Histoires courtes (fr)

MADO

MADO

Stepan arriva au Pérou avec un seul but.

La cocaïne.

À sa mère et à sa femme Liouba, il avait annoncé qu’il voulait en finir avec son asthme et que le Pérou offrait des montagnes, un air raréfié et d’autres bienfaits. Stepan convainquit son chef de la nécessité de lui confier un nouveau projet pour augmenter sa motivation et expérimenter l’ouverture de ses chakras. Le chef était un adepte de l’ésotérisme et crut fermement à l’expérience mentionnée. Pour son malheur, sa société avait effectivement des intérêts dans ce pays d’Amérique latine. C’est ainsi que, à la veille du Nouvel An, Stepan se retrouva à Lima, lesté de trois autres andouilles – l’un de sa société, les deux autres pour lui tenir compagnie. Leurs buts étaient comparables. Essayer.

Autour de la trentaine, les gentils garçons veulent finalement essayer de voir ce que c’est que d’être des mauvais garçons – et c’est le merveilleux début d’une fin certaine et parfois fort tragique. Il vaudrait mieux que leur maman leur explique qu’il est plus logique d’accomplir le chemin inverse. Mais…

Les amis arrivèrent, se débarrassèrent de ce pour quoi ils avaient été envoyés là-bas et, un soir, décidèrent de passer du côté obscur de la Force (avec tout ce que recèle cette expression), c’est-à-dire acheter de la poudre et, une fois barricadés dans une des chambres de l’hôtel, faire quelque chose avec. Ils savaient quoi en faire compte tenu des films qu’ils avaient vus – lesquels leur avaient enseigné ce qu’était la narcomafia qui tue tout le monde tout le temps. Juste par soif de la mort. Les rares habitants encore en vie de ces pays vivaient dans une terreur permanente.

Stepan se lia d’amitié avec l’un d’eux. Il s’appelait Carlos.

Ce délicat jeune homme avait environ vingt-cinq ans et était à la fois guide, interprète, chauffeur, porteur et sherpa. Carlos était… non, c’est bien cet adjectif-là : empoté. Un empoté 5-étoiles. Un empoté de chez empoté. Seule sa bonté le sauvait. Une bonté, soulignons-le, exceptionnelle. De plus, il arrivait que Carlos bégayât, ce qui l’embarrassait au plus haut point, mais le rendait particulièrement touchant. Stepan aimait les gens réellement bons et leur faisait confiance. Quand se posa la question de savoir où trouver de la coke, les amis se tournèrent vers Stepan.

  • Stepan, c’est toi qui nous as branchés là-dessus, trouve-la, maintenant. Il paraît qu’ici y a qu’à se baisser pour en acheter.

Stepan, empli du mépris de celui qui sait tout, répondit froidement :

  • Y a aussi qu’à se baisser pour acheter un flingue. Donc tu peux te faire coincer fissa. Ils drivent les touristes, leur tendent un piège et les envoient en taule. Et faut payer une rançon pour les faire sortir. Liouba paiera pas pour moi. Ou plutôt elle paiera pour qu’ils me libèrent pas. Faut trouver un mec de confiance.

Comme de bien entendu, les amis furent soudain intéressés.

  • T’en as un ?

Des mecs de confiance, Stepan n’en avait en fait pas dans sa vie – si on sort Liouba et ses parents du jeu. Les gens fiables avaient peur d’être contaminés par l’absence totale de fiabilité de Stepan. Ce qui n’empêcha pas Stepan de prendre de la hauteur.

  • Oui. Un.

La discussion les yeux dans les yeux avec Carlos dans le hall de l’hôtel fut cryptée par Stepan.

  • Carlos… J’ai une question. Je veux acheter ce pour quoi tout le monde vient ici.

Carlos resta interdit.

  • Mais p-p-pourquoi t-t-tout le monde v-v-vient ici ?

Comparé à la virilité dont faisait preuve Stepan, Carlos avait l’air de sortir d’un film de Disney. Stepan esquissa même un petit rictus.

  • Comment ça, « pour quoi » ? Pour la production de monsieur Escobar – paix à son âme.

Le jeune homme était abasourdi.

