Histoires courtes (fr)

LA FENÊTRE

2026-09-14 17:00

LA FENÊTRE

Il arrive parfois qu’on se méprenne tellement à propos d’une personne qu’on met longtemps à reprendre pied. Expression intéressante, d’ailleurs, dont je me suis demandé un jour si elle n’était pas l’antonyme sémantique du syntagme : « perdre pied ». Toujours est-il que l’affaire qui nous occupe a fait chanceler l’absolue certitude que j’avais dans ma capacité à percer les gens à jour.

Mais reprenons du début. Cette histoire a même un prologue dont il en faudrait de peu qu’il ne fût plus long que la narration elle-même.

C’est à la gare que j’ai rencontré les gens les plus heureux de leur vie. Ils sautent dans la dernière voiture du train à grande vitesse reliant Saint-Pétersbourg à Moscou un millième de seconde avant qu’il ne s’ébranle. Ils sont généralement à bout de souffle, ont les genoux qui tremblent, suent sang et eau, mais leurs visages reflètent l’apaisement le plus total.

Même le plus fieffé des aristocrates, pour peu que personne ne le voie, fait des bonds de lièvre dans les gares quand il a peur de rater son train. Tu crois avoir affaire à un être humain, mais c’est un lièvre lesté d’une, voire le plus souvent de deux valises. Au moment de sauter à bord, il se promet : 1/ de se remettre au sport ; 2/ de toujours partir plus tôt ; 3/ d’acheter des chaussures plus confortables.

Mais tout cela, c’est pour la prochaine fois. Là, il court au maximum de ses maigres forces et, s’il arrive à ses fins, devient le plus heureux homme de la terre. Et ce, quel que soit le but du voyage : un divorce, des obsèques, un licenciement ou une belle-mère. C’est l’orgasme de celui qui saute dans la dernière voiture.

Et me voici donc précisément dans cet état. Ayant poussé un dernier râle sur l’épaule de la chef de train, je remontai les voitures. J’arrivai à ma place où j’avais pour voisin un garçonnet de huit-neuf ans. Dès que je signifiai ma présence, sa grand-mère signifia la sienne en demandant et ordonnant tout à la fois :

  • Jeune homme, seriez-vous d’accord pour que ma fille et moi nous nous asseyions l’une à côté de l’autre pour pouvoir discuter ? Et vous, asseyez-vous à ma place. Merci.

La passagère en ayant terminé avec moi donna ses instructions à son petit-fils.

  • Dimitri, surtout ne gigote pas et ne gêne pas le monsieur. Écoute ton livre. Ta mère et moi devons discuter.

Étant prêt à faire le voyage debout, je n’aurais même pas remarqué si ma place avait été occupée. Je donnai donc mon accord, bien évidemment. La grand-mère m’avait plu. Elle me faisait penser au film Le Cinquième Élément dans lequel la créature monstrueuse avait masqué son apparence démoniaque sous un visage humain fort avenant. Ses yeux trahissaient cependant son abjection et sa peau tremblotait. Cette femme était de forte corpulence, avec des mains puissantes, un cou qu’un sculpteur aurait raté et de petits yeux derrière de petites lunettes. Il me sembla même, à un moment, qu’elle avait une langue dédoublée et une troisième paupière. Rien à voir avec une grand-mère. Une bonne femme, oui. Je n’aurais pas aimé être à la place ni de Dimitri ni de sa mère. Je compris plus tard qu’ils étaient d’accord avec moi.

La mère de Dimitri était assise près de la fenêtre, le visage éteint et les mains jointes. Elle était courte sur pattes, malingre, et comme abandonnée, amorphe. Je crus voir ses yeux m’implorer de ne pas accéder à la requête de sa mère. Mais, au risque de me répéter, ce n’était pas une requête, c’était une information qu’on me délivrait. Poliment. Comme le ferait un gentil bourreau.

Nous prîmes donc nos places. Il me fallut à peine cinq minutes pour saisir l’importance de la discussion. Dès sa naissance, la bonne femme avait dû avaler un mégaphone, et, quelle qu’ait pu être mon envie de me soustraire à ces bavardages, je plongeai quand même dans les problèmes familiaux de mes voisins.

