Histoires courtes (fr)

L’Âge quantique de la femme

L’ÂGE QUANTIQUE DE LA FEMME

Solomon Izraïlevitch, 79 ans, était allongé sur son lit d’hôpital dans un état qualifié par les médecins de « zone à risque létal » et regardait la porte avec horreur. Il savait qui allait l’ouvrir, mais ne voulait pas y croire. Doué d’un esprit mathématique, il tenta d’analyser son horreur mystique et en vint cette consternante conclusion : Solomon Izraïlevitch avait raté sa vie. Ou plutôt : le but principal des décisions clés qu’il avait prises était – pour le moins que l’on puisse dire – loin d’avoir été atteint. Il faut cependant noter que, dans l’espoir de l’atteindre, il avait bien labouré son destin – à l’instar de l’ouragan qui, parfois, fait d’une forêt séculaire un amas de branches, de racines, de troncs et d’arbres. L’abattage est tel qu’aucun amateur de Lego ne peut reconstituer quoi que ce soit. Durant de longues années, Solomon Izraïlevitch eut peur de mourir seul ; durant de longues années, il avait, pierre après pierre, construit sa Grande Muraille de Chine qui le préserverait de cette situation. Mais l’heure était venue de récolter les fruits de son œuvre, or...

Mais attendez que je vous mette au courant afin de ne pas vous embrouiller plus que nécessaire.

La toute première fois que Solomon Izraïlevitch ressentit cette peur de mourir seul, c’était à l’âge de cinq ans. Il faut noter que, durant ses premières années, on ne l’appelait pas de manière aussi officielle. Sa famille l’appelait simplement Shlomo, les autres recourant à une palette allant de gentils termes affectueux à une litanie d’épithètes antisémites – parfois assez ingénieuses. Toujours est-il qu’un jour Shlomo découvrit une foule de gens chez lui. Or, il n’aimait guère les gens depuis sa conception même car les dizaines d’amis et les membres de sa famille n’avaient cessé de caresser le ventre de la mère de Shlomo durant sa grossesse, l’empêchant de dormir – cela étant dit par parenthèse.

Au beau milieu de cette foule, notre petit misanthrope avait remarqué que la nourriture offerte se distinguait par son raffinement et sa nouveauté – sans même parler de sa quantité.

Solomon Izraïlevitch ne livrait que rarement ce secret, mais presque tous ses plats préférés, c’est ce soir-là qu’il les avait goûtés pour la première fois. Il arrivait que, lors d’une fête ou d’un anniversaire battant son plein, il dise :

« Eh ! Si seulement je pouvais retrouver le goût de l’oie servie au repas des obsèques de tonton Semion ! Mais non, fini, ces oies-là n’existent plus... C’est quand même d’une folle injustice : tonton Semion était un crétin achevé, or il y avait tellement de monde à ce repas qu’on aurait cru que Staline avait ressuscité, puis qu’il était de nouveau mort, mais chez nous, cette fois. Et tout ça parce que ma grand-mère avait relevé ses manches et avait mis les petits plats dans les grands. »

Oui, c’est bien ça. La mort s’était concrètement présentée à Shlomo lors du départ du frère de sa grand-mère vers l’autre monde. Personne n’aimait tonton Semion, même tonton Semion. Il vivait avec des épouses qui se succédaient sans cesse et des enfants qui apparaissaient et disparaissaient. Non, fort heureusement, ils ne mouraient pas, simplement on ne les voyait plus jamais, parfois pour le bonheur inavoué de leur propre père – mais, soyons honnête, il les aidait du mieux qu’il pouvait et c’est justement à cause de ce soutien que les mères de ces enfants le quittaient. Elles avaient raison de craindre tout acte de tonton Semion dans la vie des continuateurs de leur lignée. L’instinct de conservation fonctionnait à plein. Tonton Semion avait le chic de gâcher tout ce qu’il entreprenait. Malgré cela, aussi paradoxal que ça puisse paraître, il était apprécié dans son entreprise, mais il y avait une petite nuance.