  • T-t-tu es s-s-sérieux ?
  • On n’a pas l’habitude de plaisanter en Russie.

Stepan ressembla soudain à Don Corleone. Détail important : en Russie, il vendait des chocolats. Mais le pressentiment de la cocaïne fait des miracles. La voix de Stepan prit les intonations d’un chasseur Mig-29 filant dans le ciel.

  • Tu peux nous en trouver ? C’est cent fois moins cher et de meilleure qualité que chez nous.

Carlos se tut, se mordit la lèvre supérieure et lâcha tout à trac :

  • Oui… Beaucoup ?

Stepan jeta un coup d’œil circulaire et montra « cinq » avec ses doigts écartés.

  • C’est pour ça qu’on ne veut pas faire ça dans la rue et qu’on veut l’acheter auprès de quelqu’un de confiance. Si tu peux nous aider, je te serai vraiment reconnaissant.

Carlos réfléchit, recompta les doigts de Stepan, poussa un profond soupir et, anxieux, donna une sorte d’accord qui sonnait comme un avertissement.

  • D’accord… Je t’emmènerai là-bas, mais si y a un truc qui merde, on y p-p-passera t-t-tous. Tu comprends ?
  • Bien sûr. Je comprends bien. Je suis pas tombé de la dernière pluie. J’ai déjà pas mal vécu. Je te donne ma parole que tout roulera. Et que personne saura rien. On vient, on achète, on repart.

Stepan ne pouvait pas être plus concret.

Le soir même, Carlos passa chercher Stepan. Celui-ci avait un sac avec lui. Carlos d’un signe de tête marqué et interrogateur regarda le sac. Stepan lui donna une explication en souriant.

  • J’achèterai des fruits au retour.

Carlos acquiesça.

  • C’est en dehors de la ville. On en a pour une heure de route.
  • Pas de souci. T’as vérifié qu’on n’était pas suivis ?

Stepan ne pouvait pas s’extraire de son rôle.

  • Par qui ?
  • Va savoir. On est surveillés. Quelqu’un aurait pu entendre notre conversation.
  • Non, a p-p-priori p-p-par p-p-personne. T-t-tu as p-p-pris l’argent ?

Le Péruvien fit un signe du menton en direction du sac.

  • Évidemment.

Stepan avait les yeux fixés sur la route cherchant d’éventuels poursuivants.

Ne reculant devant rien, les deux compères sortirent de la ville et bifurquèrent sur une petite départementale plongée dans la nuit.

  • On va voir M-M-Mado. C’est un Indien. P-p-pas loquace. D-d-dis-lui la vérité.

Carlos manifesta les premiers signes de la peur. Stepan les multiplia immédiatement par deux et comprit que c’était à cela qu’on évaluait la vaillance. Et l’honnêteté.

Ils entrèrent dans une maison bizarre : une énorme pièce, une pauvre ampoule pendant du plafond, une table. Sur la table, la cocaïne, empaquetée dans de petits sachets de toutes les formes possibles. Mado était assis derrière cette table.

Il avait la cinquantaine bien tassée. Trapu, mais dégageant une vraie puissance. Ses mains d’ours avaient cependant un aspect un peu féminin – leur côté soigné, sans doute. Les yeux, en revanche… Ils consumaient tout ce sur quoi ils s’arrêtaient. Mado se leva et son regard inexorable figea Stepan sur place. Il parlait très lentement, commençant par un cliché qui rappela un mauvais film à notre ami.

  • Bonjour, gringo.
  • Bonjour. Merci de…

Stepan ne voyait pas de quoi il pouvait le remercier, mais il avait été élevé comme ça.

  • Ravi de faire votre connaissance.
  • Pourquoi ?

Mado parlait un mauvais anglais, mais tout être humain était à même de le comprendre. Son langage était débarrassé de tout suffixe superflu – et de paroles aussi. Les sons sortaient de sa gorge lentement et impitoyablement. Stepan avait l’impression qu’un anaconda s’enroulait autour de lui. Il eut soudain du mal à respirer. Il pensa même qu’une crise d’asthme nerveuse pourrait se déclencher et se félicita d’avoir pris son aérosol avec lui. Mado continuait.