Le père de Dimitri en prenait pour son grade avec tout l’amour impitoyable dont est capable une belle-mère. À entendre cette langue de vipère, son gendre était sans nul doute l’assassin de John Lennon, le comte Dracula, le bourreau des animaux errants dans Cœur de chien de Boulgakov, un membre de l’équipe nationale de foot – tous à la fois. Une raclure et un monstre, un coureur de jupons et un sociopathe, un horrible père indifférent à sa progéniture et ayant pourtant une mauvaise influence sur Dimitri (puisqu’il l’aime trop de son amour ignoble). Gagnant trop peu d’argent, mais travaillant trop. J’aimerais bien naître ainsi. Tous les défauts du monde réunis dans un même être. Les piteuses objections de sa fille étaient dynamitées.

  • Que sais-tu des hommes ?! Moi, j’ai tout de suite compris que ton père était un salaud. Sinon, j’aurais continué de vivre avec lui.
  • Parle-moi gentiment de papa ou ne m’en parle pas du tout. Maman, je te le demande.
  • Ah ben non, faut qu’il entende ça !

Je pense que le malheureux homme avait quitté ce monde poussé par le parfait caractère de cette femme. Il en avait assez entendu, si je puis dire. Mais c’est toujours notre choix personnel. Toujours.

Dimitri à un moment ôta ses écouteurs et se mit à suivre la conversation. Celle-ci lui faisait mal. Il me regardait d’un regard perçant, comme s’il essayait de me dire : « C’est pas vrai du tout », mais sans s’y résoudre. De plus, le garçonnet avait pris froid et éternuait de temps à autre. À chaque éternuement la bonne femme fourrait son visage – si je puis dire – dans l’espace séparant les sièges et, avec le plaisir que ressentirait un maniaque en cours d’anatomie, bêlait : « Ça veut dire que ce que je dis est vrai ! » et reprenait le cours de son émission intitulée : « Tant que j’ai de la salive… » Dimitri se retenait et étouffait ses éternuements, mais certains se faisaient quand même entendre et le crapaud réapparaissait, sa bave légitimant ainsi les caprices des forces supérieures. Dimitri interprétait ses éternuements comme une trahison paternelle et, après chaque apparition de la bonne femme, s’excusait devant moi d’un regard signifiant : « C’est pas vrai, ce qu’elle dit ! Pas vrai ! »

Chacun des cris tus écourtait la vie de l’adulte qu’allait devenir Dimitri, lui brûlait le cœur, le rendait neurasthénique, lui desséchait l’âme, alors que la bonne femme, j’en suis sûr, s’ajoutait une année à sa vie terrestre si utile. À un moment, le garçon, au prix d’un effort de volonté, réussit à prendre le dessus sur le réflexe et n’éternua plus. Les yeux de rat réapparurent encore deux-trois fois dans l’interstice pour trouver ce qui avait pu interrompre le soutien ésotérique reçu auparavant, sans pour autant faire taire sa mitrailleuse.

Ce fut alors à mon tour d’avoir envie d’éternuer. Je ne sais pas ce qui me prit : était-ce une allergie, l’envie de participer, mais je me mis à gonfler mes poumons, froncer les sourcils, cligner des yeux et au moment de l’explosion, je vis… le visage de Dimitri. Il m’implorait de ne pas le faire, de ne pas participer à la chasse à l’homme… Il avait pu se retenir, mais comment pourrait-il me retenir ? On pouvait lire dans ses yeux sa totale impuissance et une certaine inéluctabilité. Je compris que, si je lui faisais ce coup-là, je ne me le pardonnerais pas. Jamais encore je n’avais bloqué l’air dans mon pharynx. Il me sembla que j’allais éclater et que l’obus qui n’avait pas été tiré tournoyait dans ma tête. Je n’attendais plus que mon cerveau explose dans tout le wagon. Mes yeux s’exorbitèrent, au sens littéral du terme, mais le garçon les avait tellement hypnotisés que tout passa d’un coup. Je me détendis. Nous nous sourîmes. Nous avions vaincu la vieille : elle n’aurait plus de soutien ! C’est nous qui avions gagné !

Mais un salaud éternua sur notre gauche.

La vieille s’écria : « C’est bien vrai, ce que je dis ! ». Dimitri et moi nous mîmes en quête de l’ordure, mais il se fit tout petit et n’émit plus aucun son. Valait mieux. Je l’aurais buté.

