DÉCIMATION SUR LE STYX
PREMIÈRE PARTIE
Robert était en train de se frotter les poignets, endoloris par les menottes, en se demandant bien qui voulait le voir lorsque la porte s’ouvrit : un grand échalas à lunettes portant une barbe comme celle de Trotski, revenue à la mode après la renaissance des idées communistes à la fin du siècle, pénétra dans la salle d’interrogatoire. Robert, tout en s’informant de l’âge de l’échalas, misa tout sur le chiffre quarante-quatre.
Robert sourit. Il fut, en premier lieu, attendri par le fait que de si hauts fonctionnaires des Services spéciaux de l’idéologie aient pensé à se faire appeler « instructeur », puis, en second lieu, ravi de constater un tel professionnalisme dans les préparatifs. Il décrypta ses pensées en un éclair.
Keyfl lui répondit avec une indifférente bienveillance :
Robert avait, bien sûr, entendu parler de cette île étrange non loin de l’Antarctique qui s’était débarrassée de la glace après un nouveau réchauffement. Le trou qui s’était formé dans la couche d’ozone juste au-dessus d’elle semblait avoir été dessiné en proportion de ses relativement petites dimensions. Ces soixante-quinze kilomètres sur soixante-quatre de terre finalement très féconde, qui s’était libérée de sa gigantesque couche d’eau gelée depuis des millénaires et qu’avaient judicieusement ensemencée des scientifiques, ce trou dans la couche d’ozone les avait transformés en à peine vingt ans en un véritable jardin botanique, composé qui plus est de différentes zones climatiques compte tenu de son relief montagneux. De plus, les scientifiques avaient découvert sur cette île des bactéries jusqu’alors inconnues, ainsi que d’autres micro-organismes, ce qui induisait que toute visite du Styx s’accompagnait inévitablement d’une procédure complexe de désinfection. Tout le monde avait peur de rapporter sur la Grande Terre des miasmes inconnus.
Robert commença à se balancer sur sa chaise.
Robert répondit sur le même ton satirique :
Le scientifique qui, selon le tribunal, avait sauvagement assassiné sa femme commençait à vraiment plaire au Sergent recruteur.
Le Sergent recruteur choisissait chaque fois une tactique individualisée pour aborder le sujet principal de la discussion. Robert avait raison : cette option permettant de commuer la peine capitale en une vie sur une île plutôt sympathique, à ce qu’on disait, bien qu’elle fût isolée et non sans danger, paraissait à la société bien trop charitable et, par voie de conséquence, injuste. Pourtant, les scientifiques claironnaient partout qu’il fallait impérativement entamer les préparatifs de l’évacuation ainsi que l’étude du Styx, que bon nombre d’entre eux considéraient comme le prototype de ce à quoi seraient confrontés les potentiels migrants, notamment pour tout ce qui avait trait à l’adaptation à un nouveau micro-monde.
L’instructeur continua sa leçon.
Robert garda son calme et répondit par des calculs :
Robert avait raison. Il existait, dans l’armée romaine, un moyen de châtier les gens : dans chaque détachement refusant d’avancer, un soldat sur dix était exécuté.
Le Sergent recruteur répondit froidement avec un petit sourire caustique :
Robert admit que Keyfl plongeait vraiment dans les tréfonds de ce qui constitue l’être humain. Cette pensée si évidente de l’horreur de la décimation n’était curieusement pas venue à l’esprit de Robert. Mais il ne voulait pas encenser l’Instructeur. Il demanda juste :
Les intonations du Sergent recruteur rappelaient celles d’une guide touristique d’un bled de province. Robert, une fois l’édifiant récit de son avenir terminé, demanda :
Robert comprit tout cela et reconnut une fois de plus le professionnalisme de la Direction du châtiment.
De petites étincelles fusèrent dans les yeux du Sergent recruteur.
Robert se souvint d’un compagnon de cellule, récemment conduit à l’exécution de sa sentence et protestant lui aussi de son innocence, et répondit :
DEUXIÈME PARTIE
Sept ans après cette conversation, Robert entra dans la pièce affectée aux communications sur le Styx. L’instructeur Keyfl le regardait depuis l’écran : ce dernier n’a pas changé, si ce n’est qu’il a un peu vieilli.
Robert se figea, interdit.
Les muscles du visage de Robert se contractèrent imperceptiblement. Il répondit, après plusieurs secondes qui lui parurent bien longues :
Keyfl nota quelque chose dans son carnet. Il continua.
Robert voulut répondre que Keyfl pouvait fort bien comprendre ce que c’est que de jouer à la roulette russe, mais il s’abstint. La réponse qu’il fit ressemblait à celles qu’on donne lors d’un examen :
Robert réfléchit. Il tourna le regard sur le côté. Il lui avait semblé que la douleur s’était éteinte, mais il n’en était rien.
Keyfl sembla vouloir creuser la question, mais ne le fit curieusement pas.
Finalement, Robert regarda longuement son Sergent recruteur, puis, après un long silence, demanda :
Les maxillaires de Robert s’agitèrent soudain.
Robert demanda sèchement :
Robert se tut.
TROISIÈME PARTIE
Pour la première fois depuis, non pas le début de cette conversation, mais depuis fort longtemps, Robert perdit la maîtrise de soi. Son indifférence parfois réelle, parfois feinte disparut aussitôt. Il dit à voix très basse, comme s’il avait peur de réveiller avec sa question quelque chose dans l’au-delà :
Ce temps permit à Keyfl de se faire de plus en plus enjoué.
