LE CHAT DU CHESHIRE ET LA TRONÇONNEUSE ENSANGLANTÉE
2026-09-14 17:04
LE CHAT DU CHESHIRE ET LA TRONÇONNEUSE ENSANGLANTÉE
Slava/ne-dis-pas-de-mensonges sortit du restaurant et se mit à fumer. Une minute plus tard, il comprit que sa cigarette n’était pas allumée et qu’il aspirait activement de l’air via le filtre du tabac. Ce n’était pas étonnant.
Slava perdait beaucoup de choses dans la vie par bêtise, à commencer par sa virginité – qu’il aurait dû, évidemment, offrir à une amie de sa mère, une grande malade passablement folle, mais il avait fait des choses pas très claires avec une atroce cheftaine de colonie de vacances – pour finir par une carte d’identité passée à la machine la veille de son mariage. Mais il avait aujourd’hui conquis l’Everest.
Slava avait perdu son père… Plus précisément, il avait perdu l’urne contenant ses cendres et qui avait traversé la moitié du monde pour faire de Slava un homme un peu plus riche. Et ça, c’était deux jours avant l’enterrement. Ou plutôt les obsèques. Quasiment des funérailles.
La date avait été choisie, l’emplacement dans un cimetière fort coûteux trouvée, la famille rassemblée, les VIP confirmés, l’acteur approprié fin prêt et le restaurant pour le repas payé. Tout était donc en place. Mais le défunt, lui, n’y était pas.
Slava pensa à Freud et à l’inconscient. Peut-être avait-il sciemment perdu l’urne pour quelque part se venger de son père qui était la cause de ce grand bazar ? Il faut dire que Mark avait mis sa famille dans une position géométrique telle que tous y allaient de leurs gentilles paroles à l’égard du défunt, et tout particulièrement Slava qui « adorait » s’occuper des affaires familiales. Comme si l’harmonieuse conjugaison d’un cynisme absolu et d’une totale désinvolture, de trois maîtresses, d’un business (et quel business ! Répartir les pots-de-vin !) et autre cohorte de joyeusetés ne suffisait pas, il ne manquait à Slava qu’une chose : un testament dans lequel son papa avait demandé à être incinéré à Baltimore, son lieu de résidence, mais avait ordonné (oui, ordonné !) que ses cendres fussent enterrées à Moscou, dans une allée très précise du cimetière Troekourovskoïé à une date entérinée par un astrologue et en présence d’un artiste émérite et fort célèbre de Russie qu’il fallut convaincre de lire un poème composé par Mark pour ses enfants. Le défunt, en présence d’un notaire et de son avocat, avait confié cette mission à Slava, et non à sa sœur Macha, laquelle se fendit d’un commentaire :
Dommage, mon petit papa, que tu n’aies pas demandé à faire la même chose sur la place Rouge. Il me semble que Slava aurait été digne d’une telle mission.
Macha, comme beaucoup de gens, aimait Slava. Il y avait de bonnes raisons à cela. Par exemple, il avait mis dans la chambre d’une jeune fille bien sage un préservatif usagé, l’avait dénoncée et avait privé cette dernière non seulement de sorties pendant un mois, mais aussi d’un voyage linguistique à l’étranger. Et Slava/ne-dis-jamais-de-mensonges n’avait fait cela que par perversité.
Vous vous demandez sans doute pourquoi Slava, pour qui, comme on l’a vu auparavant, rien n’était sacré, n’avait pas envoyé les dernières volontés de son petit papa au diable, où Mark devait d’ailleurs se trouver. C’est très simple.
Kontchalovski.
Le peintre Kontchalovski, dont les œuvres avec le temps avaient enchéri, était au centre d’une collection dont la valeur globale était estimée à plusieurs millions. Monsieur Korn avait légué les bijoux de famille à sa fille Macha et les tableaux à Slava, mais assortis de la condition précitée et d’une notification lui interdisant de les revendre avant dix ans. L’argent qui était au coffre (le vieux Mark préférait les espèces, comme au bon vieux temps) avait été réparti à parts égales entre ses petits-fils, sautant une génération. Ce n’était pas une somme énorme, mais quand même.
L’avocat avait lu le testament en présence de toute la famille. Macha riait à gorge déployée. Les bijoux valaient nettement moins que les tableaux, mais elle pouvait les porter ou les revendre. Et Macha avait deux enfants (à la différence de Slava qui s’était immédiatement demandé s’il ne pouvait pas, a posteriori, devenir famille d’accueil pour quelques mois afin qu’un garçon tienne compagnie à son fils, mais comprit que sa femme ne serait pas d’accord).
