En-fin ! Mais qui donc est allé compter mes quatre-vingt-dix-sept années… Quatre-vingt-dix-sept ! Quelle est la plus grande déception de la vie – ou plutôt non, pas déception : à quoi s’attend-on le moins ? Au fait que, quand on est jeune, on estime que la vie s’étire jusqu’à soixante ans et que, après, on est vieux et c’est tout. On devient vieux comme ça, d’un coup ! Hop, on passe d’un bond de l’autre côté et on meurt ! Mais non : j’ai encore vécu trente-sept ans depuis mes soixante ans. Trente-sept ans… de vieillesse ! Alors que Pouchkine, lui, n’a vécu que trente-sept ans en tout, enfance, lycée, Eugène Onéguine, duels, tables de jeux, femme et tripotée d’enfants compris. Trente-sept ans de vieillesse. Et je ne peux même pas me cacher derrière Alzheimer : je me souvenais de tout dans les moindres détails. Je peux même encore maintenant décrire ma chambre d’enfant ou bien les effluves du parfum que m’avait offert mon père. Le parfum… C’est les hommes, évidemment, qui doivent offrir du parfum. Si une femme s’en achète, ça trahit une absence de bonheur. Vous allez me dire qu’un homme peut se tromper sur l’odeur, eh bien il faut y aller avec lui et c’est lui qui l’achètera. Moi, la dernière fois qu’on m’a offert du parfum, ça doit bien faire quarante ans ; depuis, je me l’achète moi-même. J’entre dans le magasin, je regarde longuement les étagères – vous imaginez bien le montant de ma retraite, mais une femme a besoin de parfum… Or, quand tu approches les soixante-dix ans, tes amis, ta famille arrêtent de t’offrir du parfum : vu que t’es déjà une vieille grand-mère, à quoi ça pourrait bien te servir ?! On t’offre n’importe quelle babiole, un truc pour tricoter, pour faire des confitures ou un vêtement chaud – comme si on n’avait pas de chauffage –, mais un parfum… Comme si une femme de quatre-vingt-dix ans ne voulait pas sentir bon pour tous ceux qui l’entourent ? Comme si elle était différente d’une jeune fille ? Alors, que, justement, une jeune fille, ça sent la jeunesse, la fraîcheur, la vie, alors que nous on sent déjà la mort. Donc, nous, on a vraiment besoin de parfum. C’est même pas une question d’odeur : la femme n’est pas idiote, elle comprend bien que personne ne va l’entraîner au lit, mais il fut un temps où elle était belle, resplendissante, désirée – et on lui offrait alors du parfum. Si on lui offre un parfum quand elle est vieille, c’est – comment dire ? – lui montrer qu’on sait qu’elle l’a été un jour. Parce que, même nous, on n’y croit plus ; on regarde les photos et on se demande vraiment si c’est bien nous en jupe au genou. Et on se dit, évidemment, que vous ne pouvez pas croire ça, que vous pensez qu’on est nées vieilles.
Il y a un homme, il y a à peine cinq ans de ça, qui venait chez moi pour étudier – un gamin, si je me souviens bien, dans les soixante-cinq ans, je crois. Il s’était entiché d’une Française, il fallait qu’il apprenne la langue, mais il ne s’était pas fait aux nouvelles technologies et les nouveaux professeurs ne lui plaisaient pas : il voulait parler avec une certaine distinction et avait fini par me trouver. C’est ma grand-mère qui m’avait appris le français, elle avait eu une liaison avec… j’ai oublié… un écrivain français… flûte, ça m’apprendra à me vanter de ma mémoire… pas Proust, non… Bon, je vous le dis quand ça me revient. Bref, mon français, il ferait pâlir d’envie n’importe quel Macron… Hé-hé, ce Macron… Plutôt pas mal de sa personne, c’est sûr. Et donc cet étudiant venait chez moi apprendre le français et, un jour, il tombe sur une photo de moi jeune (j’étais en train de les classer, mais je ne les avais pas rangées) et il est resté bien deux minutes sans dire un seul mot… Puis il me dit : « Excusez-moi, je reviens tout de suite. » Il sort et revient avec des fleurs et une bouteille de vin. On s’est posés – j’ai même mis les boucles d’oreille de ma grand-mère (ils savaient tailler les pierres à cette époque, pas comme maintenant). On reste comme ça un moment et j’ai senti qu’il m’avait vue telle que j’avais été. On a fait comme ça deux autres pauses pendant les cours, mais il ne m’a pas offert de parfum… Les photos n’avaient pas suffi.
Si je raconte tout ça, c’est qu’il ne faut pas offenser une femme en lui offrant des cadeaux de vieille – même si finalement quelle différence, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça… Ça, j’ai eu une longue vie, quatre-vingt-dix-sept… Quand je dis ça, les gens sont ébahis, m’envient, me disent que Dieu m’aime. Moi, c’est justement cette question-là que je me pose. Tu imagines ? J’ai vu Staline et Khrouchtchev, je n’ai pas vu Brejnev – alors qu’il était pas mal de sa personne, rien à dire.
