudain emportée par un souffle de vent.
Elle prononça cette phrase avec un fond de tristesse, mais sans compassion. Plutôt comme un soutien.
Vadim retira une couche de plus de sa carapace.
Encore une couche…
Totalement débarrassé de son armure, notre homme rajeunissait à vue d’œil. Les premiers traits de caractère qui lui revinrent étaient l’insouciance et l’embarras – ces dispositions qui nous font vraiment aimer.
Elle retira ses gants de laine, découvrant ainsi une bague brillant tristement sur son annulaire. Ces bagues ont pour coutume de tenter d’échapper à la vue, mais celle-ci n’y parvint pas.
Vadim se figea. Les ailes du papillon se rétractèrent. Sonia eut soudain honte et se sentit mal à l’aise. Elle était tellement habituée à ce que cette bague calmât généralement les hommes qu’elle avait oublié qu’elle pût entraîner une réaction inverse. Vadim perdait à vue d’œil sa nouvelle jeunesse, retrouvant son âge effectif, mais, ce processus étant irrégulier, c’est un vieux garçonnet privé de patinoire qui était désormais assis dans cette voiture.
Sonia s’interrompit net, mais c’était déjà trop tard.
Sonia, confuse, regarda avec une pointe d’espoir cet homme seul qui venait tout juste de revenir dans sa cinquante-sixième année. Vadim lui répondit d’un étonnant regard comme peu d’êtres humains en sont capables – le regard d’un être vivant ressentant pleinement sa nécessité.
Un policier frappa à la vitre.
Ils se marièrent six mois plus tard. Vadim, que le business mené dans ces années 1990 si compliquées avait bien rompu à la chose, dénoua rapidement la situation avec l’ancien mari de Sonia. Si bien qu’elle obtint même une jolie somme – selon ses critères. Les enfants que l’on ne prend pas pour jouer au foot se transforment parfois en véritables requins.
Un jour, Sonia entendit Vadim parler avec ceux qu’il considérait comme ses ennemis. Ce fut l’une des plus grandes surprises de leur vie commune, car tous les autres jours il se comportait avec elle de manière tout aussi insouciante que le vieux garçonnet de leur première rencontre. Sonia devint libre et, surtout, indépendante financièrement. Après cela, Vadim – dont on peut penser qu’il nourrissait quelques doutes quant à ses réelles motivations – lui demanda sa main assez rapidement. Il lui dit très directement que, à son âge, tout est clair après trois rendez-vous. C’est comme avec la musique. Ça plaît, ou pas.
Sonia lui sourit en retour et lui donna son accord, bien qu’une brise étrange revienne souffler sur son visage.
Elle avait infiniment raison : la musique et le sexe. Difficile de tromper son monde sur ces deux sujets. C’est pratiquement impossible, à moins d’être un génie du mensonge.
L’amour d’un groupe à la mode, fort inhabituel pour deux personnes absolument pas à la mode, et l’insatiable attirance physique pour cet homme et cette femme totalement étrangers au Kamasutra soudèrent plus fortement leurs destins que n’auraient pu le faire l’intelligence, l’argent ou le respect.
Vadim lui demanda un jour :
Sonia éclata de rire.
C’est vrai qu’au lit c’était très bien. Ce n’était pas passionné – Sonia ne plaisantait pas –, c’était simplement bien, agréable, libre et chaleureux. « Un bon amant » : quelle expression stupide. Tout est faux dans cette expression. Cela dépend toujours de deux personnes et de leurs entrelacs aériens.
Et donc ce fut de manière tout à fait inattendue que, au seuil d’une vieillesse précoce, Vadim devint heureux. Vraiment heureux. Quelqu’un avait besoin de lui, l’aimait et il le croyait. Mais, comme cela arrive souvent, le malheur ne se fit guère attendre. Le cœur. Le SAMU le sauva, mais peu après les médecins lui annoncèrent qu’il faudrait qu’il subisse une opération, pas extrêmement compliquée, mais qui comportait cependant des risques.
Le soir, un numéro masqué appela Sonia. La fameuse brise souffla de nouveau. Le lendemain matin, elle partit le retrouver.
Sergueï, comme lors de leur première rencontre, était gai, léger et absolument impitoyable dans l’expression que renvoyaient ses yeux qu’on aurait crus artificiels.
Sonia se souvint qu’il lui avait proposé d’un air indifférent un contrat inhabituel : un mariage avec un homme bien et trente pour cent de son héritage à son décès. Personne ne parlait de meurtre, mais, pour une raison inconnue, Sergueï prévoyait une vie commune assez courte.
C’est dans ce même restaurant qu’elle avait découvert sa vie, ses engouements musicaux et sexuels, ses livres préférés, les traits de caractère de ses anciens employés, qu’elle avait écouté des messages sur son téléphone et qu’elle avait commencé à ressentir une certaine sympathie pour lui. Autant qu’elle le pût : plusieurs anciennes histoires personnelles avaient privé Sonia de tout sentiment et de tout retour sur elle-même. Elle ne faisait confiance qu’à elle et à l’argent en espèces. La citation a beau dater, elle est toujours exacte.
Sergueï était un vrai professionnel.
Il ne restait de Sergueï que l’abîme insondable de son regard : deux abysses scrutaient Sonia.
C’est comme si Sonia venait de comprendre ce qu’est d’être le monde entier pour une personne unique : un fardeau qu’on n’a pas très envie de porter. Sergueï continua.
Le professionnel était plus que décidé : il parlait comme quelqu’un qui joue son va-tout, avec une certaine fébrilité.
Sergueï pouvait passer facilement d’une chose à l’autre.
La veille de l’opération, le soir tombant, Sonia s’assit sur le canapé du salon, prit la main de son mari dans la sienne et monta sur le fil du funambule.