Semion Shtein travaillait à l’usine. Encore relativement jeune, il avait miraculeusement appris à résoudre un problème de serrurerie avec habileté. Ce problème était si particulier qu’il aurait été très difficile de trouver un deuxième bricoleur aussi habile. C’est pourquoi l’usine gardait tonton Semion, bien qu’il fût considéré, par ailleurs, comme le dernier des empotés. Même quand la guerre avait éclaté et que, quoique déjà âgé, l’encore fringant tonton Semion voulut s’engager comme volontaire, le directeur de l’usine fit savoir à qui de droit que l’armée soviétique serait en danger et qu’il valait mieux tenir le camarade Shtein à bonne distance d’une quelconque arme, d’autant plus que sa contribution à l’entreprise qui fabrique justement ces armes était considérable.

Mais nous nous égarons. Le petit Shlomo demanda donc à sa mère :

  • Pourquoi avons-nous autant d’invités et pourquoi toute cette nourriture est-elle si délicieuse ?
  • Tonton Semion nous a quittés. Nous accompagnons son départ vers ailleurs.
  • Mais il n’est pas là. Comment peut-on accompagner quelqu’un qui nous a déjà quittés ? Et je n’ai pas compris : son départ vers où ? Il a vraiment refusé de manger d’aussi bonnes choses et a décidé de partir le ventre vide ? Mais quand va-t-il revenir ?
  • Shlomo, mon enfant, je vais te raconter une histoire.

Se déversa alors sur le psychisme de l’enfant un tombereau d’informations sur la fragilité de l’existence et la finitude de la vie. Shlomo était tout ouïe, puis, une fois la conférence terminée, s’accorda une pause pour réfléchir. Maria Yakovlevna craignit même que l’enfant ne pût absorber un tel choc et commençait à imaginer un subterfuge pour revenir sur ses pas, laissant entendre qu’elle avait plaisanté, mais le futur Solomon Izraïlevitch voulut tranquillement faire préciser une chose :

  • C’est vraiment complètement impossible de redescendre du ciel ?
  • Oui, Shlomo, complètement.
  • Mais et Jésus, alors ?

En surchauffe devant cette question, les accus du cerveau de Maria Yakovlevna rendirent l’âme. Le problème n’était même pas qu’elle ne savait pas quoi répondre, mais qu’il lui était impossible de savoir quoi faire avec la tête encore fragile d’un petit garçon juif dans laquelle on avait fait germer les graines de la sédition. Nul besoin d’aller chercher loin la traîtresse, d’ailleurs. Shlomo et Pouchkine avaient une chose en commun, à savoir une nounou russe venue de la campagne à laquelle il avait été intimé l’interdiction de procéder à une quelconque propagande religieuse. L’interdiction avait visiblement été enfreinte et il s’agissait donc de mener l’enquête avec ses conséquences inhérentes. Néanmoins, le temps de la réponse tirait à sa fin et la mère de Shlomo, lui tirant l’oreille, lui dit tendrement :

  • Mon petit, Jésus est unique.
  • C’est pour ça que les juifs l’ont pendu sur une croix ? Et que personne ne nous aime ?

Comme vous pouvez le deviner, ce fut au tour du disque dur de Maria Yakovlevna d’exploser.

  • C’est ta nounou qui t’a dit ça ?
  • Non, c’est ce qu’on m’a dit à la maternelle quand je leur ai parlé de Jésus.
  • Mon Dieu, non !, chuchota pour elle-même la membre des Jeunesses communistes et tout simplement citoyenne de l’URSS.

Tout cela commençait à sentir la catastrophe. À l’école maternelle, il était d’usage de croire en Lénine et aucun concept concurrent ne mettait en joie les dirigeants de cette institution préscolaire. Bizarrement, les parents n’avaient pas encore été convoqués. Maria entrevoyait, en même temps et tout aussi nerveusement, le résultat de la contre-révolution enfantine et les moyens de lutter contre l’antisémitisme et rassurait Shlomo sur le facteur « trépas » avec lequel il avait, certes partiellement mais quand même, fait connaissance via l’histoire biblique.

  • Shlomo, l’histoire avec Jésus n’est pas aussi simple que ça et, pour être précis, ce sont les Romains qui l’ont cloué sur la croix – je te raconterai plus tard qui ils étaient... Mais cela n’a rien à voir avec le départ de tonton Semion. Bref. Donc tonton Semion ne pourra pas redescendre du ciel et c’est pour ça qu’on l’accompagne.
  • Mais, maman, pourquoi vous n’avez pas accompagné tonton Semion avant qu’il ne parte au ciel ? Il aurait heureux de voir tous ces invités et tous ces bons petits plats. C’est un peu comme fêter mon anniversaire, mais sans m’inviter.