  • Pas besoin d’être poli. Réponds à la question : comment comptes-tu transporter la cocaïne en Russie ? Suivant quel canal ?

Stepan avala sa salive tant sa gorge était sèche et répondit en tremblotant :

  • Mais je ne compte pas la rapporter en Russie ! Pas du tout ! Pour quoi faire ?
  • Et tu comptes en faire quoi, alors ?
  • On voulait passer du bon temps avec mes amis.

Il regarda Carlos et se mit lui-même à bégayer.

  • Et t’as combien d’amis ?

Un semblant d’humanité sembla percer dans les yeux de serpent de Mado.

  • Trois.
  • Et vous voulez passer du bon temps combien de temps ?
  • Quelques jours avant de repartir.

Mado s’approcha de lui. Sa voix se fit métallique.

Stepan sentit que l’oxygène allait cesser d’entrer dans ses poumons.

  • On t’a prévenu que le mensonge me poussait à faire très mal aux gens ?
  • Oui. Mais j’ai dit la vérité.
  • La vérité ? Alors tu peux me faire rencontrer tes amis ?
  • Bien sûr, mais pour quoi faire ?

Dans la voix de Mado se mêlaient de l’ironie, du jeu et de la menace aussi.

  • Je veux voir les gens qui, à trois, pendant quelques jours – il fit une pause – ont besoin de cinq kilos de cocaïne.

Stepan se liquéfia littéralement. Il ne répondit pas : il passa plutôt aux aveux, sa voix trahissant une sorte d’irrémédiable et funeste fatalité.

  • J’ai besoin de cinq grammes. Je n’ai pas besoin de cinq kilos.

Mado regarda la table couverte de cocaïne, puis tourna ses yeux vers Carlos. Celui-ci devint aussi blême que le permettait sa peau de Latino-Américain. Sa mâchoire inférieure commençait doucement à se détacher.

  • Cinq grammes… Comme c’est intéressant. Et Carlos le savait ? Tu lui as dit quoi ? Réfléchis bien. Rappelle-toi. Car beaucoup de choses dans ta vie et dans celle de Carlos en dépendent.

Stepan se souvint et dit, en détachant les syllabes :

  • Il m’a demandé s’il m’en fallait beaucoup et j’ai écarté mes cinq doigts. On ne s’est pas compris.
  • C’est fou comme les gens souvent ne se comprennent pas…

Stepan vit une grosse goutte de sueur couler sur le visage de Carlos.

  • Carlos, c’est vrai ?

Carlos acquiesça.

  • Eh bien, gringo, va-t’en. On va te ramener pour qu’ensuite tu ne puisses pas nous retrouver et tu finiras à pied. Prends un bâton, il y a plein de gens pas gentils qui rôdent la nuit…
  • Et Carlos ?, demanda Stepan, angoissé.

Mado répondit, indifférent.

  • Pour Carlos, c’est fini. Tu ne le reverras jamais. Je pense qu’il est temps pour lui d’aller converser avec les esprits.

Carlos baissa la tête et se mit à trembler. Stepan sortit, fermement tenu sous les aisselles. Il fut amené jusqu’à la voiture. Soudain, il se mit à suffoquer. Une vraie crise aiguë. La dernière fois qu’il en avait eu une comme celle-ci remontait à des années. Il se mit à pousser des râles tout en cherchant son aérosol dans ses poches.

On lui avait appris à toujours le porter sur lui, mais les mains de Stepan ne lui obéissaient plus et l’air commençait à lui manquer. Il avala une bouffée d’air que la nuit avait refroidi, sentit soudain le plastique salvateur sous ses doigts, manqua d’avaler entièrement l’aérosol et s’effondra. De l’oxygène. De l’oxygène. Stepan se noyait dedans, il l’absorbait de tout son être, reprenant ses esprits, revenant à la vie, et ressentit soudain une douleur extrême. Carlos ! Peut-être étaient-ils en ce moment même en train de l’exécuter. À cause de lui, de son imbécillité. Stepan s’imagina Mado tordant le cou étroit du petit Carlos et comprit que c’était maintenant ou jamais.