Au bout d’un moment, la fille/la mère, le visage inondé de larmes, partit aux toilettes. Elle jeta un regard abattu à Dimitri, mais ne l’emmena pas avec elle. Le garçonnet éclata en sanglots. Ou plutôt se mit à geindre. Tout bas, sans doute pour que sa grand-mère ne l’entende pas. J’eus l’impression que ses larmes allaient consumer son siège.

Je restais assis à ma place, une boule dans la gorge. Une phrase revenait dans ma tête comme une antienne : « Mais qu’est-ce que tu fais, salaud ? Qu’est-ce que tu fais ?... » Je me souvins m’être déjà répété ces paroles.

Quelle année était-ce, déjà ? J’habitais tout content rue Karavannaïa, sous les toits. C’était tellement bien… La rue Karavannaïa… Les toits…

La nourriture n’appréciait guère cette demeure, et je descendais donc régulièrement dans les bouis-bouis du quartier dans le but d’y lever un mammouth. L’immeuble d’à côté abritait un pub dans lequel je ne cessais de me convaincre des bienfaits de la bière et des saucisses sur ma santé.

L’endroit n’était pas très grand, les habitués s’y reconnaissaient et je fis rapidement la rencontre de Bingo. Bingo s’était vu affubler de ce surnom, car il disait tout le temps : « Bingo ». Même quand on ne lui apportait qu’une maigre chopine. Pour être honnête, je ne me souviens même pas de son vrai nom. D’ailleurs, ça n’a aucune importance. Il était plus grand que moi, tant par sa corpulence que par l’étendue de ses réflexions. Bingo réfléchissait en siècles. Un jour où nous descendions des verres de vodka ensemble rue Pouchkine, il me dit :

  • Je me demande si c’est important aujourd’hui pour Pouchkine de savoir qu’il est notre summum… ou pas ? Non, mais blague à part, il est là-bas à se bourrer la gueule avec Dantès.
  • Pourquoi avec Dantès ?
  • Ben avec qui d’autre veux-tu qu’il se bourre la gueule ? Pas avec sa femme, quand même. Dantès a pensé à lui toute sa vie, ils étaient super proches – si on exclut le duel. Mais qui le passé intéresse-t-il ?
  • C’est juste.
  • Et donc il se bourre la gueule avec Dantès, et là, vlan, les nouvelles du matin annoncent, genre, « Pouchkine est un surhomme et Dantès une ordure ». Et donc je me demande si c’est important pour eux ou pas du tout.
  • Pardon, mais pourquoi tu t’emportes là-dessus ?
  • Tu vois pas ?
  • Non.
  • Ça simplifierait nettement ma vie. Si Pouchkine en a rien à carrer, alors moi faut plus que je m’escrime à laisser une trace derrière moi.

Bingo avala d’un trait l’équivalent de trois rasades de vodka. Je m’abstins. Je me sentis soudain mal à l’aise dans cette discussion.

  • Tu veux laisser une trace ?
  • J’ai commencé à y penser.
  • Depuis longtemps ?
  • Depuis ce matin.
  • T’as eu une matinée difficile ?
  • Les matinées sont toujours faciles, du moment que tu vis inutilement. Chez un être normal, une matinée doit être à la limite du supportable. Donc, non : j’ai eu une matinée classique. J’ai rencontré un papi. Je veux mettre ma piaule en location, et il m’a pris la tête.

J’étais éberlué. Bingo habitait dans un très beau deux-pièces dans le pâté de maisons jouxtant le mien. Il l’avait hérité de sa grand-mère et, pour un historien de vingt-cinq ans dégringolé au rang de sous-directeur d’une société futile, une telle habitation doit être aux confins du rêve.