L’innocente question planta dans le cœur de Maria Yakovlevna la graine du doute quant à la logique et au bien-fondé de cette institution du repas funèbre et, paniquée devant la multitude de problèmes à caractère ethnoreligieux surgissant soudain, elle fit une réponse aussi confuse qu’honnête :

  • Tonton Semion ne nous avait pas dit qu’il s’apprêtait à partir. Il vivait seul, ces derniers temps, et ne recevait que très rarement du monde chez lui... On ne savait même pas qu’il était parti, pour être franche.
  • Donc il est mort seul ?

Maria Yakovlevna n’attendait pas grand-chose de cette conversation existentielle, mais ce qu’elle pouvait encore moins supposer, c’était d’entendre une telle phrase dans la bouche de son fils de cinq ans. D’autant plus qu’elle évitait, tant que faire se pouvait, de prononcer les mots « mort » et « mourir » et croyait que Shlomo ne les retiendrait pas.

La stupéfaction la fit acquiescer d’emblée. Shlomo fondit immédiatement en larmes. Il pleura deux bonnes heures et décida alors fermement de tout faire dans sa vie pour ne pas répéter le tragique destin de tonton Semion qui resta refroidi deux jours entiers dans son appartement, car sa femme était partie voir leur fille en province et que ses autres enfants ne lui rendaient que très rarement visite. Il n’y avait pas de téléphone dans cet appartement. Toute la famille, et notamment la grand-mère de Shlomo, la sœur de tonton Semion, avait honte, d’où l’ampleur prise par ce repas funèbre qu’ils décidèrent, c’est vrai, de ne pas organiser dans cet appartement du défunt qui leur fichait le cafard.

Solomon Izraïlevitch passa cette information au crible. Il comprit qu’il ne suffit pas de mettre au monde des enfants, il faut faire en sorte qu’ils se souviennent de toi, qu’ils t’aiment et qu’ils prennent soin de toi en cas de besoin. C’est dès l’école que Solomon s’attela à la réalisation du plan de départ accompagné visant à rejoindre Jésus et il proposa à sa voisine de table de se marier avec lui en classe de cinquième.

  • Ira, dès qu’on a fini le lycée, on se marie, d’accord ?, dit Shlomo tout en copiant sur elle son devoir de chimie.
  • Ma mère ne sera pas d’accord.
  • Dis-lui que tu lui feras des petits-enfants et qu’elle ne mourra pas seule.
  • D’accord, je lui poserai la question ce soir.
  • Dis-lui bien ça.

Le lendemain, Ira changea de voisin de table.

Cela n’arrêta pas Shlomo, d’autant plus qu’il est facile de deviner que, dans le cas présent, Ira était aisément remplaçable. C’est clair que, en classe de cinquième, le problème ne put pas être réglé, mais à l’âge de vingt ans, Shlomo fut père pour la première fois, avant de réitérer cet exercice encore deux fois. Il insufflait à ses enfants (deux garçons et une sœur aînée) son inextinguible énergie et son esprit d’initiative.

Ils eurent droit aux meilleures écoles, aux meilleurs lycées, aux meilleures universités. Sans même parler des activités extrascolaires et sportives. Ni de l’ampleur des fêtes qui se déroulaient chez Solomon Izraïlevitch, causant désordre et destructions, allant même jusqu’à des incendies localisés, fruits de l’intérêt prononcé des garçons pour la pyrotechnie. C’étaient d’incessants voyages, excursions, pique-niques et autres brèves ou longues sorties. Mais le plus important était ce temps personnel infini passé en conversations avec chacun d’eux – conversations empreintes d’éducation, d’émerveillement, de rigueur et d’amour. Ce à quoi il faut ajouter qu’il ne les touchait jamais et ne permettait à personne de le faire. Solomon Izraïlevitch estimait sincèrement qu’il ne faut pas frapper les enfants, car cela les rendrait méchants – ce qui, en général, n’est pas bien et, en particulier, le priverait de leurs attentions dans la dernière ligne droite. Tous ses petits-enfants et même ses arrière-petits-enfants savaient que, pour se défendre contre une quelconque forme de violence parentale, ils n’avaient qu’à aller chez papi Solomon.