Il regardait sa femme avec les yeux du chenapan débarquant chez sa gentille mamie pour fuir ses méchants parents.
Sonia ne pouvait pas regarder ses yeux d’enfant. Elle eut l’impression que ses côtes l’enserraient soudain comme un carcan. Vadim continua.
Les côtes de Sonia se brisaient et cassaient tout à l’intérieur. Vadim était un peu perdu dans ses rêves.
Sonia comprit que, soit elle disait tout de suite toute la vérité, soit ce serait encore plus compliqué de la dire plus tard… Mais il s’avéra qu’elle n’avait pas les moyens de la dire : ses forces l’avaient quittée et elle commençait à douter que dire la vérité était une bonne chose et que U2 n’était pas ce qu’il y avait de mieux au monde.
Sonia, regardant son mari, le visage lumineux bien qu’un peu triste, comprit soudain ce que voulait dire Sergueï en parlant d’amour.
Vadim éclata de rire et prit à son tour la main de Sonia, glacée.
Le lendemain, Vadim ne se réveilla pas après l’anesthésie. Sonia eut peu de temps pour le voir, car on lui dit qu’une autopsie serait pratiquée pour en comprendre les causes. Il semblait dormir et sourire dans son sommeil.
Le soir, Sonia attrapa une bouteille de vodka et en but au goulot. Puis elle s’approcha de la fenêtre. Ils habitaient au dix-huitième étage, au-dessus d’un fleuriste. Ce serait si beau. Un coup à finir dans la rubrique des mondanités. Elle trouvait comique de finir ses jours dans un magasin de fleurs en priant le ciel de ne pas tomber sur un cactus. Ça ferait vraiment mal. Puis elle se plaça tout au bord et se souvint du visage souriant de Vadim définitivement endormi, des yeux transparents de Sergueï, retourna tout ça dans sa tête, se repassa cette année écoulée dans ce qui lui restait de son cœur et fit un pas.
Un pas en arrière.
Sonia referma la fenêtre, revint dans l’obscurité du salon et alluma la lumière. Sergueï était assis à table.
Il frappa dans ses mains à la manière d’un entraîneur d’une équipe de juniors.
Sonia s’évanouit enfin.
Après avoir mis un bon quart d’heure à essayer de se faire ce qui se rapprochait le plus d’un café, Sergueï acheva sa conférence de remotivation.
Rares sont les personnes sachant prononcer de manière aussi gaie et légère des phrases qui vous font retenir votre respiration. Sergueï était de celles-là.
Sonia, ne gérant plus son souffle, posa soudain une question totalement enfantine.
Cet homme impitoyable disait tout cela si légèrement qu’on aurait pu penser qu’il faisait allusion à une maison de repos.
Si Sergueï avait eu avec lui un scanner, il aurait vu les changements qui s’étaient opérés à l’intérieur du corps de Sonia au niveau même de ses cellules et c’en eût été fini de son expérience cruelle, mais sincère.
Sergueï éclata de rire et la fixa dans les yeux. C’était juste un tir d’essai. Il voulait seulement vérifier si Sonia avait encore un peu d’humour. Jouer sur les mots et sur leurs sens était sa distraction préférée et un moyen idéal de vérifier.
Sonia choisit de sourire.
Il cligne de l’œil et finit son café.
Sergueï plongea son regard dans son téléphone et souriait à son interlocutrice à l’écran.
Sergueï, bien qu’absorbé par sa joyeuse correspondance, avait perdu toute insouciance. Il semblait souligner la clause d’un contrat.
Sergueï finit son café, se leva sans quitter son téléphone des yeux, avança jusqu’à la porte, s’apprêta à prendre congé, mais sentit soudain le regard insistant de Sonia. Un regard qui ralentit la circulation du sang dans ses veines.
Elle se tut, bien qu’il fût clair que la phrase n’était pas terminée. Leurs regards se croisèrent, l’air se fit rare, une goutte d’eau tomba du robinet de la cuisine dans un fracas tel qu’on eût cru qu’un obus avait explosé, mais ils ne l’entendaient pas. Sonia embrasait son tuteur de son seul regard et il ne pouvait pas se défendre. Il brûlait. Elle s’approcha de lui et lui chuchota à l’oreille.
Et ajouta lentement :
La pomme d’Adam de Sergueï eut un sursaut. Il prit soudain peur.
Un certain Vadim, plutôt aisé, rentrant chez lui dans sa belle voiture rue Ostojenka, ressentit une légère collision. Il n’imaginait pas à quel point ni dans quelle direction le pare-chocs d’une petite Peugeot comme en raffolent les femmes dévierait le cours de sa vie.
Au moment de l’accrochage, Vadim était en plein divorce, mais, à la différence de bon nombre de ses homologues, ne pouvait trouver dans ce statut familial les avantages que confère à première vue ledit statut. C’est pourquoi, en ce vendredi soir, loin d’alterner drogues et pénétrations, il rentrait chez lui. Il comptait lire un peu, vérifier les compétences de sa nouvelle cuisinière, discuter sur Skype avec son fils vivant dans une ville lointaine, jeter un œil sur les succès de la pornographie hongroise (Vadim était si rabat-joie qu’il regardait toujours les vidéos depuis le début et ne rembobinait jamais) et finir par aller se coucher.
Le samedi s’annonçait comme une suite quasi ininterrompue d’événements : jeux sur l’ordinateur, un peu de sport, tri du courrier, et, avec un peu de chance, une tache éclatante que prendrait alors le dernier salut à un homme dans son cercueil – car le temps avait manqué auparavant –, or, le défunt étant rancunier, il ne manquerait pas de faire la liste de tous ceux qui ne seraient pas venus le saluer une dernière fois. Mais alors pourquoi aller dire adieu à une personne si malintentionnée, partie la première pour le Jugement dernier ? Allez savoir, elle pourrait dire de méchantes choses Là-haut… D’autant que, dans le noir de cette existence, même un enterrement devient prétexte à l’amusement.