Stepan était trouillard. Toute son enfance, il avait été battu à l’école. Il s’enfermait dans les toilettes pour pleurer. D’où les coups qui s’abattaient ensuite de plus belle. Presque chaque jour. Il avait passé des années dans la peur et avait finalement peur de tout depuis lors… mais la vie, parfois, ne laisse pas le choix. Stepan repoussa les deux bandits, se précipita dans la maison, ouvrit la porte d’un grand coup de pied, déboula dans la pièce où se trouvait Mado et hurla.

  • Attendez !

L’Indien tenait Carlos par le cou et lui disait quelque chose en espagnol entre ses dents. Voyant Stepan débarquer, il demanda, étonné, mais tranquille :

  • Tu veux quoi, gringo ?
  • Je vais acheter les cinq kilos !

Ce furent les premières paroles qui lui vinrent à l’esprit.

Mado relâcha Carlos et regarda Stepan avec une froide curiosité.

  • Tu as de l’argent ?
  • Combien ça coûte ?
  • 60 000 dollars. Tu les as avec toi ?

Les joues de Stepan se creusèrent, mais il ne se rendit pas.

  • Non, je n’ai pas cet argent… Je vais aller en ville avec un de vos hommes et je vais retirer sur ma carte tout ce qu’il y a… Il doit y avoir environ 8 000. Le reste, je le trouverai dans les trois jours. En attendant, je vous laisse mon passeport et je ne prends pas la coke. Vous ne prenez donc aucun risque !
  • Ça veut dire quoi, « je ne prends pas la coke » ?
  • Je n’ai pas besoin de tout ça, mais, s’il vous plaît, ne tuez pas Carlos. Il n’y est pour rien. Si je vous achète les cinq kilos, vous le relâcherez ? S’il vous plaît ! C’est de ma faute ! Entièrement de ma faute !
  • Et si tu ne trouves pas cet argent, il se passe quoi ?

Stepan commença à ressentir une peur animale, mais réussit à la surmonter, bien que ses paroles se fissent de moins en moins assurées…

  • Alors, je resterai là tant qu’on ne l’enverra pas de Russie.

Mado resserra au maximum l’étau en demandant sans ambages :

  • Et si on ne l’envoie pas ?

Stepan comprenait qu’il était possible que cet argent, personne ne l’envoie, soit par manque de temps, soit par impossibilité de le réunir, soit encore pour toute autre raison qui pourrait survenir. Carlos essaya de dire quelque chose à Mado en espagnol, mais ce dernier l’interrompit sèchement. Carlos se tut. Mado se mua en rouleau compresseur avançant vers Stepan.

  • Gringo, il se passera quoi si on ne l’envoie pas ?

Stepan ne pipait mot. Mais le plus bizarre, c’est que, chaque seconde, la peur s’amenuisait. Des profondeurs des souffrances de l’enfance naquirent finalement courage et témérité.

  • Il sera toujours temps de décider à ce moment-là, mais je ne repartirai pas sans Carlos !

Le courage s’éteignit à la fin de cette phrase et Stepan fut saisi d’effroi à la pensée de tout ce qui venait d’être dit. Il imagina même pouvoir s’enfuir. Mais l’Indien se radoucit soudain, s’approcha et dit – s’adressant plutôt à Carlos :

  • Gringo, j’ai déjà pas mal vécu, je connais les réponses à toutes les questions, mais je n’ai pas celle qui répond à ce que je vais te demander. Dis-moi… Pourquoi… Pourquoi est-ce que tout le monde aime Carlos ? Pourquoi ?! Mes parents, mes enfants, ma sœur – qui l’a épousé. Même moi, je l’aime. Mais ça encore, ça peut s’expliquer. La famille… Mais toi ? Toi, pourquoi ? Tu risquais ta vie pour ce raté ?

Stepan sembla ne pas avoir compris et demanda, déconcerté :

  • Pardon… Il est de votre famille ?
  • Oui, malheureusement !
  • Et vous alliez quand même le tuer ?!

Mado s’énerva vraiment, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la naissance de Carlos et Stepan.

  • D’où tu sors que je voulais le tuer ?! Je tue rarement les gens, et seulement s’ils me volent. Mais il ne faut pas tuer quelqu’un si les esprits lui ont dérobé sa raison.