Robert n’en avait aucune. Effectivement, deux ans après leur arrivée sur le Styx, l’un des cyber-maîtres-chanteurs – dont la mauvaise blague avait coupé l’électricité de l’hôpital de Los Angeles en mettant en route les générateurs de réserve (d’où les victimes) – avait annoncé au conseil de l’île qu’il savait comment pénétrer dans le système de contrôle et embobiner le Satellite. Ou plutôt il affirmait qu’il savait, mais qu’il fallait impérativement vérifier sur pièce, ce qui, indéniablement, pouvait se terminer par la mort de tous les habitants. La majorité avait voté pour que soit tenté l’arrêt de la décimation qui maintenait les habitants du Styx dans la peur, acceptant qu’ils meurent tous dans le cas contraire. Jamais sur le Styx n’avait régné un tel silence que lorsqu’ils attendaient de savoir si le Satellite se ferait avoir. La terreur terrassa l’un de colons qui regardaient le ciel, et nombreux furent ceux qui pensaient que c’était la première victime, mais... Le piratage réussit. Le Styx devint libre. Mais comment l’Égyptien l’avait-il appris restait incompréhensible pour Robert.
Robert, complètement abattu, répondit dans un râle :
Keyfl sentit du désespoir dans le ton sur lequel Robert avait répondu.
Robert ne répondit pas immédiatement.
Keyfl rappela au colon ces classiques experts en tortures qui savent très exactement où enfoncer une longue aiguille bien effilée.
Keyfl trempa un autre gâteau sec dans sa tasse, attendit quelques instants, le ressortit et croqua dans la pâte toute ramollie.
Pour la première fois depuis leur toute première conversation, Keyfl cessa de sourire et prit son air le plus sérieux.
Pendant que Robert essayait de comprendre si Keyfl avait deviné que c’était lui, le seul à avoir choisi de vivre sans Bonheur ou bien si on le lui avait vraiment rapporté, celui-ci se frappa le front :
Robert se souvint de son ami, un jeune Russe rigolo qui voulait partir avec les refuzniks, mais on lui avait demandé de rester quelques jours de plus pour aider les colons à en finir avec la technique.
Keyfl se leva, laissant ainsi entendre que l’audience était terminée, et ajouta :
Robert était en train de se frotter les poignets, endoloris par les menottes, en se demandant bien qui voulait le voir lorsque la porte s’ouvrit : un grand échalas à lunettes portant une barbe comme celle de Trotski, revenue à la mode après la renaissance des idées communistes à la fin du siècle, pénétra dans la salle d’interrogatoire. Robert, tout en s’informant de l’âge de l’échalas, misa tout sur le chiffre quarante-quatre.
- Quarante, mon ami, quarante. Je m’appelle Keyfl, instructeur Keyfl, pour être plus précis. Du Département des idées.
Robert sourit. Il fut, en premier lieu, attendri par le fait que de si hauts fonctionnaires des Services spéciaux de l’idéologie aient pensé à se faire appeler « instructeur », puis, en second lieu, ravi de constater un tel professionnalisme dans les préparatifs. Il décrypta ses pensées en un éclair.
- Vous paraissez plus âgé, Monsieur Keyfl. Il s’agit bien là d’un prénom égyptien, n’est-ce pas ?
- Tout à fait, mais appelez-moi plutôt « instructeur » ou tout simplement « Keyfl ». Robert, mon bon ami, j’ai une bonne nouvelle vous concernant.
- Il ne peut y avoir qu’une seule bonne nouvelle : celle de me savoir blanchi, car je ne l’ai pas tuée.
Keyfl lui répondit avec une indifférente bienveillance :
- Heureusement ou malheureusement pour moi, il n’est pas de mon ressort de savoir si vous avez tué quelqu’un ou non. Il est, en revanche, incontestable que vous êtes condamné à la peine capitale et qu’il y a moyen de l’éviter. Ne voulez-vous pas savoir comment ?
- Si vous êtes venu ici, cela sous-entend que vous-même voulez que je l’apprenne.
- Bien vu, fit Keyfl en plissant les yeux. Nous réunissons une équipe pour aller sur le Styx. Ou plutôt non pas une équipe, mais toute une ville nouvelle.
- Le Styx ? Vous voulez dire le Styx ?
Robert avait, bien sûr, entendu parler de cette île étrange non loin de l’Antarctique qui s’était débarrassée de la glace après un nouveau réchauffement. Le trou qui s’était formé dans la couche d’ozone juste au-dessus d’elle semblait avoir été dessiné en proportion de ses relativement petites dimensions. Ces soixante-quinze kilomètres sur soixante-quatre de terre finalement très féconde, qui s’était libérée de sa gigantesque couche d’eau gelée depuis des millénaires et qu’avaient judicieusement ensemencée des scientifiques, ce trou dans la couche d’ozone les avait transformés en à peine vingt ans en un véritable jardin botanique, composé qui plus est de différentes zones climatiques compte tenu de son relief montagneux. De plus, les scientifiques avaient découvert sur cette île des bactéries jusqu’alors inconnues, ainsi que d’autres micro-organismes, ce qui induisait que toute visite du Styx s’accompagnait inévitablement d’une procédure complexe de désinfection. Tout le monde avait peur de rapporter sur la Grande Terre des miasmes inconnus.
- Tout à fait, acquiesça Keyfl, comprenant que l’enrôlement ne serait guère difficile. L’idée a germé d’utiliser le Styx comme lieu d’entraînement pour un potentiel déplacement de populations sur d’autres planètes analogues à la Terre.
- On en a donc trouvé ?, demanda Robert d’un ton bourru, lui qui était habitué à s’intéresser au moindre détail comme tout bon spécialiste de la biotechnologie qui se respecte.
- Vous n’avez pas d’autres questions ?, demanda le Sergent recruteur avec un petit sourire en coin.
- Si. Vous voulez trucider combien de personnes pour comprendre si les bactéries qui se sont infiltrées sur le Styx sont dangereuses ou non et ce que vont provoquer chez l’homme les radiations ? Car il y a bien un trou juste au-dessus, n’est-ce pas ?
- Pourquoi tout de suite « trucider » ? Je suis d’accord : nous avons également pour but d’étudier le Styx, mais ce n’est pas le but premier. Ce que nous voulons vraiment comprendre, c’est s’il est possible de débarquer sur une autre planète plusieurs dizaines de milliers de personnes de nationalités différentes, d’en faire en dix ans un lieu tout à fait vivable et quelque chose qui ressemblerait à une « communauté ». Vous serez 4 987, les « Meilleures Personnes » de la planète. On a réuni tous les assassins – sauf si, bien sûr, le temps qu’on se prépare, il ne se trouve pas un nouveau prétendant à la peine capitale.