Vadim naviguait entre une maturité certaine et le début de la vieillesse, ce qui veut dire qu’il pensait parfois avoir 49 ans. En réalité, il en avait presque 56. Il approchait de cet âge lesté d’un capital de près de vingt-cinq millions de dollars amassé sans cadavres ni entourloupes notoires ; d’un business qui roulait presque sans lui ; d’un fils – quasiment un étranger – qui croit que son père vit dans l’écran de Skype ; de ses parents décédés ; de ses amis perdus et remplacés par des partenaires.
Bref, quelqu’un de plus seul que Vadim n’existait pas, de surcroît ennuyeux, intelligent, bon, disgracieux et romantique à l’ancienne. L’argent, d’ailleurs, il ne l’avait gagné que par absence d’alternative. Personne ne l’invitait à sortir, boire des coups et, quand il était enfant, les matchs de foot se jouaient sans lui. Personne ne le conviait jamais nulle part. Il n’avait pas trouvé en lui de potentiel artistique et s’était mis, tout jeune, à trimer et à faire marcher ses neurones. Or c’est si rare en Russie que ça donne presque toujours des résultats financiers. De plus, Vadim estimait fort justement que l’argent rendrait heureux, non pas lui bien sûr, mais les membres de sa future famille. C’est ce qui arriva, mais, après sept années de mariage, sa femme l’informa très honnêtement que ses sentiments s’étaient taris. Elle prit alors une toute petite somme d’argent pour la route et se remaria par amour, aussi simplement que un et un font deux. Par amour pour le beau sexe. C’est ce qu’elle lui annonça à l’un des anniversaires de leur fils quand il était petit, alors qu’ils avaient outrageusement bu et étaient passés aux épanchements de leurs cœurs.
Il arrive souvent que d’anciens époux restent proches l’un de l’autre après le divorce, ce qui, tôt ou tard, conduit à déclarer d’inutiles vérités mal gérées.
J’ai tenté comme j’ai pu de décrire mon terne héros et il est temps d’en venir à l’histoire elle-même.
Et donc Vadim s’était fait rentrer dedans. Comme c’était lui qui était au volant, c’est donc lui qui sortit pour décanter le pourquoi du comment. L’entrepreneur fut accueilli par des larmes et un barrage. La jeune fille dans la Peugeot, visiblement au fait des conséquences qu’entraîne une rayure sur une voiture comme celle de Vadim, faisait corps avec son siège, essayant de joindre sa compagnie d’assurances tout en pleurant avec retenue, sa portière obstinément close. Le visage charnu de Vadim et sa légère calvitie inspirèrent une certaine confiance et un interstice se dessina en haut de la fenêtre dans lequel il fit glisser le drapeau blanc pour parlementer. Les conditions de ces pourparlers étaient les suivantes : Sonia, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelait, n’est coupable de rien, attendons tranquillement la police et restons bons amis. Le froid de l’hiver dans la rue Ostojenka s’était répandu dans la Peugeot si exiguë que les acteurs de l’incident se réfugièrent dans le véhicule de Vadim.
- Vous alliez où, à cette vitesse ?
Vadim possédait une qualité fort étonnante pour un homme d’affaires plutôt sérieux : sa désarmante spontanéité.
Sonia, pour de compréhensibles raisons, était de mauvaise humeur.
- Nulle part en particulier.
- On est vendredi soir. Je pensais qu’il n’y avait que moi qui étais pressé d’aller nulle part.
- Ceux qui disent qu’ils sont pressés se convainquent qu’ils ont un but qui les presse d’y aller. Moi, je ne me mens pas. Ma télé ne va pas s’envoler.
Vadim sentit cette étrange vibration à l’intérieur de lui-même. Nous la connaissons tous. C’est ainsi que notre intuition nous souffle qu’une personne rencontrée par hasard pourrait nous devenir proche.
- Sonia, autant que je comprenne, votre verre est toujours à moitié vide ?
Vadim se surprit à vouloir que cette jeune fille un peu perdue, et donc si touchante, se rappelle ses paroles et que ces dernières la harponnent.
- Et le vôtre ?
- Ça dépend de qui le remplit.
- Bien vu. Et qui va vous le remplir aujourd’hui ?
- Aujourd’hui, la télé. Nous sommes tous deux dans une situation tout ce qu’il y a de plus romantique, un vrai sujet de film : la rencontre de deux télésolitudes.
- Je dirais plutôt de deux voitures… (Avec une pointe de coquetterie) Vous êtes le chauffeur ou le propriétaire ?
- Qu’est-ce que ça change ?
La réponse de Vadim était gentille, sans un seul soupçon de vexation. Il essayait simplement de prolonger la conversation.
- Tout. Si c’est votre voiture, alors je viens avec vous regarder la télé. Même si vous n’en avez pas. Je plaisante. J’essaie simplement de deviner à quel groupe de malheureux vous appartenez.
Sonia dit cela sans aucun sarcasme. Elle aussi voulait prolonger la conversation, et il arrive parfois qu’un coup asséné directement soit le moyen le plus efficace d’attirer l’attention de quelqu’un.
- De malheureux ?
- Vous êtes intelligent et seul. C’est simple comme bonjour : vous êtes trop intelligent pour être le chauffeur, et trop seul pour être le propriétaire.
Vadim commençait à se laisser emporter dans les flots de Sonia.