Cependant, Solomon Izraïlevitch n’eût pas été Solomon s’il n’avait pas pris ses précautions : il avait, au cas où, investi du temps et de l’argent dans des neveux plus ou moins éloignés et, tout simplement, dans des jeunes gens vifs qui croisaient son chemin. Les années passèrent et les enfants, au fait des attentions que leur prodiguait Solomon Izraïlevitch, grandirent et mirent au monde leurs propres enfants. Papi Solomon repartit sur ce même chemin d’amour et d’éducation avec ses petits-enfants. Je ne vais pas vous encombrer de détails, mais, au moment de l’arrivée du héros de la narration à l’hôpital, il comptait au moins dix-huit personnes qui, d’une manière ou d’une autre, avaient l’évidente obligation morale de le veiller dans sa chambre, d’organiser ses soins et, le cas échéant, de lui tenir la main au seuil de la Valhalle ou Dieu sait où.

Papi Solomon avait même écrit tous les noms sur un papier pour noter leurs venues. Il faut dire qu’il était arrivé à l’hôpital pour une raison fort désagréable, mais pas obligatoirement mortelle. Au tout début, il allait vraiment mal et peu lui importait que l’un ou l’autre fût présent ou absent vu qu’il ne reconnaissait personne. Il ne reprenait que rarement connaissance, puis la crise sembla passer, la Faucheuse s’éloigna, mais s’assit à bonne distance dans le couloir de l’hôpital.

Solomon Izraïlevitch, transféré de la salle de réanimation à une chambre normale, se mit en toute conscience à regarder autour de lui. Il n’y avait personne. À travers le mur, la Faucheuse regarda avec compassion celui qui avait failli être son client et écarta les bras comme pour dire : « Les gens sont des vrais salauds, personne n’en doute, mais moi je serai toujours là, tu n’as qu’un mot à dire. »

Vous pouvez vous imaginer toute la palette des souffrances qu’a endurées Solomon Izraïlevitch. Personne n’est venu. Aucun des dix-huit susmentionnés. Soixante vaines années – si l’on compte à partir de la naissance de son fils. Soixante années de marchandages, de colères, d’acceptations et autres renonciations avaient fabriqué un vrai kaléidoscope dans le for intérieur de cet investisseur trahi dans les grandes largeurs. Le froid poisseux de la solitude alternait avec une incandescente envie de vengeance. Mais Solomon Izraïlevitch était véritablement un homme bon et chassait les pensées agressives. Il cherchait en lui les raisons et se disait qu’il avait peut-être trop grossièrement lié l’existence même des enfants à la fonction de sollicitude qu’il requérait de leur part – et que c’est la raison pour laquelle Dieu l’avait puni. Même si, soyons honnête, il aimait ses enfants, ses petits-enfants ainsi que ses fameux neveux. Solomon Izraïlevitch était un être désintéressé. Et il ne pensait pas tout le temps au potentiel confort moral de ses vieux jours. Il n’était jamais content de lui-même. Cela étant, plongé dans un profond désarroi, Solomon était prêt à mourir seul – c’est pourquoi il regardait cette porte dans l’attente de la dame correspondante. La poignée tourna, sa respiration s’arrêta et une dame entra. Une autre dame.

Natalia Petrovna Glyba était chef de service à l’hôpital.

C’était un petit bout de femme, belle, intense et récemment divorcée. Ou plutôt débarrassée d’un inutile mari chassé – passe encore – pour son alcoolisme, mais surtout pour avoir fait allusion à l’âge de Natalia. Je cite :

  • On devrait peut-être regarder nos papiers. Ça te fait 58 ans et à moi aussi, sauf que moi je suis encore un homme en pleine force de l’âge, alors que toi... Tu vois ce que je veux dire, donc arrête de me prendre la tête, et dis-moi plutôt merci de ne pas agir comme la plupart des hommes de mon â...

C’est à cet instant même que Natalia Petrovna déversa son thé brûlant entre les jambes de son mari. Le pantalon ne sauva que partiellement la cible visée. On entendit un mémorable couinement viril et, deux heures plus tard, Monsieur Glyba quitta la maison pour aller se faire faire ce qu’on lui avait demandé. Et pour toujours.