Robert commença à se balancer sur sa chaise.
- Ne partent donc sur cette île que les condamnés à mort, ce qui veut dire uniquement des hommes ?
- Absolument. Notre société interdit de tuer des femmes. C’est très sexiste. Ce qui nous réjouit, c’est que, dans ce détachement, on a des représentants de presque tous les métiers indispensables à un fonctionnement autonome. Les assassinats ne sont aucunement liés à l’âge ou à l’activité de ceux qui les commettent. On vous donnera presque tout ce dont vous aurez besoin pour vivre normalement, des matériaux de construction et des scanners médicaux et leur robot à des sex machines de couleurs différentes – y compris celles éthiquement répréhensibles, ajouta-t-il, espiègle, pour bien faire comprendre qu’il était très au fait des déviances psychiques. Et dix années sans aucun contact avec la Terre. Vraiment aucun. Dans les deux sens.
Robert répondit sur le même ton satirique :
- C’est juste un centre de cure, en fait. Une île sans nanas et tous les habitants sont brindezingues. Il est où, le loup ? Faut que je vende mon âme, c’est ça ?
Le scientifique qui, selon le tribunal, avait sauvagement assassiné sa femme commençait à vraiment plaire au Sergent recruteur.
- Mais qui a besoin d’âmes, aujourd’hui, Robert ? Il n’y a plus personne pour les racheter. On a bien cherché, mais on n’a nulle part où les conserver. Néanmoins, vous avez raison. À une nuance près, une broutille qui ne compte même pas d’un point de vue mathématique.
Le Sergent recruteur choisissait chaque fois une tactique individualisée pour aborder le sujet principal de la discussion. Robert avait raison : cette option permettant de commuer la peine capitale en une vie sur une île plutôt sympathique, à ce qu’on disait, bien qu’elle fût isolée et non sans danger, paraissait à la société bien trop charitable et, par voie de conséquence, injuste. Pourtant, les scientifiques claironnaient partout qu’il fallait impérativement entamer les préparatifs de l’évacuation ainsi que l’étude du Styx, que bon nombre d’entre eux considéraient comme le prototype de ce à quoi seraient confrontés les potentiels migrants, notamment pour tout ce qui avait trait à l’adaptation à un nouveau micro-monde.
L’instructeur continua sa leçon.
- Voici de quoi il retourne. Selon les calculs, pour l’installation d’une colonie pleine et entière et pour l’étude du Styx sur une population représentative, il faut au moins quatre mille personnes – cinq mille, idéalement. Le gouvernement a lancé un appel aux volontaires et, à notre grande surprise, nous avons découvert le peu d’intérêt que suscite cette mission visant au salut de l’humanité. Quelques rares activistes aventuriers ont d’emblée mis sur la table la question des assurances et des compensations et nous avons compris que, si nous entamions des négociations avec ce genre de « terroristes », nous ne pourrions plus jamais appâter qui que ce soit pour aller dans l’espace.
- Peut-être n’est-ce pas la peine, d’ailleurs. Autant s’occuper de la Terre d’abord, l’interrompit Robert.
- Trop tard. Et d’ailleurs on a fini par trouver plusieurs volontaires. Vous ne me croirez pas, mais ce sont majoritairement des hommes mariés depuis leur tendre jeunesse. Mais, durant les tests psychologiques, l’intelligence artificielle a détecté chez chacun d’eux l’envie de divorcer sans arriver à en trouver la force. Nous avons effectué un travail sur chacun, ils ont tous divorcé et ont immédiatement retiré leurs candidatures. On s’est retrouvés dans une impasse. Je vous le dis comme à un ami : le projet a été interrompu, ce qui a mis en émoi les masses populaires pressentant l’échec. Des moyens ont été dépensés pour faire de cette île un lieu paradisiaque – au vu de la nature exubérante ; on a convaincu tout le monde que c’était le premier pas d’un long chemin... Et on s’aperçoit soudain qu’il n’y a personne qui souhaite y vivre.
- Les gens aujourd’hui, vraiment ! Personne pour se sacrifier, dit Robert avec un petit rictus.
- Exactement ! Égoïsme à tous les étages ! On a même été chercher derrière les fagots une loi jamais votée permettant le clonage des êtres humains, mais c’est là qu’un fonctionnaire de la Direction du châtiment s’est dit qu’on pouvait pour cette expérience utiliser les condamnés à mort, c’est-à-dire les gens comme vous. On a lancé l’idée sur le Net, et, au vu de l’enthousiasme suscité, on s’est attelés à la légalisation de tout ça, mais, au même moment, quelqu’un dans l’océan du Net a dit que l’absence de châtiment des meurtriers conduirait à la commission de nouveaux meurtres. Les parents de victimes se sont aussi immédiatement élevés contre cette idée, les défenseurs des droits leur ont emboîté le pas et ont évidemment trouvé là du grain à moudre. Selon eux, le droit à la mort ne peut pas être retiré et remplacé par une douloureuse expédition et une non moins douloureuse existence sur le Styx.
- Ça veut donc dire que quelqu’un se soucie de mes droits. Et qu’avez-vous donc imaginé ?
- Nous rien. C’est l’IA. L’Esprit suprême. On a inclus une condition sine qua non : personne ne peut échapper au châtiment.
- À la Direction du châtiment ou bien au châtiment lui-même ?, dit Robert en rassemblant ses forces pour être ironique, ce qu’apprécia à sa juste valeur le Sergent recruteur.
- Dommage que vous soyez un assassin – pardon, que vous soyez reconnu coupable d’assassinat. Je vous assure, Robert, que, si vous étiez en liberté, je vous aurais pris avec moi. Je crois que vous avez été en stage en Égypte, or, moi, j’en reviens. On aurait fait du bon boulot ensemble. Puis le Sergent recruteur se débarrassa en un instant de toutes les marques de sympathie qu’il avait montrées au prisonnier et délivra sa condition sine qua non : Impossible de se soustraire à la Direction du châtiment, mais, pour ce qui est de ne pas échapper au châtiment lui-même, un colon sera exécuté chaque semaine. Par tirage au sort. Pendant dix ans. Ensuite, tous les survivants seront libérés. C’est ça, la petite nuance.