- Mais peut-être que je mens pour établir tout simplement un lien avec une belle jeune fille.
- Vous n’êtes pas très bon dans le mensonge, je suis désolée.
- C’en est même vexant. C’est ma voiture. Et c’est la vôtre ?
Mais d’où, diable, Vadim tirait-il cet humour ? Personne ne le savait. Même sa voiture, alors qu’elle savait tout de lui. Il lui racontait tout.
- Non.
- À qui est-elle, alors ?
- À la banque. Encore pour trois ans. Ensuite, ce sera la mienne. Vous avez une banque ?
- Non, je l’ai revendue. Elle ne savait plus quoi faire des voitures qu’elle avait héritées.
Sonia sourit et se tut. Vadim ne trouva pas comment prolonger la conversation et laissa s’échapper la première chose qui lui passa par la tête.
- Au fait, vous voulez qu’on mette de la musique ?
- Je vous ennuie déjà, c’est ça ?
- Mais non, enfin ! Ça m’est juste sorti comme ça. Qu’est-ce que vous aimez ?
- C’est maintenant le moment de vérité.
- Pourquoi ?
- On ne peut être proche de quelqu’un que si les goûts musicaux sont similaires.
Le mot « proche » fit exploser dans l’estomac de Vadim l’attirail de l’entomologiste amateur. Mais il fit tout pour le cacher.
- Pourquoi ?
- J’ai toute une théorie là-dessus que je vais tenter d’expliquer. Pardonnez-moi si j’emploie des termes complexes, mais ils me plaisent et j’ai beaucoup de mal à les utiliser au travail. Nous aimons la musique inconsciemment. Au niveau de nos instincts. Ça ressemble à une attirance sexuelle. Vous serez d’accord avec moi qu’on peut expliquer à quelqu’un en quoi tel écrivain, tel peintre ou tel sculpteur est bon, c’est-à-dire le convaincre de l’aimer – ce qui parfois réussit. Mais la musique, ou elle plaît, ou elle ne plaît pas. Pardonnez-moi d’être aussi directe, mais ça fait bander ou pas. Et c’est comme ça. Ça ressemble à ce qu’il est très à la mode d’invoquer : notre monde le plus délicat. Et s’il est similaire chez des gens, cela signifie qu’ils peuvent avoir quelque chose de commun même au niveau des sentiments. J’aime U2. Mais vous, sans doute pas.
Vadim eut soudain l’impression que, ayant réchauffé les sièges, il s’était pris pour la flamme. Il ne pouvait parler de sexe avec personne, ce qui l’aurait déjà plongé dans un océan d’émotions catastrophiques, or là, cette musique qu’il adorait et cette théorie si évidente et qui pourtant ne lui était jamais venue à l’esprit…
- Moi aussi, j’aime U2… C’est mon groupe préféré.
Sonia, méfiante mais se jetant à l’eau, plongea ses yeux dans ceux de Vadim.
- Vous ne me racontez pas d’histoires ?
- Mais non, regardez le nombre d’albums que j’ai dans ma voiture. Attendez que je les sorte. Voilà : Joshua Tree, Zooropa, The Best.
Avec une ingénuité non feinte, Vadim se mit à lui démontrer ses engouements musicaux, ce qui, semble-t-il, mit à mal la méfiance que Sonia éprouvait envers les propriétaires de voitures de luxe. Le sourire qu’elle arbora était le premier qui fût sincère.
- C’est fou, ça. Vous êtes un peu vieux pour aimer U2.
- Et vous, un peu jeune.
- J’ai toujours écouté une musique plus âgée que moi.
- Et moi, plus jeune.
Sonia sourit derechef. Vadim crut soudain au miracle.
- Sonia, que faites-vous demain ?
- Rien de particulier. Et vous ?
- Je vais à un enterrement…
Vadim cala : la phrase était si peu à propos. Une pause s’ensuivit.
- Vous voulez me donner rendez-vous dans un cimetière ? Vous êtes plus qu’imaginatif. J’ai peur de ne pas avoir de tenue appropriée.
- Non, bien sûr que non, j’en perds mon latin. Mais c’est vrai que je dois aller au cimetière. Prenons donc un café après mon enterrement.
L’insouciance qu’affichait Sonia sembla soudain emportée par un souffle de vent.
- Ça ferait un superbe titre de roman. Vadim, est-ce que ça fait longtemps que vous n’avez pas donné de rendez-vous à une femme ?
- Euh… oui. Longtemps.
- On peut aller ensemble à l’enterrement. À ce que je comprends, il s’agit plutôt d’une formalité pour vous.
- Pourquoi dites-vous ça ?
- Parce que vous ne ressemblez pas à quelqu’un qui viendrait de perdre un proche. D’autant plus que vous ne devez pas en avoir beaucoup.
Elle prononça cette phrase avec un fond de tristesse, mais sans compassion. Plutôt comme un soutien.
Vadim retira une couche de plus de sa carapace.
- Non, c’est vrai. Mais comment avez-vous deviné ?
- Vous avez un regard chaleureux, or vous n’êtes plus si jeune. C’est comme si vous aviez beaucoup emmagasiné, mais n’aviez rien rendu.
Encore une couche…
- Eh bien, je ne pensais pas avoir un regard particulier. Merci, c’est un peu inattendu, c’est rare de nos jours de voir les gens vous regarder dans les yeux. Mais je vais quand même aller seul à cet enterrement. Ça ferait bizarre si j’y allais en couple.
- Pourquoi donc ? Je risquerais d’en devenir l’objet de curiosité le plus discuté et tout le monde en oublierait le défunt ? Une émission people vous filmerait-elle ?