Tiens, je me rappelle le Nouvel An quand on avait été évacués à l’arrière. C’est donc en 43, quand justement tout le monde se demandait comment ça tournerait à Stalingrad – nous, on était chez des cousins de mon père en Asie centrale. Lui était au front, mais près de Moscou. Je me souviens de l’odeur de la confiture de coing. Je me souviens de beaucoup de choses et j’en ai tellement raconté à cet élève. Il passait son temps à se lamenter et à se demander comment faire pour vivre si longtemps – il voulait tout le temps se mettre au régime. Je ne sais pas si ça pourrait l’aider ou pas. J’ai vécu longtemps, ma dernière amie est décédée, ça devait être en… il y a une douzaine d’années. Depuis, il n’y a plus personne qui se souvienne de moi quand j’avais ne serait-ce que quarante ans. Plus personne du tout, même. Juste de vagues connaissances. Et vous allez me demander comment il avait fait pour me trouver, cet élève ? Vous avez décidé de m’interviewer parce que je conseillais des metteurs en scène soviétiques quand ils avaient besoin de filmer des personnages d’aristocrates, mais c’est une longue histoire… Donc, non, personne… Dieu m’aime.
Trente-sept ans de solitude. Ils avaient décidé d’aller à la datcha avec Ira, et moi… Je dormais tellement bien que Gricha n’avait pas voulu me réveiller. Il m’avait laissé un petit mot pour me dire qu’il reviendrait me chercher le soir et que, pendant ce temps-là, il ouvrirait la maison et préparerait tout ce qu’il faut. Et c’est tout.
Ira n’avait pas d’enfants et moi non plus, sauf elle. Ça avait gelé et les routes étaient glissantes. Moi, je conduisais à l’époque, mais plus jamais depuis. Car ce n’était pas moi qui étais au volant, c’était Gricha, mais peu importe. Tu sais, ça m’a anéantie, évidemment, et il y a beaucoup de gens qui ne veulent plus continuer de vivre après ça, mais moi je m’en suis sortie, ça m’a bien pris deux ans, mais je m’en suis sortie. J’avais un travail, des amis, ma tante était encore de ce monde, mais quelque chose avait disparu à jamais sans que je comprenne tout de suite quoi exactement. Simplement je ne pouvais plus parler aux hommes comme avant – je ne parle pas du lit, évidemment, j’avais déjà soixante ans… Non, je parle d’attentions.
J’aimais Gricha. Tu sais quoi ? Une solitude poisseuse a commencé à m’envahir la nuit – et la peur aussi : combien de temps vais-je encore vivre comme ça ? Je me disais, allez, une dizaine d’années et c’est tout. On dit que les gens qui n’ont pas très envie de vivre partent plus vite – mais moi… Trente-sept ans. Le plus dur, c’est de vivre et de n’aimer personne. Pour moi en particulier, c’est très dur de n’aimer personne.
Tu t’habitues rapidement à ce que personne ne t’aime, même s’il se trouvera forcément un moche qui finisse par t’aimer. Non, ne pas aimer est insupportable. Un être humain doit aimer un autre être humain. Trente-sept ans. Il me semble, parfois, que la mort m’a simplement oubliée. Là-bas aussi, il doit y avoir de la bureaucratie et Dieu a dû lui dire : « Emporte-moi cette malheureuse au plus vite », mais elle a oublié – ou elle a mélangé les fiches par inadvertance. Tiens, il y a une histoire qui me revient ! Je m’appelle Maria Bogolioubskaïa, eh bien figure-toi que dans mon quartier il y avait une femme qui s’appelait exactement comme moi, Maria Bogolioubskaïa, avec la même date de naissance ! Tout pareil : le jour et l’année. Tu imagines les embrouillaminis permanents. Un jour, je viens me renseigner pour ma pension et on me dit : « C’est bizarre, a priori vous êtes déjà morte. » Je leur réponds : « Je suis morte, mais je vais continuer de venir chercher ma pension. » On a bien ri. Moi, je suis morte à l’hôpital, assez facilement en fait, et j’ai tout de suite compris que rien n’était terminé. Le médecin qui me soignait, plutôt bel homme, répétait tout le temps : « Madame Bogolioubskaïa, vous nous enterrerez tous ! »
Mon Dieu ! Je ne lui ai pas donné les clés de l’appartement pour qu’il récupère mes journaux intimes ! Quelle imbécile je fais, quand même : j’étais sur mon lit d’hôpital et je me disais qu’il fallait que je lui demande de les récupérer, on ne sait jamais, et, pourquoi pas, les confier à une maison d’édition. Mais chaque fois je repoussais cette conversation en me disant : « Dès que je lui aurai dit ça, je mourrai, c’est sûr », or je n’avais pas envie de mourir… Pas envie… Quatre-vingt-dix-sept ans, trente-sept ans qu’Ira et Gricha se sont tués dans cet accident de voiture, mais je n’avais pas envie… On a toujours envie de vivre. Donc je n’ai jamais parlé de ces journaux intimes… Quarante-deux journaux.