Robert garda son calme et répondit par des calculs :
- Vous avez dit que nous serions cinq mille, ce qui veut dire que seront exécutés environ cinq cent vingt personnes en dix ans. Un sur dix ? Une décimation ?
- C’est fou, toutes ces connaissances que vous avez, dit Keyfl en souriant.
Robert avait raison. Il existait, dans l’armée romaine, un moyen de châtier les gens : dans chaque détachement refusant d’avancer, un soldat sur dix était exécuté.
- Je lis beaucoup en prison. Comment comptez-vous faire appliquer la discipline de l’exécution du châtiment ? Une fois qu’on aura massacré les matons, qui ira sur le Styx vérifier que votre châtiment est dûment infligé ?
Le Sergent recruteur répondit froidement avec un petit sourire caustique :
- Un jour, vous vous rappellerez cette conversation, Robert, et vous comprendrez l’inanité de votre question, mais, pour le moment, voici ma réponse : il n’y aura pas de matons.
- Comment cela ?
- D’après vous, Robert, quel était le sens premier de la décimation ?
- Étonnez-moi.
- La sentence était exécutée par les soldats du détachement de la victime. C’étaient les amis, les frères d’armes qui s’entre-tuaient. N’est-ce pas là un fameux châtiment ?
Robert admit que Keyfl plongeait vraiment dans les tréfonds de ce qui constitue l’être humain. Cette pensée si évidente de l’horreur de la décimation n’était curieusement pas venue à l’esprit de Robert. Mais il ne voulait pas encenser l’Instructeur. Il demanda juste :
- Comment nous obligerez-vous à faire ça ?
- Une puce avec un numéro individuel sera implantée dans chacun des colons. La puce sera à la fois une puce tueuse et un capteur de l’état général de la personne pour des recherches ultérieures. En plus des sex machines et autres joyeusetés de la civilisation, nous vous donnerons une petite boîte, un système de contrôle du châtiment pourvu d’un générateur de nombres aléatoires ainsi que d’émetteurs, plus un cerveau. Vous pouvez poser ce générateur bien en vue, vous pouvez même lui dresser un autel. Et la loterie a lieu une fois par semaine : le générateur détermine pour qui a sonné l’heure, l’un d’entre vous appuie sur le bouton et la puce exécute le châtiment. La puce transmet un signal à la boîte indiquant la cessation de toute activité humaine et le système envoie un code ad hoc au satellite. Si le signal n’arrive pas, tout le monde meurt. Le satellite est en permanence en orbite au-dessus du Styx. Curieux schéma de travail, vous en conviendrez. Le générateur est programmé pour foudroyer, une fois par semaine, tous les colons via leurs puces. Il est capital que le signal bloquant provienne de la puce dont le générateur a choisi le numéro. Sinon, je vous connais !, bande d’assassins, vous vous feriez justice vous-mêmes. Alors que là vous épargnez toutes les vies au prix d’une seule par semaine.
Les intonations du Sergent recruteur rappelaient celles d’une guide touristique d’un bled de province. Robert, une fois l’édifiant récit de son avenir terminé, demanda :
- Vous faites confiance à la technique ? Mais si jamais quelque chose casse, que le signal n’arrive pas ?
- C’est aux gens que je ne fais pas confiance. Si quelque chose casse, le châtiment sera de toute façon exécuté.
- Ou pas, répliqua Robert en essayant de le piquer au vif par la logique de sa version, mais le Sergent recruteur secoua la tête, condescendant.
- Si, si, mon cher, il le sera. Le châtiment, c’est comme la gravitation : irrévocable et indifférent. Simplement, l’homme ne comprend pas toujours ce qu’est précisément un châtiment. Alors ? Irez-vous là-bas ou bien formulerez-vous une dernière volonté ?, demanda Keyfl en s’emportant, mais tout en gardant une certaine sollicitude.
- Pourquoi dernière ?, demanda le prisonnier sans comprendre ce que son interlocuteur entend par là.
- Vous êtes, je crois, condamné à la peine capitale, à moins que je me sois trompé d’adresse ?
- Effectivement, mais, selon la loi, la sentence ne peut pas être exécutée avant cinq années suivant sa prononciation. Robert commença à pressentir une infamie concoctée par le pouvoir, représenté céans par le maigrelet Sergent recruteur dont l’excès de gaieté détonnait au vu des circonstances et des détails de la conversation.
- Auparavant, c’était le cas. Mais vous avez un train de retard : un amendement a été voté sur l’exécution immédiate de la sentence, ce qui, d’ailleurs, me fait penser à une mauvaise nouvelle. Je vais être franc : nous sommes fatigués de nous battre avec les défenseurs des droits. On a remis en service la potence. Il serait prouvé que c’est la mort la plus rapide.
Robert comprit tout cela et reconnut une fois de plus le professionnalisme de la Direction du châtiment.
- Quelle efficacité ! Mais laissez-moi deviner : la mort est rapide si la nuque se brise d’emblée, mais, si ce n’est pas le cas, elle n’est donc pas rapide et c’est vous qui, bien sûr, assurez alors la rapidité de l’exécution.
De petites étincelles fusèrent dans les yeux du Sergent recruteur.
- Robert, mais pourquoi, diable avez-vous assassiné votre femme ? Hein ? Pourquoi ? Un tel cerveau qui va nous quitter pour le Styx... Alors, que dites-vous de cette expédition ? Vous êtes d’accord ?
- Je ne l’ai pas tuée. Mais, a priori, oui, je vais sur le Styx, dit Robert en souriant à ce talentueux interlocuteur.