- Non, je ne fais guère les mondanités…
- Dommage. J’ai toujours rêvé de me retrouver dans l’actualité mondaine, même si c’est lors d’un enterrement. Donc j’attends vos propositions.
Totalement débarrassé de son armure, notre homme rajeunissait à vue d’œil. Les premiers traits de caractère qui lui revinrent étaient l’insouciance et l’embarras – ces dispositions qui nous font vraiment aimer.
- Je passerai vous chercher et nous… Nous trouverons bien quelque chose à faire, je ne sais pas encore quoi.
- Absolument, faisons donc quelque chose. Je me suis bien réchauffée. C’est si agréable d’avoir un chauffage qui marche normalement.
Elle retira ses gants de laine, découvrant ainsi une bague brillant tristement sur son annulaire. Ces bagues ont pour coutume de tenter d’échapper à la vue, mais celle-ci n’y parvint pas.
Vadim se figea. Les ailes du papillon se rétractèrent. Sonia eut soudain honte et se sentit mal à l’aise. Elle était tellement habituée à ce que cette bague calmât généralement les hommes qu’elle avait oublié qu’elle pût entraîner une réaction inverse. Vadim perdait à vue d’œil sa nouvelle jeunesse, retrouvant son âge effectif, mais, ce processus étant irrégulier, c’est un vieux garçonnet privé de patinoire qui était désormais assis dans cette voiture.
- Nous n’habitons pas ensemble, mais mon mari n’est pas la personne la plus facile au monde et je n’arrive toujours pas à divorcer. Pour ne pas le fâcher, je porte cette alliance, qui me permet aussi d’éviter des propositions inopportunes.
Sonia s’interrompit net, mais c’était déjà trop tard.
- La mienne est donc inopportune. Pardonnez-moi, j’aurais bien sûr dû demander.
- La vôtre ne l’est pas. C’est vous qui devez m’excuser, j’aurais dû vous le dire tout de suite, mais tout s’est passé si vite. Je vous prie réellement de me pardonner et, si pour vous c’est inconcevable, je le comprendrais, mais nous n’habitons effectivement plus ensemble. Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que je raconte ! On s’apprêtait juste à se revoir. Bref, non seulement je ne sais pas conduire, comme on a pu le constater, mais je ne sais pas non plus aller à des rendez-vous.
Sonia, confuse, regarda avec une pointe d’espoir cet homme seul qui venait tout juste de revenir dans sa cinquante-sixième année. Vadim lui répondit d’un étonnant regard comme peu d’êtres humains en sont capables – le regard d’un être vivant ressentant pleinement sa nécessité.
Un policier frappa à la vitre.
Ils se marièrent six mois plus tard. Vadim, que le business mené dans ces années 1990 si compliquées avait bien rompu à la chose, dénoua rapidement la situation avec l’ancien mari de Sonia. Si bien qu’elle obtint même une jolie somme – selon ses critères. Les enfants que l’on ne prend pas pour jouer au foot se transforment parfois en véritables requins.
Un jour, Sonia entendit Vadim parler avec ceux qu’il considérait comme ses ennemis. Ce fut l’une des plus grandes surprises de leur vie commune, car tous les autres jours il se comportait avec elle de manière tout aussi insouciante que le vieux garçonnet de leur première rencontre. Sonia devint libre et, surtout, indépendante financièrement. Après cela, Vadim – dont on peut penser qu’il nourrissait quelques doutes quant à ses réelles motivations – lui demanda sa main assez rapidement. Il lui dit très directement que, à son âge, tout est clair après trois rendez-vous. C’est comme avec la musique. Ça plaît, ou pas.
Sonia lui sourit en retour et lui donna son accord, bien qu’une brise étrange revienne souffler sur son visage.
Elle avait infiniment raison : la musique et le sexe. Difficile de tromper son monde sur ces deux sujets. C’est pratiquement impossible, à moins d’être un génie du mensonge.
L’amour d’un groupe à la mode, fort inhabituel pour deux personnes absolument pas à la mode, et l’insatiable attirance physique pour cet homme et cette femme totalement étrangers au Kamasutra soudèrent plus fortement leurs destins que n’auraient pu le faire l’intelligence, l’argent ou le respect.
Vadim lui demanda un jour :
- La musique et le sexe s’entremêlent toujours ? Selon toi, si deux personnes aiment la même musique, ils vivront forcément une passion commune ?
- On vit une passion ?
Sonia éclata de rire.
- Je plaisante, mais je sais qu’on est bien ensemble, qu’on aime la même musique et que donc ma théorie fonctionne.
C’est vrai qu’au lit c’était très bien. Ce n’était pas passionné – Sonia ne plaisantait pas –, c’était simplement bien, agréable, libre et chaleureux. « Un bon amant » : quelle expression stupide. Tout est faux dans cette expression. Cela dépend toujours de deux personnes et de leurs entrelacs aériens.
Et donc ce fut de manière tout à fait inattendue que, au seuil d’une vieillesse précoce, Vadim devint heureux. Vraiment heureux. Quelqu’un avait besoin de lui, l’aimait et il le croyait. Mais, comme cela arrive souvent, le malheur ne se fit guère attendre. Le cœur. Le SAMU le sauva, mais peu après les médecins lui annoncèrent qu’il faudrait qu’il subisse une opération, pas extrêmement compliquée, mais qui comportait cependant des risques.
Le soir, un numéro masqué appela Sonia. La fameuse brise souffla de nouveau. Le lendemain matin, elle partit le retrouver.
- Sonia, le moment ne peut pas être mieux choisi. Tu as de la chance : le contrat va se terminer plus tôt que prévu.
Sergueï, comme lors de leur première rencontre, était gai, léger et absolument impitoyable dans l’expression que renvoyaient ses yeux qu’on aurait crus artificiels.