Cette brûlante séparation s’était déroulée deux semaines auparavant et la fureur de Natalia Petrovna n’était toujours pas retombée – cet état rend les femmes particulièrement belles. Pour Solomon Izraïlevitch, veuf depuis déjà quelques années, Natalia Petrovna paraissait être une très jeune fille, très fraîche, et – ce qui n’était pas négligeable – survenue dans sa vie au moment le plus critique, et donc le plus utile.

  • Vous nous avez fait peur, Solomon Izraïlevitch, sacrément peur...
  • Pardonnez-moi, je devrais sans doute vous reconnaître, mais je ne vous reconnais pas et n’ai guère de souvenirs de ces derniers jours...
  • Natalia Petrovna, chef de service. Vous semblez aller mieux aujourd’hui, à ce que je vois, n’est-ce pas ?
  • Il y a deux minutes, tout est devenu simplement formidable !

Solomon Izraïlevitch fixa Natalia Petrovna de manière si effrontée que cette dernière en fut gênée.

  • Que s’est-il donc passé, il y a deux minutes ?, dit-elle en se rappelant comment faire pour minauder.

C’est là que Solomon Izraïlevitch bascula. Il se vit dans le fameux tableau du fringant Pouchkine en lycéen.

  • Vous êtes entrée dans la chambre... C’est ça qui s’est passé ! La jeunesse, c’est quand même merveilleux. Je vous regarde et me repais de cette vision. Vous êtes une rose à peine éclose. C’est vrai, j’ai immédiatement repris vie et je dirais même qu’une envie de vivre m’a saisi. J’insiste pour que vous veniez me voir une fois par heure, minimum ! Vous ne pouvez pas dire non à un mourant.

Solomon Izraïlevitch sourit avec magie.

Comme vous l’imaginez, la flèche atteignit son but. Des physiciens se seraient émerveillés de ce moment. L’âge, voyez-vous, dépend aussi totalement de l’observateur. Natalia Petrovna digéra cette simple vérité, s’assit sur le bord du lit, prit la paume de la main de Solomon Izraïlevitch dans la sienne... et c’est à ce moment précis qu’une tête d’enfant surgit dans l’embrasure de la porte.

  • Je peux ?

Natalia Petrovna retira sa main d’un geste rapide et répondit :

  • Mais bien sûr ! Votre grand-père vous attend.

À peine eut-elle fini sa phrase que huit personnes s’engouffrèrent en piaillant dans la chambre, chargées de fleurs, de gâteaux et de pêches.

Les enfants, les petits-enfants et qui sais-je encore entourèrent Solomon Izraïlevitch expulsant d’un coup Natalia Petrovna du périmètre. Un flot de questions, de déclarations d’amour, d’enthousiasme devant cette guérison et de sentimentalisme exacerbé s’abattit sur le héros.

La moutarde monta immédiatement au nez de Solomon Izraïlevitch. Aussi bizarre que cela paraisse, s’il y avait une chose qu’il voulait le moins à ce moment précis, c’était que soit remplie la mission principale de sa vie, à savoir les attentions de ses proches. Ce lien miraculeux, presque invisible, à peine tissé avec Natalia Petrovna avait été rompu avec brutalité.

  • Taisez-vous tous ! Parlez l’un après l’autre et, par parenthèse, j’étais en train de parler avec mon médecin. Alors sortez tous et revenez dans cinq minutes !

Un silence désagréable se fit auquel sa fille, Ida Solomonovna, trouva la première une issue.

  • Calme-toi, mon petit papa. On sait bien que tu n’es pas encore totalement remis, mais ce n’est pas du tout nécessaire de faire comme tu aimes, c’est-à-dire de tout voir en détail avec ton médecin. Natalia Petrovna nous expliquera tout de manière détaillée et nous te ferons part de ce que nous estimons utile que tu saches. Natalia Petrovna, venez avec nous dans le couloir. Allez, venez.

Natalia Petrovna, éberluée par une telle pression, jeta un regard impuissant à Solomon Izraïlevitch et quitta la chambre.

C’est alors que débuta pour Solomon Izraïlevitch un enfer inattendu pavé de bonnes attentions. Toutes les personnes de la liste, la totalité de ces dix-huit élus, émirent le désir d’honorer leur dette familiale en ne le laissant plus jamais seul dans la chambre. Même la nuit. Jamais. C’est le médecin-chef qui fut à l’origine de cette décision. Et, ce qui n’est pas négligeable, ils se portèrent tous volontaires de manière désintéressée. Sans arrière-pensées pour l’héritage. Juste le fruit de l’amour et de l’éducation.