Parce que dix ans, Slava, faut encore tenir le coup, n’est-ce pas ?
Ce fut la deuxième phrase de Macha. La troisième l’acheva.
Et je suis enceinte, qui plus est. Donc je prends 75 % de l’argent légué aux petits-fils, mon pote.
Slava marqua le coup de manière tangible et se tourna vers sa femme, le regard lourd de reproches. Celle-ci sut quoi répondre.
Ça fait cinq ans que je te propose qu’on en fasse un deuxième ! À ce que je comprends, si le grand-père t’avait prévenu, t’aurais bien fait cinq gamins, c’est ça, Slava ?!
Le mari de Macha perdit contenance et trouva une issue à la situation.
Macha, on a bien assez d’argent comme ça. On pourrait en donner au fils de Slava… Il en envoyait plus que nous au grand-père..
On ne peut pas, Dima, on ne peut pas ! Faut faire comme papa a dit. Ça fait trente-trois ans que j’attends ce moment.
Slava, une fois la lecture du testament terminée, prit l’avocat à part. On ne peut pas dire que le fils du défunt fût vraiment dans le besoin et un million ne lui paraissait pas si inatteignable que ça, mais c’était une question de principe et plus particulièrement d’une avarice de principe.
Igor, je me disais…
Slava, pardonnez-moi de vous interrompre, mais je sais à quoi vous pensez. Vous voulez me proposer un pot-de-vin pour ne pas enterrer votre père comme il me l’a demandé et vous êtes prêt, pour ce faire, à me vendre la collection de tableaux à moitié prix.
Comment le savez-vous ?
Ce fut au tour de Slava d’être décontenancé. Il comptait céder les tableaux à 70 % de leur valeur, mais se dit sur l’instant qu’il serait d’accord pour 50 %.
Ou plutôt vous comptiez me les vendre à 70 % de leur valeur, mais là vous êtes surpris, vous ne dites rien et seriez même d’accord pour 50 %. C’est bien ça, n’est-ce pas ?
Slava comprit qu’il avait devant lui le Grand Architecte de la Matrice et ne tourna pas autour du pot.
C’est bien cela. Vous lisez dans les pensées ?
Non, c’est votre père qui lisait. Il lisait même dans vos futures pensées. C’est lui qui m’a dit comment ça allait se passer, mot pour mot, chiffre pour chiffre. Il vous connaissait bien.
Slava sortit de ses gonds.
Si vous voulez, je peux lire dans les vôtres, maintenant.
Faites-moi ce plaisir.
Igor était tout ce qu’il y a de plus poli et rappelait le chat du Cheshire, mais avec une tronçonneuse ensanglantée entre les dents. C’est exactement comme ça que doit être un véritable avocat. Même l’avocat du diable, et, a fortiori, celui de Mark Korn. Slava sentit la tronçonneuse, l’odeur du sang et du métal. Le goût du sang et du métal. Quelque chose vacilla. Il sourit, ou plutôt grimaça. Le sentiment extrêmement précis de la réalité avait plusieurs fois évité à Slava la perte de grosses sommes d’argent et même une fois sauvé la vie. Il changea d’avis et renonça au pari.
Vous allez m’envoyer bouler, quelles que soient les propositions que je vous fasse, si je comprends bien.
Vous êtes d’une surprenante perspicacité. Et d’ailleurs, si vous regardez bien ces magnifiques peintures pendant dix ans, l’âme en sortira plus lumineuse.
La mienne ou celle du peintre ?
La mienne. Celles des autres ne m’intéressent guère. Ce sont surtout les corps, des morts comme des vivants.
Slava/ne-dis-pas-de-mensonges comprenait bien, surtout les sous-entendus.
Igor, quand j’écrirai mon testament, je ferai appel à vous.
Mais bien sûr, appelez-moi. Mais j’espère bien que vous me survivrez. D’ailleurs, vous ne pouvez pas non plus offrir ces tableaux. Ils sont formellement la propriété de ma fondation. Le testament est assorti d’un petit codicille. Et disons qu’on est d’accord tous les deux. Vous comprenez bien que toutes les ruses qui vous viendront à l’esprit sont déjà passées par le mien il y a bien longtemps et la volonté de votre père sera respectée, quel qu’en soit le prix. Je suis sûr que vous comprenez la signification de cette expression dans un contexte où il y a Moi et un Prix.