- Parfait. Robert, nous avons un État de droit et je suis donc obligé de vous dire que je vous ai menti à propos de la suppression des cinq années et de la remise en service de la potence. Mais, allez savoir : peut-être cette remarquable idée que j’ai émise viendra-t-elle un jour à l’esprit de nos instances dirigeantes... Et ces cinq années avant votre potentielle mise à mort passeront vite. C’est pourquoi je vous repose la question à des fins d’enregistrement et de signature : êtes-vous d’accord ?
Robert se souvint d’un compagnon de cellule, récemment conduit à l’exécution de sa sentence et protestant lui aussi de son innocence, et répondit :
- Vous allez me manquer sur le Styx. Peut-être me passerez-vous un coup de fil quand j’y serai ?
- Il n’y a pas de communications du tout. Sinon, c’eût été avec plaisir.
- Dommage. Et, au fait : si un colon meurt de mort naturelle ou bien s’enfuit ?
- Il ne s’enfuira pas. Primo, impossible de s’enfuir d’une île. Deuxio, il a une puce. Cette puce délimite le territoire. S’il meurt, ça ne compte pas. Pureté du châtiment. Signez, s’il vous plaît, et vous pourrez ainsi commencer à vous sentir partie prenante du salut de l’humanité.
- De quoi doit-elle se sauver ?
- Il suffit qu’il y ait des sauveteurs pour que l’Apocalypse advienne, répondit, en paraphrasant l’aphorisme, le prolongateur des traditions de son auteur après avoir scanné la signature.
DEUXIÈME PARTIE
Sept ans après cette conversation, Robert entra dans la pièce affectée aux communications sur le Styx. L’instructeur Keyfl le regardait depuis l’écran : ce dernier n’a pas changé, si ce n’est qu’il a un peu vieilli.
- Comme si c’était hier, n’est-ce pas, Robert ? Comment allez-vous ?
- Je suis vivant, c’est déjà pas mal. Vous aviez dit « dix ans sans droit de communiquer », or ça ne fait que sept ans. Que s’est -il passé ?
- J’ai eu envie de papoter. Et puis j’ai des nouvelles. Mais puis-je d’abord vous poser plusieurs questions à propos du Styx ? Vous êtes quand même un scientifique, un observateur professionnel.
- Allez-y.
- Je vais droit au but. Racontez-moi comment se passait la mise à mort.
- Banalement. Une fois la puce activée, l’homme tombait. Même s’il tenait déjà à peine sur ses jambes, les genoux tremblants – à quelques rares exceptions près. Bien que vous ayez rassemblé toutes les têtes brûlées que la Terre ait portées, leurs nerfs lâchaient quand même et beaucoup, soyons clairs, avaient peur du Jugement dernier. Et il n’y avait aucun prêtre, vu que le seul qui ait été là avait été exécuté dès la deuxième semaine – même si on avait appris ce qui lui avait valu cette condamnation, ce qui nous donnait moyennement envie de nous confesser auprès de lui. Ce qui fait qu’il n’y avait rien de particulièrement notable dans cette mort. Personne ne se tordait dans de terribles convulsions. Les hommes mouraient dignement. Or, c’est ça qui est important. Les potences, les tabourets, tout ça fait honte et manque d’attrait.
- Je parle plutôt de la cérémonie, pour le reste je suis plutôt au courant, précisa Keyfl.
- Ah, ça. Plutôt simple, la cérémonie, comme tout le reste sur le Styx. 19 h 00. L’enchaînement est clair : la personne arrivait d’elle-même – elle était la plupart du temps déjà dans la foule. Elle remplissait les papiers. Puis sa dernière volonté. Là, ça dépendait des gens : moi, j’ai toujours su que je fumerais un joint. Ensuite la personne montait sur l’estrade. Le technicien – c’est comme ça qu’on appelait le bourreau – entrait le numéro de la puce, appuyait sur le bouton et l’homme tombait. Les colons attendaient encore un petit moment en se regardant, au cas où le satellite s’emmêlerait les pinceaux et déciderait de tous nous buter. Et puis c’est tout.
- Vous avez dit que presque tout le monde venait. Ils venaient voir ?
Robert se figea, interdit.
- Non, tout le monde venait faire ses adieux. Il n’y avait rien à voir, c’est juste quelqu’un qui s’effondre. Les gens sur le Styx avaient déjà bien vu des morts tomber, vu qu’ils avaient tous été condamnés pour assassinat – et, pour certains, des dizaines d’assassinats. C’est vous que ça intéresserait de voir quelqu’un mourir, mais nous, on venait faire nos adieux à un camarade et aussi pour deux-trois autres raisons, dit Robert, énigmatique.
- Je comprends.
- Vous comprenez vraiment ?, demanda Robert, intéressé.
- Je pense que oui. Vous veniez chercher de la jouissance. C’est bien ça, non ?
Les muscles du visage de Robert se contractèrent imperceptiblement. Il répondit, après plusieurs secondes qui lui parurent bien longues :
- Vous n’êtes pas « instructeur » pour rien. Oui. Une jouissance de masse. Il ajouta après un temps : La mort est passée tout près. Elle m’a épargné. Elle nous a épargnés.
Keyfl nota quelque chose dans son carnet. Il continua.
- Écoutez, vous étiez cinq mille, vous aviez donc une chance sur cinq mille de mourir à chaque fois. C’est moins que de mourir à cause des radiations ou des microbes. Combien de gens sont morts à cause d’eux ? Deux cents durant la première année. Or, là, cinquante-deux seulement. Il n’y avait rien à craindre. Et je vais aussi vous dire, Robert, et vous en conviendrez : ceux qui étaient sur le Styx n’avaient pas froid aux yeux. Était-ce vraiment si terrible ?