Sonia se souvint qu’il lui avait proposé d’un air indifférent un contrat inhabituel : un mariage avec un homme bien et trente pour cent de son héritage à son décès. Personne ne parlait de meurtre, mais, pour une raison inconnue, Sergueï prévoyait une vie commune assez courte.
C’est dans ce même restaurant qu’elle avait découvert sa vie, ses engouements musicaux et sexuels, ses livres préférés, les traits de caractère de ses anciens employés, qu’elle avait écouté des messages sur son téléphone et qu’elle avait commencé à ressentir une certaine sympathie pour lui. Autant qu’elle le pût : plusieurs anciennes histoires personnelles avaient privé Sonia de tout sentiment et de tout retour sur elle-même. Elle ne faisait confiance qu’à elle et à l’argent en espèces. La citation a beau dater, elle est toujours exacte.
- Vous allez le tuer ?
- Bien sûr que non. Juste une opération qui tourne mal. On essaie de ne pas aller plus vite que la musique, mais, si tout tombe bien, à quoi bon traîner ? Tous nos accords sont en vigueur. Tu gardes trente pour cent et le reste, on le sort, je te dirai comment. Pourquoi ? Tu t’es déjà attachée ? Ça arrive, la première fois… D’autant plus que ce n’est pas un mauvais bougre. C’est même curieux que, finalement, personne n’ait eu besoin de faire ça plus tôt… Jeune homme, j’ai fait mon choix : je vais prendre un Vitello Tonato.
Sergueï était un vrai professionnel.
- Oui, vous devez avoir raison… C’est un type bien. Je dois effectivement m’être attachée. Et puis il y a U2, aussi. Maintenant, je les écoute tous les jours. Écoutez, ce serait possible de…
- De casser le contrat ?
- Je comprends que c’est une question stupide… Un accident de voiture pour deux ?
- Tu ne nous tiens pas en haute estime. On n’est pas des sauvages. D’autant plus que, je te le répète, c’est ta première expérience. On aurait pu prévoir que tu n’y arriverais pas. Casse le contrat. Dis-lui tout.
Il ne restait de Sergueï que l’abîme insondable de son regard : deux abysses scrutaient Sonia.
- Il en mourra. Ça nous fera moins de boulot. Ça fait presque un an qu’il nage dans le bonheur. Crois-moi que, si on lui donnait aujourd’hui le droit de choisir, il se taperait lui-même une anesthésie pour ne rien savoir et partir heureux. Il a 56 ans, quelqu’un l’aime, l’aime vraiment, comme il le croit, on a bien vérifié de tous les côtés, même son voisin dans l’avion l’a fait parler exprès. Il te fait une confiance absolue et, à travers toi, au monde entier.
C’est comme si Sonia venait de comprendre ce qu’est d’être le monde entier pour une personne unique : un fardeau qu’on n’a pas très envie de porter. Sergueï continua.
- Si tu savais combien je donnerais pour qu’on me roule dans la farine comme ça ! Je pourrais mourir tranquille, noyé dans mes illusions. Et sache aussi que sa mort ne fera de peine à personne. Tu comprends ? À personne du tout. Toi, je ne te compte pas. Ce qui fait que tout le monde sera heureux. Or toi, tu veux le faire souffrir, l’écorcher vif. Ça lui servirait à quoi de continuer de vivre, alors, après ça ? Ou alors tu te dis que tu vas juste te taire, ou que tu vas inventer un truc ? Mais ça ne marchera pas. Je suis désolé. Si tu tournes autour du pot, c’est nous qui lui annoncerons la nouvelle, ce qui lui donnera confiance en nous d’apprendre ça. Mais toi, désolé de te le dire, tu seras obligée de te faire opérer.
Le professionnel était plus que décidé : il parlait comme quelqu’un qui joue son va-tout, avec une certaine fébrilité.
- Si tu veux, tu lui racontes tout demain. Vas-y. Et on ne te cherchera pas de noises. Tu nous as déjà donné suffisamment de renseignements, on trouvera une solution pour récupérer l’argent. Tu nous renverras l’ascenseur une autre fois. T’es quand même un vrai génie. Mais dis-moi un truc : tu l’aimes un peu, au moins ?
- Je ne sais pas… Peut-être que je l’aime un peu. Je n’imaginais pas que ce serait si pénible…
- Pénible. Si tu es prête à lui dire toute la vérité, alors vas-y. Prends ton courage à deux mains et vas-y. Mais si tu l’aimes ne serait-ce qu’un peu, tu ne lui diras rien. Or tu n’as pas pu ne pas commencer à l’aimer un peu depuis tout ce temps. Tu sais bien que les gens qui aiment ne disent pas la vérité.
- Et si je lui dis la vérité, vous ne le tuerez pas ?
- Apportez-moi, s’il vous plaît un café allongé avec un peu de lait froid.
Sergueï pouvait passer facilement d’une chose à l’autre.
- Non, on ne le tuera pas. En tout cas, pas maintenant. Sauf si cette conversation le tue, bien sûr. Il a le cœur fragile. C’est pour ça qu’on l’a choisi.
- Sergueï, vous croyez à l’Au-delà ?
- La nuit, oui. Le jour, non. Pourquoi ?
- D’après vous, on lui dira la vérité, Là-bas ?
- Tu as peur que ça te fiche la honte. Là-bas, non, c’est sûr. Là-bas, les gens sont pleins d’amour, et les gens qui aiment ne disent jamais la vérité, je te l’ai déjà dit. Il n’y a pas de vérité au paradis, or c’est sans doute là qu’il atterrira. C’est fou, le temps qu’ils mettent à apporter le sucre.