Slava fit un petit hochement de tête, maussade.
Alors, vous pouvez disposer. Pour le moment. Je plaisante. J’ai été ravi de vous revoir.
L’admirateur inattendu de Kontchalovski revint dans la pièce principale. Sa sœur lui demanda avec une joie méchante :
Il t’a envoyé bouler ? T’es coincé, mon chéri ?
Slava répondit de manière automatique :
C’est rien de le dire. En plus, je ne peux ni revendre ni même offrir ces barbouillis à qui que ce soit.
Slava, mais va au moins lire la fiche Wikipedia de Kontchalovski ! Ce n’est pas juste un peintre qui vaut cher ! C’est une vraie légende !
Je te les échange contre les bijoux ! Tu ouvres un super musée et moi je viendrai en famille tous les week-ends pour 200 roubles.
Mais bien sûr ! Et toi, tu refileras les joyaux de l’arrière-grand-mère à tes poules, c’est ça ?
Maroussia, tu me connais, je n’offre jamais rien à personne. Je peux prêter, mais pas longtemps. Tout mon argent va à Liouda. Elle l’a bien mérité.
Je sais. Tu es un mari irréprochable. Ça m’a toujours interloquée. D’ailleurs, réponds-moi : pourquoi est-ce qu’elles couchent toutes avec toi gratuitement ?
La joie méchante s’était muée en avanie.
Parce qu’elles n’ont personne d’autre que moi dans ce pays. Ce pays est maudit. Je me dis que les âmes les plus perverties sont envoyées ici en redressement. On leur donne des corps de rêve et y a pas un mec normal à côté. T’en penses quoi, alors, de l’échange ?
J’en pense rien, Slava. J’attends une invitation pour l’enterrement. Et va pas mégoter sur l’argent. Je viendrai avec mes bijoux. Mais si t’as vraiment besoin d’aide, dis-le-moi…
Macha arbora un large sourire et ajouta :
Et je te la refuserai avec un cynisme tout particulier.
La suite pour Slava fut comme une sorte de carnaval brésilien pour organiser la crémation de l’autre côté de l’océan, la recherche du bon emplacement au cimetière Troekourovskoïé (les relations de son père dans le domaine de la physique des corps déjà raides l’aidèrent bien), les négociations avec l’acteur, les invitations à lancer, et, pour couronner le tout, la livraison de l’urne en Russie à la bonne date. Il faut souligner que même un ami de son père de l’Académie des sciences avait demandé à Slava s’il ne voulait pas laisser les cendres en Amérique et ne faire en Russie qu’un rite funéraire. Moscou réduit tout le monde au même dénominateur commun.
Slava avait réfléchi une seconde, mais s’était souvenu du chat à la tronçonneuse.
Non, ce serait une offense à Dieu que de ne pas respecter les volontés de mon père.
Arrête, Slava, ton père était un matérialiste. Il ne te punira pas de là où il est.
Même d’ici il saurait arriver à ses fins. (Slava se tassa un peu.) Je ne peux pas, Boris… J’aurais trop honte.
Tu es devenu sentimental. Ce qui est très bien aussi. Bon. On va s’occuper du cimetière. Ça ne va pas être donné, mais aux grands hommes de grands frais.
Je ne suis pas si grand.
Il fut un temps où Slava disait la vérité.
Je parle de ton père. Ton temps viendra un jour. Et ne sois pas si triste. Heureusement, les pères ne meurent qu’une fois.
Slava se repassa les paroles de l’ancien collaborateur scientifique devenu depuis lors le roi des métaux rares, mais celui-ci interrompit son introspection.
En revanche, je t’amènerai aux obsèques des gens utiles. Très utiles, même, surtout pour ton business, si je puis dire. Ils viennent juste de prendre leurs postes et ont encore faim. Réfléchis donc à tous les détails. Ce sont des gens de goût, notamment pour les obsèques. Ça me fait vraiment de la peine pour ton père, c’était plus qu’un homme. C’est pour ça qu’il s’était tiré à temps à l’époque et qu’il vient de refaire la même chose maintenant. Ça m’est arrivé plusieurs fois de traverser l’Atlantique pour lui demander conseil. Moi, je t’achèterais bien un Kontchalovski, mais Igor… Pas la peine d’essayer de négocier.