Robert voulut répondre que Keyfl pouvait fort bien comprendre ce que c’est que de jouer à la roulette russe, mais il s’abstint. La réponse qu’il fit ressemblait à celles qu’on donne lors d’un examen :
- Oui, c’était effectivement terrible. Une mort aléatoire est toujours terrible, surtout si elle doit advenir au moment présent. Cette attente peut rendre fou n’importe qui. Je suis sûr que vous le savez déjà, mais je vais vous rafraîchir la mémoire. Au premier siècle avant Jésus-Christ, le dictateur Sylla introduisit la proscription : il établit des listes d’indésirables qui étaient tués sur-le-champ, car ces personnes étaient hors la loi et une prime était offerte à qui leur ôterait la vie. Les listes étaient affichées dès potron-minet et ton propre esclave, voire ton propre fils, pouvait te trucider dans les heures qui suivaient. Se retrouver dans cette liste pouvait être qualifié, dans une certaine mesure, d’aléatoire – c’est clair que c’étaient majoritairement des ennemis de Sylla –, mais, comme il en va souvent lors des répressions, les gens se mettaient à régler leurs comptes personnels. Bref, Rome comptait à l’époque près d’un million d’habitants. Le bilan de la terreur de Sylla, en fonction de sources différentes, va de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers de victimes, mais, à en croire les chroniqueurs de l’époque, toute la ville est devenue folle. On peut dire la même chose de l’époque du tsar russe Ivan le Terrible. Il avait lui aussi ses proscriptions – je ne me souviens plus du terme, mais le fond est le même. Sur les six millions d’âmes que comptait la population à l’époque, pas plus d’une dizaine de milliers ont été exécutées, mais la peur a duré plusieurs siècles. L’aléatoire et l’inéluctable. Et vous, vous avez ajouté à cela la régularité, l’inéluctable régularité. Chaque mardi. Si seulement vous saviez ce qui se passait les lundis soir. Les sex machines rendaient l’âme. Même si tout le monde ne s’éclatait pas comme ça. Les gens passaient cette nuit-là différemment les uns des autres. Certains s’enfermaient, d’autres se repentaient, d’autres encore essayaient de tuer ceux qui les avaient insultés. Je me souviens d’une fois où trois hommes ont été exécutés en même temps. L’un à la loterie, les deux autres pour meurtre. L’un s’est pendu – il s’est pendu, car il n’en pouvait plus d’attendre. Or, c’étaient tous des têtes brûlées de première catégorie. Même eux, vous les avez brisés. En tuant à l’unité, vous mainteniez dans la peur des milliers de gens par le simple fait que personne ne pouvait se sentir en sécurité. Personne. C’est pour ça que presque tout le monde venait sur la place. Primo, pour savoir au plus tôt qui était le nouveau non-élu.
- C’est comme ça que vous l’appeliez ?
- Oui, on plaisantait au début en l’appelant « l’élu ». Ensuite, on a changé son appellation. Et, deuxio, comme vous avez dit, pour la jouissance. J’ai goûté à toutes les drogues. J’en ai pris des nouvelles, inconnues, sur le Styx.
- Vous avez trouvé quelque chose là-bas ?
- On a fait bouillir des choses qu’on a trouvées dans la flore locale. Mais rien, je répète, rien ne pouvait rivaliser avec la sensation qu’éprouvait chacun de nous à l’annonce du numéro. Aucune herbe ne fait le poids à côté de l’action que génère la biochimie de son propre cerveau quand il comprend que la mort a fait un pas de côté. C’est de la jouissance raffinée, pure, limpide qui s’accompagne d’un pardon général. Un pardon de soi, de ceux qui t’entourent, une sorte de fraternité que suit l’amour du Créateur qui, une fois de plus, t’a choisi, et, finalement, une communion. La communion ! Nous sommes tous vivants ! Des milliers de vivants. Chaque inspiration était ressentie différemment, la lumière se faisait incroyablement éclatante et chaude, chaque gorgée d’eau caressait comme la soie sur la peau. Les ennemis devenaient des amis et ceux qui nous avaient envoyés là étaient des bienfaiteurs. Cette hystérie, quelques heures plus tard, se muait en véritable quiétude proprement divine, en sérénité, en félicité. Ce qui est amusant – et je m’en souviens encore aujourd’hui –, c’est que celui qui ressentait la plus grande jouissance était notre dentiste qui savait que le cancer ne lui laissait que quelques mois à vivre. C’est finalement un AVC qui lui a fait passer l’arme à gauche un mardi. À sa plus grande joie.
- Très bien, ravi d’entendre tout ça, dit Keyfl, content, tout en soulignant quelque chose trois fois dans son carnet.
- Qu’est-ce qui vous ravit tant ?, demanda Robert qui voulait des précisions.
- Je vous le dirai plus tard. Est-ce que vraiment personne n’a voulu s’enfuir ?
- S’enfuir ?! Avec la puce et la foule qui, à l’instant même, se transforme en meute ?!... Vous avez d’autres questions ?
- Avez-vous perdu des amis ?, demanda Keyfl en s’écartant de ses notes.
Robert réfléchit. Il tourna le regard sur le côté. Il lui avait semblé que la douleur s’était éteinte, mais il n’en était rien.
- Oui.
Keyfl sembla vouloir creuser la question, mais ne le fit curieusement pas.
- Dites-moi, mon ami, entre nous, il ne vous est jamais venu à l’esprit d’essayer de tromper la machine ? D’inventer quelque chose ? Vous étiez cinq mille. Et vous vous entre-tuiez tranquillement chaque mardi tout en étant tous morts de peur – si je puis dire.
Finalement, Robert regarda longuement son Sergent recruteur, puis, après un long silence, demanda :
- Dans quel but m’avez-vous trouvé ? Que s’est-il passé ?
- Je vois. Vous ne voulez pas répondre. Comme vous voudrez. Ce qui s’est passé ? Je veux tout d’abord, au nom des débiles mentaux de la Direction du châtiment, vous présenter mes excuses. Vous êtes acquitté dans l’affaire du meurtre de votre femme. Je ne vais pas vous assommer avec des détails, mais l’assassin a été interpellé pour d’autres crimes, il a conclu un accord avec les enquêteurs et s’est livré sans qu’on s’y attende en avouant d’autres exploits, dont celui concernant la fameuse soirée.
Les maxillaires de Robert s’agitèrent soudain.
- C’est qui ?