La veille de l’opération, le soir tombant, Sonia s’assit sur le canapé du salon, prit la main de son mari dans la sienne et monta sur le fil du funambule.
- Vadim, je voulais te parler…
- Ne crains rien. Au cas où je mourrais, j’ai déjà pris toutes mes dispositions.
Il regardait sa femme avec les yeux du chenapan débarquant chez sa gentille mamie pour fuir ses méchants parents.
- Tu es bête ou quoi ! Comment peux-tu parler de ça !
Sonia ne pouvait pas regarder ses yeux d’enfant. Elle eut l’impression que ses côtes l’enserraient soudain comme un carcan. Vadim continua.
- Tu sais, je me suis dit que ce ne serait pas plus mal de partir doucement dans mon sommeil. Pas maintenant, bien sûr, si c’est possible, car j’ai encore tant de choses à te dire. Il faudrait qu’on ait encore une dizaine d’années à vivre en commun. Mais pour le reste, en y réfléchissant, je me demandais comment faire pour mourir heureux, ce qui veut dire en étant près de toi, mais avant toi.
Les côtes de Sonia se brisaient et cassaient tout à l’intérieur. Vadim était un peu perdu dans ses rêves.
- Vadim, arrête, enfin, je vais me mettre à pleurer…
- Écoute, avant que tu ne poses ta question, est-ce que je peux te poser la mienne et que tu y répondes franchement ?
- Mais bien sûr.
- Est-ce qu’il n’y a rien de mieux au monde que la musique de U2 ? C’est vraiment ce que tu penses ? C’est important pour moi de le savoir.
Sonia comprit que, soit elle disait tout de suite toute la vérité, soit ce serait encore plus compliqué de la dire plus tard… Mais il s’avéra qu’elle n’avait pas les moyens de la dire : ses forces l’avaient quittée et elle commençait à douter que dire la vérité était une bonne chose et que U2 n’était pas ce qu’il y avait de mieux au monde.
- C’est vrai… Il n’y a rien de mieux au monde.
- Et toi, tu voulais me demander quoi ?
Sonia, regardant son mari, le visage lumineux bien qu’un peu triste, comprit soudain ce que voulait dire Sergueï en parlant d’amour.
- Moi aussi, je voulais te poser cette question sur U2. Je me demandais si tu ne m’avais pas menti à l’époque, que ça te torture depuis, et que tu vas m’avouer maintenant que tu préfères Grigori Leps.
- Sonia, mais comment as-tu deviné tout ça ?! Absolument, c’est bien Grigori Leps que je préfère ! Mais j’ai fait exprès de coincer ma voiture sous la tienne après avoir scrupuleusement tout appris de toi, U2, la musique et le sexe. D’ailleurs, je simule l’orgasme depuis le tout début. Et j’ai l’impression que j’y arrive très bien.
Vadim éclata de rire et prit à son tour la main de Sonia, glacée.
- J’aime U2 et je suis bien avec toi.
Le lendemain, Vadim ne se réveilla pas après l’anesthésie. Sonia eut peu de temps pour le voir, car on lui dit qu’une autopsie serait pratiquée pour en comprendre les causes. Il semblait dormir et sourire dans son sommeil.
Le soir, Sonia attrapa une bouteille de vodka et en but au goulot. Puis elle s’approcha de la fenêtre. Ils habitaient au dix-huitième étage, au-dessus d’un fleuriste. Ce serait si beau. Un coup à finir dans la rubrique des mondanités. Elle trouvait comique de finir ses jours dans un magasin de fleurs en priant le ciel de ne pas tomber sur un cactus. Ça ferait vraiment mal. Puis elle se plaça tout au bord et se souvint du visage souriant de Vadim définitivement endormi, des yeux transparents de Sergueï, retourna tout ça dans sa tête, se repassa cette année écoulée dans ce qui lui restait de son cœur et fit un pas.
Un pas en arrière.
- C’est vrai, quoi : ce n’est quand même pas logique de partir malheureuse, alors que tu viens juste de rendre quelqu’un heureux.
Sonia referma la fenêtre, revint dans l’obscurité du salon et alluma la lumière. Sergueï était assis à table.
- C’est bien que tu n’aies pas sauté. Tu as justifié, comme on dit, les espoirs que j’avais placés en toi. J’ai gagné une bouteille de très bon cognac.
Il frappa dans ses mains à la manière d’un entraîneur d’une équipe de juniors.
- Maintenant, on peut vraiment te confier un projet sérieux. Elle est où, ta machine à café ?
- J’en ai pas.
Sonia s’évanouit enfin.
Après avoir mis un bon quart d’heure à essayer de se faire ce qui se rapprochait le plus d’un café, Sergueï acheva sa conférence de remotivation.
- Tu sais, il fallait, pour nous, que ce soit toi qui décides de tout : de te taire, mais aussi de ne pas faire du saut sans élastique aujourd’hui. Le boulot qu’on a, c’est pour des croyants sincères. Faire semblant, dans ce cas précis, ne marche pas. Offrir le bonheur, c’est pas faire de la pole dance. Dis-moi, pourquoi t’as pas sauté ? T’as eu peur ?
- Oui, mais c’est pas pour ça. J’ai compris soudain que j’avais fini par rendre quelqu’un heureux. Toute ma vie, j’avais voulu ça. C’est pour ça que j’ai décidé que ça ne valait pas le coup de passer par la fenêtre à cause de ça.
- Eh bien voilà ! C’est ça, le plus important. Je me disais bien que tu finirais par me comprendre. Moi, par exemple, je n’ai encore rendu personne heureux, mais toi si. Tu as fait d’un être vivant, total, quelqu’un de comblé.
Rares sont les personnes sachant prononcer de manière aussi gaie et légère des phrases qui vous font retenir votre respiration. Sergueï était de celles-là.