  • Tu veux dire que tu mets ton appart’ en location ?
  • Non, mais il y aurait la possibilité de louer juste une chambre.
  • Pour que quelqu’un vienne habiter avec toi ? Mais t’as pas besoin de ça !
  • Je vais t’expliquer : je rentre chez moi et y a le papi qui se promène dans la cour. Attention : bien sapé, veston, lunettes et canne. Il me voit et me demande : « Jeune homme, vous ne sauriez pas si, par hasard, quelqu’un n’aurait pas mis son appartement à louer dans cette résidence ? » Au début, j’ai même pas fait gaffe, et puis je me suis dit que j’allais quand même vérifier. J’ai réfléchi et me suis demandé si j’allais pas lui proposer le mien, mais, en fait, le papi, il a besoin de l’appart’ que quelques heures par jour. De ce que j’ai compris il est marié, mais il s’est entiché d’une autre. Visiblement, l’hôtel c’est trop cher, et mon appart’ c’est exactement ce qu’il cherche.
  • Il a dit tout ça ?
  • C’est moi qui ai demandé : « C’est à cause d’une gonzesse ? » Il a dit oui. Et vu qu’elle vient dans le coin souvent, c’est pratique pour tout le monde. Il m’a demandé de pas en parler.
  • T’en parles pas du tout, à ce que je vois.
  • Fais pas comme si t’étais de la résidence. Et, à part toi, personne sait. Mais tout le monde se demande de qui s’est entiché le papi. Bref, je me suis dit que j’allais lui louer une chambre dans la journée : ça me fait toujours du fric en plus, et en prime je rends heureux le papi. Je vais pas quitter mon job tout de suite. On a bu un coup ensemble, sans forcer, on s’est mis d’accord et, comme dit mon chef : « c’est du win-win ».
  • Mais pourquoi tu me parles d’une trace à laisser, finalement ?

Bingo se renfrogna, comme si je lui avais soudain rappelé un rendez-vous chez le dentiste.

  • On s’est mis à discuter de tas de trucs avec le papi dans ma cuisine quand je lui ai fait visiter l’appart’. C’était un scientifique soviétique. Tout ça a disparu corps et biens, évidemment, mais il y a quelque part une usine avec un truc qui fonctionne encore et qu’il a lui-même inventé. De ce que j’ai compris, le bazar en question survivra au papi, à toi et moi, vu que, depuis l’époque, rien n’a bougé dans cette usine. Et donc il est tout fier d’avoir, en plus de ses enfants, laissé une trace. Mais moi, je vais laisser quoi ? Ce serait déjà bien que je laisse des gosses, mais pour le reste, vu la situation actuelle, ce sera une trace du genre piqûre de moustique : un truc plutôt bref, mais qui fait chier. Mais je me suis dit qu’il y avait une solution. Si, dans l’Au-delà, j’ai pas besoin de trace, dans ce monde-ci je vais bien trouver quelque chose sur quoi je peux m’entendre avec moi-même. Sauf s’il s’avère que même dans l’autre monde le grand-père à la barbe blanche m’apparaît avec ses questions désagréables, alors comment faire pour vite laisser une trace ? C’est pour ça que je suis tendu depuis ce matin. Demain, je pense même que je vais pas aller bosser à cause de ça.

J’ai immédiatement décidé de ne surtout jamais rencontrer de papis comme celui-ci. Ça vous fiche en l’air une vie toute tranquille. On s’est néanmoins croisés un jour. Et ces minutes restent à jamais gravées dans ma mémoire.

Comme vous l’imaginez, Bingo loua finalement une de ses chambres au papi à la vie dissolue. Boris s’y adonnait à l’amour deux-trois fois par semaine, le plus souvent à la même heure. Il prévenait de ses visites et laissait les lieux dans un état de rangement idéal. Il nous arriva même d’avoir parfois honte de notre propre indiscipline et de notre propension au bazar. Nous savions que le papi était passé à la vue des tasses récurées, parfois d’un verre à pied lavé, de nouveaux aliments dans le frigo et des rideaux ouverts dans la cuisine. Mais ce qui nous intéressait le plus était de savoir qui était l’heureuse élue. Parce que quand même : une canne, des lunettes… et trois fois par semaine ! Nous ne nous abaissâmes pas à établir une discrète surveillance, mais le destin résolut la question de lui-même.

Boris était d’un pédantisme achevé et, s’il avait dit qu’il quitterait les lieux à six heures, on pouvait entrer dans l’appartement désert dès six heures et une minute. Le sujet des traces à laisser dans l’histoire nous avait bien rapprochés, Bingo et moi, et nous troquions de plus en plus souvent le pub contre sa cuisine ou la mienne. Et un jour, disons à six heures trente, nous allâmes chez lui, sachant que le papi avait dû partir une demi-heure plus tôt. Une jolie jeune femme d’une trentaine d’années pénétra sous le porche avec nous, sans signe distinctif particulier, qu’on qualifierait de passante. On grimpa l’escalier et on s’aperçut qu’on se dirigeait vers le même appartement. Impossible d’imaginer une scène plus muette.