Boris se tassa à son tour. Slava comprit que tout organisme à l’évocation d’Igor se tassait pareillement. L’instinct animal prenait le dessus.
Une catastrophe survint quelques jours plus tard.
Slava récupéra l’urne à l’aéroport, sortit du bâtiment, s’apprêta à monter dans sa voiture de sport, voulut mettre l’urne dans le coffre en se demandant comment faire pour ne pas qu’elle tombe, mais une sublime créature s’arrêta près de lui pour demander son chemin. Slava entrevit d’emblée de nouvelles perspectives, baratina la fille, lui dit qu’il la conduirait à bon port, qu’il suffisait que cette dernière le suive… et ne se souvint de l’urne que dans la soirée quand il était en train de ferrer sa nouvelle amie avant de l’emmener dans sa planque. Slava appréciait tout particulièrement le harponnage qui allait de la rencontre au sexe en vingt-quatre heures chrono et concourait avec lui même sur la quantité de guerres éclairs remportées sur une année. Il atteignait des records. L’urne lui transperça l’esprit comme la lance d’Ivan le Terrible quand Slava regarda la cendre de sa cigarette. Il sortit, se mit à fumer gauchement, appela l’aéroport (il lui fut répondu qu’ils allaient regarder les bandes des caméras de surveillance) et revint vers sa nouvelle amie. Il lui raconta tout.
Faut que ton père soit quand même un grand malade pour vouloir organiser un boxon pareil. Quand il a compris qu’il en avait plus pour longtemps, il aurait pas pu venir mourir ici fissa ? Les gens pensent vraiment qu’à sa gueule.
Leur.
Quoi, leur ?
Qu’à leur gueule, pas sa gueule. Peu importe. Dis-moi, tu te ficherais des dernières volontés de ton père ?
Moi ?! Mais, moi, si je retrouve le mien, c’est vivant que je te l’enfourne dans l’incinérateur et que je le fais cuire à petit feu !
Slava comprit qu’il ne pourrait pas baiser dans son état, se débarrassa de la fille, décida unilatéralement que cette prise viendrait s’ajouter à l’addition générale, s’enferma chez lui, rappela l’aéroport (ils n’avaient rien trouvé : la caméra était soit tournée de l’autre côté, soit ne marchait pas) et téléphona à Igor.
Igor, j’ai perdu mon père.
Je comprends… La conscience de la perte vient petit à petit. Moi, ça m’a pris six mois…
Igor, vous n’avez pas compris : je l’ai complètement perdu.
Je comprends. C’est justement l’irréversibilité du départ qui…
Slava explosa.
J’ai perdu l’urne avec les cendres ! Vous êtes le seul à le savoir. On fait comment ?!
Slava partagea automatiquement la responsabilité. Il s’attendrit même sur lui-même.
C’est une voix en acier trempé qui fusa dans le combiné.
Slava, je comprends mieux maintenant pourquoi votre père vous aimait tant. Vous devez être unique dans votre genre. ON fait comment ? Formidable question. Pardonnez ma curiosité, mais pourquoi ON ?
Vous n’allez pas me laisser tout seul dans cette situation ?! Je ne peux compter sur personne d’autre.
Le ton de Slava eût fait fondre en larmes les serpents sur la tête de la Gorgone.
Les obsèques sont bien après-demain ?
Oui.
Slava, j’ai bien peur que nous n’ayons pas le temps de prendre des cendres dans l’autre tombe et de les faire venir ici.
Slava reçut une décharge électrique. Il avait, bien sûr, compris de quoi il retournait, mais décida de faire durer la torture et posa une question purement rhétorique :
Faire venir des cendres ? Mais d’où ?
Eh bien…
Igor se racla la gorge.
Selon le testament, je ne pouvais raconter cela que le quarantième jour après le décès, mais compte tenu de la situation… Votre père a une deuxième tombe. À Baltimore. J’espère que je n’ai pas besoin de vous expliquer son utilité.
Slava s’affaissa comme une fondrière.
Non, pas besoin. Je ne suis pas stupide. Combien y en a-t-il ?
Des tombes ?
Des enfants ! Mais restons-en aux tombes. Peut-être que papa a ouvert des franchises dans plusieurs villes…
Il y a deux tombes : une à Baltimore et une qui relève dirons-nous de votre exploitation.
De notre exploitation.
Oui, de la nôtre. En Amérique, il y a deux enfants, un garçon et une fille.