Les yeux de Stepan trahissaient sa profonde perplexité.

  • Alors pourquoi est-ce que je ne le reverrai plus jamais ?

Mado explosa.

  • À quoi ça te servirait de le revoir ?! Il serait resté ici jusqu’à ce que tu quittes le pays. Va savoir que ce que deux idiots comme vous pourraient encore trouver. Tuer Carlos ! Gringo, tu regardes trop de films ! Mais tu m’as surpris. Vraiment. Dis-moi pourquoi tu as soudain décidé de sauver Carlos ?

Mado retrouva son air de boa constrictor, mais un boa qui serait gentil et plutôt perplexe.

Stepan répondit avec des sanglots dans la voix.

  • Je n’aurais pas pu vivre si Carlos avait été tué à cause moi.

Et ce fut son tour de tout à trac poser une question.

  • Parce que vous, vous abandonneriez un ami ?

Mado ne répondit pas. Il n’aimait pas le conditionnel. L’Indien scruta longuement le visage de Stepan. Ce dernier eut l’impression que c’étaient mille yeux qui le scannaient. Soudain Mado dit ce que Stepan avait rêvé d’entendre toute sa vie.

  • Tu es un type bien, gringo. Essaie de ne pas mal tourner. Tu as encore une chance de le rester.

Le cœur de Stepan se comprima et explosa. C’est ce doute-là qu’il avait toujours eu vis-à-vis de lui-même et qui est le critère le plus important pour un être humain. D’où sa question où se mêlaient douleur et méfiance :

  • Qu’est-ce qui vous fait dire… que je suis un type bien ? Je suis trouillard… et idiot.
  • Je n’en sais rien, mais je le vois.

Mado retourna s’asseoir à sa table et continua.

  • Tu n’es pas un trouillard. Idiot, là, je suis d’accord. Gringo, dis-moi, tu as déjà essayé la cocaïne ?
  • Non, justement je voulais…
  • Pour quoi faire ?
  • Ben c’est… C’est comme aller en Russie et ne pas essayer la vodka et le caviar.
  • C’est quoi, le caviar ?

Stepan expliqua comme il put. Mado n’était pas rapide non plus.

  • Ah oui, j’en ai entendu parler. C’est bon ?
  • Très bon.
  • Et on peut en mourir ?
  • Bien sûr que non !
  • Alors qu’on peut mourir avec de la coke. Tout le monde meurt tôt ou tard. D’abord, les gens tournent mal, détruisent la vie de ceux qu’ils aiment et meurent ensuite. Tu ne dis rien ? Tu te demandes pourquoi j’en vends ? Parce que je n’ai rien d’autre à vendre. On avait de l’or, mais les Espagnols l’ont volé. On n’a rien d’autre. C’est mal, mais c’est comme ça.
  • Je ne vous juge pas…

Stepan comprit qu’il voulait impérativement revoir Mado, revoir ses mille yeux, car ils recelaient tant de ces choses qu’il avait si longtemps cherchées. Toutes les réponses. Il redevint un petit garçon et proposa, un brin provocateur :

  • Écoutez, venez nous voir en Russie ! Je vous achèterai cinq kilos de caviar.
  • Merci, gringo, mais j’ai peur que… (Mado sourit tristement.) J’ai peur que ce ne soit pas possible. Il me reste peu de temps à vivre.
  • Vous êtes malade ?
  • Non, mais mon époque se termine.
  • Comment le savez-vous ?
  • Je ne le sais pas, je le vois. Donc, reviens, toi. Je te ferai rencontrer les esprits. Il me semble que ce serait bien que tu leur parles, que tu leur poses des questions. Peut-être finiras-tu par croire que tu es un type bien. Puisque moi, tu ne me crois pas.

Stepan ressentit une piqûre dans sa blessure. Il avait, de fait, entendu dire qu’en Amérique latine on parle avec les esprits. D’où son incompréhension.