Sonia, ne gérant plus son souffle, posa soudain une question totalement enfantine.
- Et si je lui avais tout dit, qu’est-ce qui se serait passé ?
- Le conte se serait bien terminé. Vous seriez morts tous les deux le même jour. Je t’ai menti au café, comme tu l’imagines. Mais j’ai compris tout de suite que tu ne lui dirais rien dès qu’il a engagé la conversation et qu’il a posé la question sur U2.
- Vous avez tout entendu…
- Sonia, ce sont des grosses sommes avec lesquelles nous jouons, et il nous arrive parfois de tomber sur de vilains secrets. On ne peut pas prendre de risques. Pardon, mais, comme on dit, ça n’a rien de personnel. J’ai aussi un peu joué avec toi, mais il me faut vraiment des gens qui croient en ce qu’ils font. Tu sais, si tu lui avais tout dit, ç’aurait été ton arrêt de mort. Faut pas aimer son karma plus que le bonheur d’un proche. Il est bien comme il est, maintenant. Cent fois mieux que nous.
Cet homme impitoyable disait tout cela si légèrement qu’on aurait pu penser qu’il faisait allusion à une maison de repos.
- Mais tu sais ce qu’il a pas, là-bas ? Du café. T’en veux un ?
Si Sergueï avait eu avec lui un scanner, il aurait vu les changements qui s’étaient opérés à l’intérieur du corps de Sonia au niveau même de ses cellules et c’en eût été fini de son expérience cruelle, mais sincère.
- Non, pas de café, mais quel est ce nouveau projet ?
- Le vingt-troisième d’un célèbre magazine.
- Quelle revue ?
- « L’Élevage canin aujourd’hui ». Ben non, « Forbes », évidemment ! Il est veuf depuis peu, donc vous avez beaucoup de choses en commun.
- Et vous comptez le… ?
- T’es vraiment une maniaque, Sonia ! Bien sûr que non.
- Faut encore faire connaissance avec un accident ?
- On n’a pas encore trouvé. Vous pourriez peut-être vous rencontrer dans un cimetière ? Finalement, à ce que je sache, tu n’es pas allée au rendez-vous après son fameux enterrement.
Sergueï éclata de rire et la fixa dans les yeux. C’était juste un tir d’essai. Il voulait seulement vérifier si Sonia avait encore un peu d’humour. Jouer sur les mots et sur leurs sens était sa distraction préférée et un moyen idéal de vérifier.
Sonia choisit de sourire.
- Sergueï, côté musique, il préfère quoi ?
- Grigori Leps.
- Oh ! Mon Dieu !
- Je plaisante. Pink Floyd, Wish You Were Here…
- Je vais la télécharger. Mais vous n’avez personne avec Depeche Mode ?
- Si, mais on va pas te les confier. Eux, c’est sûr que tu auras pitié. Cette musique est plus forte que l’argent et les principes. Je sais tout de toi, même si je ne comprends pas ce que tu leur trouves. Les Pink Floyd, eux, sont vraiment top. Je suis sûr que tu les as déjà entendus. Another Brick in the Wall.
- Oui, évidemment, mais il faut je que je me mette à les aimer. Est-ce que je peux vous poser quelques questions stupides ?
- Toi, oui.
- Vous-même, vous croyez à l’amour ?
- L’amour, c’est un truc de jeunes, un médicament contre les rides.
- C’est bien dit. C’est une phrase connue ou elle est de vous ?
- Bon… Je vois. C’est pas comme ça qu’on va avoir Forbes. Non, elle est pas de moi, ou plutôt je l’ai un peu retouchée. Je pensais que tu comprendrais. Peu importe. C’est un poète qui a dit ça. Laisse tomber. Je ne crois pas à l’amour, c’est pour ça que j’aime ma femme. Très fort.
- Et elle, elle vous aime ?
- Demande-lui après mon enterrement. Moi, c’est sûr que j’ai pas envie de savoir la vérité. Attends, je vais essayer de deviner ta question suivante. Oui, on aime la même musique.
Il cligne de l’œil et finit son café.
- L’interrogatoire est terminé ? Parce que j’ai un rendez-vous galant qui m’attend.
- Une dernière.
- Vas-y.
Sergueï plongea son regard dans son téléphone et souriait à son interlocutrice à l’écran.
- On se reverra là-bas avec Vadim ?
Sergueï, bien qu’absorbé par sa joyeuse correspondance, avait perdu toute insouciance. Il semblait souligner la clause d’un contrat.
- Lui te reverra, mais toi, tu ne le reverras pas.
Sergueï finit son café, se leva sans quitter son téléphone des yeux, avança jusqu’à la porte, s’apprêta à prendre congé, mais sentit soudain le regard insistant de Sonia. Un regard qui ralentit la circulation du sang dans ses veines.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- Vous savez… Vous m’avez appris beaucoup de choses, beaucoup changée aussi… Je suis prête à beaucoup de choses maintenant. Mais j’ai compris que je n’étais pas prête à tuer…
Elle se tut, bien qu’il fût clair que la phrase n’était pas terminée. Leurs regards se croisèrent, l’air se fit rare, une goutte d’eau tomba du robinet de la cuisine dans un fracas tel qu’on eût cru qu’un obus avait explosé, mais ils ne l’entendaient pas. Sonia embrasait son tuteur de son seul regard et il ne pouvait pas se défendre. Il brûlait. Elle s’approcha de lui et lui chuchota à l’oreille.
- Je ne suis pas prête à tuer.
Et ajouta lentement :
- Pour trente pour cent.
La pomme d’Adam de Sergueï eut un sursaut. Il prit soudain peur.
Перевод Joel Chapron