Slava ouvrit une bouteille de whisky, s’en servit une bonne rasade et vida son verre d’un trait en mémoire de son père.
Leur sexe, la couleur de leurs yeux et les autres détails ne m’intéressent guère. Ce qui m’intéresse, c’est leur âge et ce qu’ils savent de nous.
Sept et douze ans. Ils ne savent pas que vous existez. Mark savait garder un secret.
Ça, c’est sûr. Mais pourquoi nous a-t-il tout légué à nous ?
Le whisky ayant fluidifié le cerveau, Slava se mit à poser les bonnes questions.
Mais pourquoi pensez-vous qu’il vous a tout légué ?
Igor éclata de rire.
Slava/ne-dis-pas-de-mensonges se rappela les corrections que son père lui infligeait quand il était môme. Il parlait de quatre étapes dans l’éducation : le travail, l’ignorance, la douleur, le repentir. Il était évident qu’Igor était à la limite de la douleur et attendait que Slava passe de l’autre côté.
Ça veut dire que papa avait encore d’autres biens…
Oui.
Ce n’est pas que je sois étonné. Simplement, ces dernières années, c’est moi qui lui envoyais de l’argent, car il me parlait de ses grosses difficultés matérielles… Or il a légué à ses petits-enfants près d’un demi-million. Je pensais qu’il avait économisé…
Possible qu’il ait eu des difficultés financières. Ça dépend par rapport à qui. Tout est relatif…
La voix retrouva les intonations du chat du Cheshire.
Ce n’est pas votre argent qu’il économisait : il le perdait au casino. Il n’y avait que cet argent-là qu’il jouait. Il disait : je le renvoie à sa source. Simplement, ça lui faisait de plaisir de voir que vous ne l’oubliiez pas. Pour ce qui est de ses propres finances, il a rendu tant d’inestimables services à sa patrie que celle-ci lui avait donné des choses à gérer. Il avait placé de l’argent dans des actions et a un peu gagné dessus…
Igor, allez-y ! Combien ?
75 millions de dollars.
Slava voulut mordre son verre, mais se souvint des honoraires du dentiste et changea d’avis.
Et il a TOUT légué à ces deux ordures ?
Mark avait bien dit que vous les appelleriez comme ça. Il voyait clair. Comme je vous l’ai déjà dit, j’aurais annoncé, le quarantième jour, à tout le monde la principale disposition et aurais dévoilé l’existence des uns aux autres ? 5 à chacun de ces deux enfants, 3 à Macha, 10 à chacun des petits-enfants à percevoir à leur majorité. J’attire votre attention sur le fait qu’ils s’agit de petits-enfants déjà existants et de ceux déjà conçus au moment de son décès (je sais ce qui vous a traversé l’esprit). Même si vous aurez le droit ensuite de répartir votre somme entre vos enfants présents et à venir. Et aussi : tous les membres de la famille sont totalement assurés jusqu’à la fin de leurs jours en cas de maladies graves, chacun bénéficiant d’une assurance-vie à hauteur de 2 millions…
Je sais compter. Et le reste va à qui ?
Le reste va à la Fondation contre la maladie d’Alzheimer.
Slava endurait les coups du sort comme Gordon Banks les ballons filant vers ses buts. Mais il s’agissait là d’une belle météorite. Slava poussa un gros soupir.
Alzheimer… C’est à cause de maman…
Dans la voix d’Igor disparut la dernière once de bienveillance.
Bien sûr. Il l’aimait vraiment. Sa dernière année fut pour lui un véritable enfer. Dommage que vous ne soyez pas venu à ce moment-là.
Slava répondit vite et froidement.
Elle ne m’aurait pas reconnu, donc ça lui aurait été égal.
Slava comprenait tout, bien évidemment. Les vrais cyniques connaissent le prix des vrais sentiments. Il avait peur d’y aller, à l’époque. Il envoyait de l’argent. Parfois même de grosses sommes selon ses critères. L’argent… Ça sonnait tellement faux après cette annonce des soixante-quinze millions de dollars.
Igor continua, sans cruauté aucune, plutôt avec une certaine compassion.
À elle, oui. Mais ça n’aurait pas été égal à Mark. Il vous attendait. Vous savez ce que ça veut dire, attendre.
Slava/ne-dis-pas-de-mensonges explosa une nouvelle fois.
Oui, je sais ! Sauf qu’à moi c’était pas égal ! C’est pour ça que je n’y allais pas.