À un certain moment, Solomon Izraïlevitch péta un plomb et appela la sécurité pour faire sortir tous ceux qui n’avaient rien à faire là. Personne ne fit évidemment sortir personne, mais on décréta que Shlomo avait un peu perdu les pédales et n’était plus totalement conscient de ses actes. Natalia Petrovna passait le voir matin et soir, mais se retrouvait parfois sous le feu de trois vigilantes paires d’yeux et il ne pouvait plus être question d’outrepasser les limites personnelles. Le petit-fils avait emprunté à Shlomo son téléphone portable, mais ne le lui avait jamais rendu. Il s’avéra que c’était un plan secret qu’avait fomenté Ida Solomonovna qui avait remarqué l’émotion que générait son utilisation. Évidemment qu’il était ému ! Solomon Izraïlevitch tentait de trouver des alliés ou bien le numéro de portable de Natalia Petrovna. En vain.

Le prisonnier languissait. C’était la première fois qu’il tombait amoureux comme ça, c’est-à-dire sans voir en elle le moyen de produire ceux grâce auxquels il ne mourrait pas seul. Au contraire, il s’était mis à haïr à ce moment précis tous ceux qui ne le laissaient pas mourir seul parce qu’ils ne le laissaient pas vivre seul.

De plus, au vu des conversations qui se tenaient autour du lit du malade, ce dernier avait compris que la sortie de l’hôpital n’induirait aucun salut. Tous les rejetons, y compris ceux des cousins par alliance, avaient organisé la garde permanente pour les quelques années à venir, l’appartement de Solomon Izraïlevitch permettant à une quantité presque infinie de personnes de s’y trouver en même temps. C’est ce que Solomon Izraïlevitch comprit de la conversation qu’eurent Isa Solomonovna et son frère.

  • Edik, on va donc aller habiter chez papa à tour de rôle... Oui, tous. Tout le monde est d’accord, sauf toi... Papa mérite qu’on lui procure tranquillité et attentions... Voilà, c’est très bien... C’est très gentil de ta part...

À ce moment, Solomon Izraïlevitch n’y tint plus. Il se leva, attrapa la canne que son fils lui avait offerte et assena de toutes ses forces un coup de crosse ciselée sur le volumineux arrière-train de sa fille Ida. C’était la première fois de sa vie qu’il frappait quelqu’un. La stupéfaction fit lâcher à Ida son portable, qui plongea dans le bouillon de poulet qui trônait sur une petite table. Sous le coup de la même émotion, le fils d’Ida Solomonovna lâcha sa banane. Ida Solomonovna, éberluée, se retourna et entendit :

  • Et me demander, ce serait trop vous demander, bande de crétins et d’incapables ?! Vivre chez moi à tour de rôle, manquerait plus que ça ! Allez, fichez le camp de ma chambre ! Et sors-moi cette chèvre qui m’a bouffé toutes mes bananes, qu’il retourne au cirque ! Je ne veux plus vous voir ici ! Le prochain qui passe la porte, je le passe par la fenêtre !

Natalia Petrovna, qui venait justement voir son patient et avait entrouvert la porte, assista à toute cette scène. Son cœur de jeune fille fut conquis à l’instant même.

Une semaine plus tard, Solomon Izraïlevitch quitta l’hôpital. Ses enfants et petits-enfants le boycottèrent un moment, mais Natalia Petrovna dit qu’elle avait cherché un homme comme lui toute sa vie et déménagea chez l’élu de son cœur. Quatre ans plus tard, Solomon Izraïlevitch mourut dans son sommeil : il tenait Natalia Petrovna dans ses bras et ne se sentait pas seul.

Natalia Petrovna avait le droit de toucher la moitié de l’héritage, mais elle laissa la totalité aux enfants et aux petits-enfants de Solomon Izraïlevitch qui avaient grandi en devenant vraiment des gens bien, des gens attentionnés. Ils envoyèrent encore longtemps leurs vœux d’anniversaire et de nouvel an à Natalia Petrovna sans jamais oublier de lui proposer leur aide et leur soutien.
Перевод Joel Chapron