Nous nous mîmes alors à étudier impudemment l’objet de l’amour de notre locataire. Non, mais vraiment top, finalement. Et surtout, aucune gêne affichée. Même son visage n’exprima rien quand on se retrouva face à la porte. On voulait déjà repartir en se disant que Roméo avait dû se tromper dans les horaires, mais nous n’en eûmes pas le temps. La porte s’ouvrit. Boris avait la chemise déboutonnée. Il était tout blême et semblait être au supplice.

  • Ma petite Vera, merci d’être venue. Les garçons, désolé d’être encore là. Dès que j’aurai eu ma piqûre, je m’en irai. Pardonnez-moi, mais je ne me suis pas senti bien. Passez dans la cuisine.

Boris était tout seul. Un seul verre d’eau trônait sur la table.

  • Boris, un jour ça vous tuera. Combien de fois vous ai-je répété que vous ne deviez pas faire ça ! Vous êtes trop vieux pour ce genre d’émotions.

Nous aussi avions trouvé que l’inventeur ne paraissait pas au mieux de sa forme. Et qu’il serait temps d’interrompre cet amour. Nous décidâmes alors de le remettre d’aplomb en attendant que la piqûre arrive pour le ramener de l’autre monde vers celui-ci.

Vera prit des comprimés, sortit son ustensile pour prendre la tension, une seringue et emmena le papi dans la chambre à coucher. Ils revinrent rapidement.

  • Boris, vraiment, ça suffit. Je vous l’interdis, en tant que médecin, mais aussi en tant qu’amie. Vous allez finir par mourir là, tout consumé, alors qu’elle a encore besoin de vous. Un jour, les choses rentreront dans l’ordre.

Boris baissa la tête.

  • Laisse-moi encore une dernière fois, et je m’en vais…

Il s’approcha de la fenêtre, resta immobile cinq bonnes minutes, les yeux fixés vers la cour sans que je comprenne ce qu’il pouvait y trouver de si intéressant.

Je posai la question à mi-voix à Vera :

  • Que regarde-t-il ?
  • Puis-je le dire, Boris ?

Le papi nous regarda d’un air où le bonheur et le malheur se confondaient et lui donna la permission :

  • Oui, maintenant c’est possible. De toute façon, je vais quitter la ville.
  • Sa petite-fille joue en bas, dans la cour de la maternelle. Il vient la voir. Le divorce de ses parents a eu pour conséquence que les grands-parents n’ont plus accès à leur petite-fille, seulement en présence d’huissiers de justice, et sa mère passe son temps à inventer des raisons pour annuler ces rencontres. Donc lui vient ici tout le temps. Il reste assis là des heures à la regarder…

Jamais auparavant je n’avais entendu battre mon cœur. Il battait dans le moindre de mes vaisseaux. Et la honte qui montait… Une honte aussi stupide que térébrante. Je n’y tins plus :

  • Boris… Mais pourquoi… Mais c’est… C’est si douloureux…

Boris jeta un dernier regard dans la cour, enfila son veston, nous regarda avec chaleur et métamorphosa mon monde :

  • Comment vous appelez-vous ?
  • Sacha.
  • C’est douloureux, Sacha, de regarder par une fenêtre vide, mais regarder par celle-ci est tout simplement un supplice. Au revoir, les garçons. Vera, raccompagnez-moi jusqu’au métro.

Boris sortit de l’appartement et n’y revint jamais.

Bingo resta longtemps silencieux, puis exprima ce que ma tête retenait : « Mais qu’est-ce que vous faites, bande de salauds, qu’est-ce que vous faites… » Chaque fois que je traverse cette cour, je lève les yeux vers la fenêtre. Elle me semble flamboyer comme flamboie la chevelure des petits enfants courant dans le soleil brûlant de l’été. Ils ne savent pas d’où provient cette chaleur. Et peu leur importe. Il fait chaud, et c’est bien comme ça.

Quant au soleil… Tôt ou tard le soleil s’enflammera en tentant de nous réchauffer.
Перевод Joel Chapron