- Personne. Pur hasard. Une erreur. Ça arrive. Ça arrive aussi à la Direction du châtiment de se tromper. On les punit, d’ailleurs.
- Quelle est l’autre bonne nouvelle ?
- Vous êtes devenu moins émotif.
- Après avoir joué à cache-cache une centaine de fois avec la mort, je me suis un peu endurci. Vous m’excuserez, la prochaine fois je m’entraînerai à me tordre les mains. Vous allez envoyer l’assassin ici ?
- Non, il a été exécuté. Pas mal de choses ont changé depuis que vous vous refaites une santé au grand air, mais on s’en reparlera plus tard. Votre roulette russe est terminée. On est dimanche, aujourd’hui, si je ne m’abuse. On sera bientôt mardi, n’est-ce pas ?
- Ravi de voir que vous êtes au courant de notre calendrier. Qu’est-ce que ça veut dire, « terminée » ?
- Nous avons pris la décision de cesser avant terme le programme de décimation sur le Styx. Et c’est vous qui allez en informer les habitants de l’île. Ils vont vous porter aux nues. Tout est terminé, Robert. Vous allez bientôt rentrer chez vous. Nous allons même vous régler une compensation financière.
- Vous n’avez pas d’autres nouvelles à me communiquer ?
- Ça ne vous suffit pas pour une seule journée ?
- Je sais juste que vous n’avez pas tout dit. Je le vois sur votre visage, instructeur.
- Effectivement, mon ami, ça se voit sur mon visage et je ne suis plus instructeur, je suis désormais Maître des Idées. L’un des cinq Maîtres des Idées.
- Félicitations.
- Merci. Je pense donc qu’il faut que vous sachiez la vérité. Il y a trois ans, une petite météorite a détruit le Satellite de contrôle, ce qui a entraîné de nouveaux troubles. Mais on n’en était déjà plus là et on a décidé qu’en lancer un nouveau ne faisait pas sens : il aurait fallu venir sur le Styx, réinitialiser tout le système, or on ne voulait pas déroger à l’expérience de votre isolation, sans parler de deux-trois autres raisons.
Robert demanda sèchement :
- Si on appelle les choses par leur nom, ça veut dire que ça ne servait à rien qu’on s’entre-tue ces trois dernières années ?
- Qui suis-je pour en juger ?
Robert se tut.
- À quoi pensez-vous, mon bon ami ?
- Connaissez-vous, Maître des Idées, l’histoire de l’éléphant qu’on avait attaché à un poteau avec une corde quand il était enfant et qui, devenu adulte et bien que cette corde ne soit plus pour lui qu’une simple ficelle, ne se décidait pas à la couper ? Les vampires les plus chevronnés, qui comptent dans leurs rangs un bon nombre de fauteurs de troubles, comme vous le savez bien, ont fini par constituer un troupeau d’éléphanteaux, alors même qu’on pensait être de furieux éléphants.
- C’est une belle histoire, et vous tenez très bien le coup, Robert. Mais vous ne voulez rien me raconter d’autre ? Keyfl sourit et c’est comme s’il s’était téléporté sur le Styx via l’écran. Robert comprit que la conversation ne faisait que commencer.
TROISIÈME PARTIE
- Donnez-moi une bonne raison de me livrer à des confidences, dit Robert, stipulant ainsi les conditions présidant à la poursuite de la conversation.
- Douteriez-vous de moi ?, répondit Keyfl avec une autorité bienveillante.
- Alors, posez-moi des questions.
- Qui a piraté le système de contrôle du châtiment et la liaison avec le Satellite ? Il est toujours vivant ? Un sacré spécialiste, j’aimerais bien lui parler.
Pour la première fois depuis, non pas le début de cette conversation, mais depuis fort longtemps, Robert perdit la maîtrise de soi. Son indifférence parfois réelle, parfois feinte disparut aussitôt. Il dit à voix très basse, comme s’il avait peur de réveiller avec sa question quelque chose dans l’au-delà :
- Comment l’avez-vous su ?
Ce temps permit à Keyfl de se faire de plus en plus enjoué.
- Quelles sont vos versions ?
Robert n’en avait aucune. Effectivement, deux ans après leur arrivée sur le Styx, l’un des cyber-maîtres-chanteurs – dont la mauvaise blague avait coupé l’électricité de l’hôpital de Los Angeles en mettant en route les générateurs de réserve (d’où les victimes) – avait annoncé au conseil de l’île qu’il savait comment pénétrer dans le système de contrôle et embobiner le Satellite. Ou plutôt il affirmait qu’il savait, mais qu’il fallait impérativement vérifier sur pièce, ce qui, indéniablement, pouvait se terminer par la mort de tous les habitants. La majorité avait voté pour que soit tenté l’arrêt de la décimation qui maintenait les habitants du Styx dans la peur, acceptant qu’ils meurent tous dans le cas contraire. Jamais sur le Styx n’avait régné un tel silence que lorsqu’ils attendaient de savoir si le Satellite se ferait avoir. La terreur terrassa l’un de colons qui regardaient le ciel, et nombreux furent ceux qui pensaient que c’était la première victime, mais... Le piratage réussit. Le Styx devint libre. Mais comment l’Égyptien l’avait-il appris restait incompréhensible pour Robert.
- Je n’ai pas de versions.
- Formidable ! Je suis ravi d’être celui qui est parvenu à mettre en échec votre intelligence hors du commun. C’est simple : j’ai tout fait pour que les pirates du niveau de ceux qui partaient pour le Styx aient les capacités de craquer le système. Je leur ai même disséminé deux-trois indices et me suis, bien sûr, laissé la possibilité de savoir, ne serait-ce que pour moi-même, s’ils l’avaient ou non craqué, ce fameux système. Tous mes autres collègues, des imbéciles pour la plupart, n’avaient pas à le savoir. Et je suis donc à la recherche de celui qui a décodé mes indices, même si, pour être totalement honnête, ce n’est pas ça qui m’inquiète le plus.