Il s’interrompit immédiatement. Igor n’eut même pas le temps de répondre.
Pardon, Igor… C’est bête, ce que je viens de dire.
Ce n’est pas bête du tout, c’est même très humain. Je n’ai pas le droit de juger.
Merci… Igor, j’ai deux questions… Deux questions importantes…
Allez-y, puisqu’elles sont importantes.
D’après vous, pourquoi ne m’a-t-il légué que la collection de tableaux ? Par vengeance ? Pour me donner une leçon ? Pour se moquer de moi ?
Et la deuxième ?
Pourquoi attendre quarante jours ?
Pourquoi m’a-t-il donné la permission de tout vous dire au bout de quarante jours ?
Oui.
Je ne sais pas. Aussi bizarre que ça paraisse, il croyait en quelque chose, notamment dans le fait que le quarantième jour des choses se décantent. Peut-être qu’il voulait vérifier la sincérité de votre réaction à tout cela ou bien, au contraire, peut-être la craignait-il.
Vous croyez vraiment qu’il craignait que je le maudisse pour l’argent ou, au contraire, qu’il voulait voir à quel point j’allais le haïr de me faire organiser tout ce cirque pour ses obsèques ?
Je pense qu’il avait imaginé différentes possibilités. J’ai été moi-même très étonné, mais, quand il a été question de l’astrologue, j’ai compris à ce moment-là que Mark avait tout prévu. C’était bien dans son genre. Souvenez-vous : quand vous étiez écolier, vous aviez toujours deux cartables et deux uniformes, n’est-ce pas ?
Slava ressentit une piqûre de nostalgie. Il tenta de l’oublier aussitôt et posa une question dont la réponse n’augurait rien de bon pour lui.
Mais pourquoi ne m’a-t-il légué que sa collection de tableaux ? Ne craignez rien. Je suis prêt à tout.
Mark a dit que jamais vous n’auriez de problèmes d’argent, que vous aviez trop de talent pour ça et que vous n’aviez aucun principe – que vous ne seriez donc jamais pauvre. Mais qu’il vous manquait ostensiblement quelque chose de vrai, quelque chose qui soit à vous, quelque chose que vous ne puissiez pas échanger. Vous n’aimez pas trop les gens, peut-être aimerez-vous les tableaux, ou bien les gens à travers eux. Il comprenait aussi que vous vous souviendriez de lui pendant au moins dix ans. De plus, en marge de Kontchalovski, il y a encore deux-trois œuvres… plus intéressantes. Je dirais plus internationales.
Le chat du Cheshire revint, mais sans la tronçonneuse.
Je suis sûr que vous connaissez même l’auteur. Tout le monde le connaît. Mais pour ça je vais quand même attendre le quarantième jour. Macha aura également une petite surprise de bijouterie. On a bien le temps, maintenant.
Slava se sentit derechef comme un enfant qui s’assoit pour la première fois à table pour jouer au bridge avec des adultes et s’enthousiasme forcément devant leurs stratagèmes. Son père l’avait initié à ses jeux dès son plus jeune âge et il faut dire que ses partenaires aux cartes auraient pu composer une belle encyclopédie des grands hommes de l’époque. Slava sombra dans ses souvenirs et répondit rêveusement :
Oui. C’est sûr qu’on a le temps, maintenant.
Mais la panique le saisit derechef.
Igor, mais que va-t-on faire pour les obsèques ?
Je vais essayer dans la journée de demain de faire venir, via mes amis américains, des cendres de l’autre tombe.
Et si jamais elles n’arrivent pas ?! On remet tout à plus tard ?!
Slava, malgré son cynisme, craignit de proposer un plan B. Mais la personne la plus proche de son père Mark, son propre avocat, n’eut pas cette crainte. Ce fut même la première fois durant toutes ces journées qu’il s’indigna.
Slava, vous êtes tombé sur la tête ?! « Remettre à plus tard » ! Ce n’est pas un rendez-vous galant, ce sont les obsèques de votre père et de mon plus proche ami ! C’est un événement ! Un événement, ça ne se remet pas à plus tard ! Si elles n’arrivent pas à temps, alors on enterrera de l’air. De l’air pur de Moscou. Ensuite, on fera venir les cendres. Il ne faut pas annuler les affaires terrestres pour faire plaisir au Ciel. À Moscou…
Igor chercha ses mots en se tordant les doigts. Il mit un certain temps à les trouver, mais ils étaient d’une implacable précision.