- Qu’est-ce donc, alors ?, demanda Robert, les lèvres sèches, ne pouvant même pas imaginer que Keyfl savait ce qui s’était passé ensuite sur le Styx.
- Au bout de combien de temps avez-vous rétabli les exécutions ? Un mois ? Deux mois ? Six mois ? C’est vrai que je ne le sais pas et que ma curiosité est sans limites, car vous les avez bien rétablies, n’est-ce pas ? Ne me décevez pas. Il avala une gorgée et croqua dans un gâteau sec.
Robert, complètement abattu, répondit dans un râle :
- Au bout de trois semaines. Au bout de trois semaines, la décimation fut rétablie à la majorité des voix. Mais comment ? Comment le savez-vous ?
- La jouissance, c’est ça ?, demanda Keyfl avec une voix où se mêlaient la compassion, la curiosité promise et même une sorte de jalousie.
- Oui, répondit Robert. Puis il ajouta, profondément déçu par l’être humain : On n’a pas pu vivre sans. Impossible de la remplacer. Par quoi que ce soit. Vous comprenez, par rien du tout !
Keyfl sentit du désespoir dans le ton sur lequel Robert avait répondu.
- Je comprends, Robert, je comprends. Combien de personnes ont voté contre le rétablissement de la mise à mort ?
- Dix-neuf.
- Sur plus de trois mille... L’être humain devient de plus en plus mesquin. Keyfl ajouta quelque chose dans son carnet et demanda nonchalamment : Ils ont été exécutés ou bien les a-t-on laissés quitter la ville ?
- On les a laissés partir.
- Combien sont revenus au bout du compte ?
Robert ne répondit pas immédiatement.
- Dix-sept. Et assez rapidement.
- Et votre ami ? Vous l’avez perdu avant ou après ces événements ?
Keyfl rappela au colon ces classiques experts en tortures qui savent très exactement où enfoncer une longue aiguille bien effilée.
- Désolé, c’est une question cruelle. Vous y répondrez plus tard. Merci, Robert, de m’avoir confirmé tout ce que j’avais prévu, bien que personne ne m’ait cru à l’époque, même pas les Maîtres des Idées. Vous m’avez beaucoup aidé et je pense que je pourrai maintenant convaincre le Conseil de la Planète.
- Le convaincre de quoi ? Robert comprenait ce qu’allait répondre Keyfl, mais ne voulait y croire pour rien au monde.
- Allez, vous le savez bien.
Keyfl trempa un autre gâteau sec dans sa tasse, attendit quelques instants, le ressortit et croqua dans la pâte toute ramollie.
- Ils ont enfin appris à faire des gâteaux secs suivant les vieilles recettes, dit-il en savourant son bonheur, puis il ajouta, d’un air détaché : Le convaincre d’instituer la décimation sur toute la planète. Petit à petit, bien sûr, dit-il en faisant un clin d’œil à Robert.
- Pour les criminels ?, demanda Robert bien qu’il connût la réponse à l’avance.
Pour la première fois depuis leur toute première conversation, Keyfl cessa de sourire et prit son air le plus sérieux.
- Pour tout le monde, mon cher assassin acquitté. Nous voulons que chacun puisse accéder au Bonheur. Il est clair qu’il manque cruellement, si l’on en juge par les troubles qui se font plus fréquents. D’autant plus que le Styx, ou plutôt vous venez de nous démontrer que tout le monde en a besoin au prix que nous proposons. Puis il retrouva son état habituel, mi-charmeur, mi-détaché et demanda à Robert : Comment avez-vous vécu toutes ces années tout seul hors de la ville ? Avez-vous trouvé le bonheur ailleurs ou bien avez-vous tout le temps souffert d’avoir opté pour une existence insipide en pleine forêt sans mardis ? Dans cette forêt où les jours se suivent pour n’en faire qu’un, où la vie semble ne jamais devoir finir et où l’on cesse de s’en réjouir pour la considérer comme une simple donnée ? Non, mais je vous comprends : à chacun son bonheur. « Et que personne ne soit lésé » ? C’est bien ce que dit l’un de ces auteurs russes de nouvelles fantastiques, n’est-ce pas ? Encore une chose – je suis perdu dans les calculs. Dix-neuf ont voté contre, dix-sept sont revenus, mais on nous a dit que vous étiez le seul ermite. Où est passé le deuxième ?
Pendant que Robert essayait de comprendre si Keyfl avait deviné que c’était lui, le seul à avoir choisi de vivre sans Bonheur ou bien si on le lui avait vraiment rapporté, celui-ci se frappa le front :
- Mon Dieu, j’ai failli oublier ! Et le hacker, alors ?
Robert se souvint de son ami, un jeune Russe rigolo qui voulait partir avec les refuzniks, mais on lui avait demandé de rester quelques jours de plus pour aider les colons à en finir avec la technique.
- Il a été tué. Ils lui ont demandé de remettre tout le système du châtiment en état de marche et il a été fusillé pour que plus personne ne puisse le craquer. Il a déconnecté ma puce quand je suis parti avec les autres.
- Il fallait s’y attendre. Dommage. Mais, comme on disait dans le temps, personne n’est irremplaçable.
Keyfl se leva, laissant ainsi entendre que l’audience était terminée, et ajouta :
- Vous me plaisez beaucoup, Robert. Au risque de me répéter, je vous redis que je vous aurais volontiers pris avec moi. Mais je pense que nous serons moins tolérants lors de la mise en place de la décimation obligatoire. Plus question de faire d’exceptions, or cette décimation ne vous plaît pas. Je voulais vous prévenir avant que vous ne décidiez de rentrer. Un bateau rempli de colons va bientôt arriver sur le Styx. On peut se permettre d’avoir un seul fuyard resté sur l’île. Ou plutôt : je peux me le permettre.
- Merci, Maître des Idées Keyfl. Vous a-t-on dit que votre prénom correspondait parfaitement à votre nouveau travail ?
- Keyfl – « celui qui meurt au nom de ». Ça aussi, vous le savez ? Ravi, vraiment ravi. À une prochaine fois, Robert.
Перевод Joel Chapron