  • Parler avec les esprits… Mais vous êtes contre les drogues !
  • Ne confonds pas cette merde blanche et les conversations avec les esprits. Tu reviendras ?
  • Je reviendrai. C’est sûr.
  • Très bien. Carlos va te ramener. Je lui parlerai demain. Je pense qu’il y a des choses qu’il peut apprendre de toi. Et, quand viendra le moment où il devra choisir quel type d’homme il veut être, bon ou mauvais, il se souviendra de toi et il est possible que tu l’aides, qu’il t’écoute… et je pense que ce moment arrivera très bientôt.

Mado se renfrogna et se tourna sèchement vers Carlos.

  • Carlos, tu m’as entendu ?

Celui-ci acquiesça.

Ils n’échangèrent pas un mot sur la route du retour. Quand ils se quittèrent, Carlos prit Stepan dans ses bras et le retint quelques minutes.

  • M-m-merci, Stepan. Jamais je n’n’n’oublierai…

Carlos sortit un morceau de papier de sa poche, écrivit « Jamais je n’oublierai ça » et se retourna pour se cacher à la vue de Stepan.

Stepan pensait souvent à Mado, appelait parfois Carlos, lui faisait transmettre son bonjour à Mado, mais il n’y avait pas de voyage prévu. Stepan, bien sûr, raconta tout dans les moindres détails à Liouba. Notamment sur le fait d’être un type bien. Il était ravi de cette appréciation banale, mais Liouba… Il eut l’impression que Liouba n’avait rien compris. Notamment sur le fait d’être un type bien. Cela arrive qu’un proche, soudain, ne comprenne pas quelque chose d’important. Il n’en devient pas moins proche pour autant, simplement il faut parfois attendre.

Un jour, le proche finira forcément par comprendre. À moins que ce ne soit toi qui comprennes que cette personne n’est finalement pas si proche.

Sur le moment, Liouba dit que Stepan était un imbécile et que, s’il avait vraiment dû rendre les 60 000 dollars qu’ils n’avaient pas, elle aurait divorcé par simple souci de préservation. Stepan n’était donc pas pressé de retourner au Pérou. Simplement il pensait souvent à Mado. L’Indien était devenu pour lui un mélange de père Noël et de Confucius. Stepan s’imaginait souvent leurs retrouvailles, il se voyait secouer la grosse main de Mado, le prendre dans ses bras, puis ils se mettraient à manger du caviar et discuter avec les esprits, et les esprits confirmeraient à Stepan tout ce que Mado lui avait dit jusqu’alors. En fait, il se représentait les esprits sous la forme de Mado, mais comme des spectres. Un jour, il fit un rêve. Mado est en Russie, habillé, on ne sait pourquoi, en Comanche sorti d’un film soviétique. Ils boivent de la vodka, mangent du caviar directement dans la boîte, Mado accueille les invités, les regarde droit dans les yeux et émet son verdict. Il y a très peu de gens bien… Ensuite, sans qu’on n’en sache plus, ils sont invités à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 1980, alors même que Stepan est né en 1982. Ils regardent les compétitions, les organisateurs lâchent des oursons gonflés dans le ciel et Mado, abasourdi, demande :

  • Je me demande avec quels esprits discutent les gens qui ont vu ces ours bizarres…

À son réveil, Stepan téléphona à Carlos pour lui raconter son rêve et transmettre son bonjour à Mado.

  • Carlos, salut ! Comment allez-vous ?
  • Salut. Mal.

La voix était si métallique et si dure que Stepan comprit tout de suite.

  • Carlos… C’est Mado ? Il est vivant ?! Il va bien ?!
  • Non. Mado a été tué, répondit Carlos d’une voix calme et sans bégayer du tout.

La boule dans la gorge, telle une tumeur, occupait tout l’espace. Mado avait été tué… Stepan essayait de trouver une justice et demanda d’une voix enrouée :

  • À cause de la drogue ?
  • Non. Juste comme ça.
  • Ça veut dire quoi, « juste comme ça » ?
  • Juste comme ça, ça veut dire juste comme ça. Il est allé dans la ville voisine, s’est embrouillé avec deux abrutis et ils l’ont battu à mort en pleine rue.

On aurait dit que Carlos lisait un procès-verbal.

Stepan, affligé, sentit soudain quelque chose de nouveau dans son for intérieur. Ce sentiment ne l’avait encore jamais visité, mais ce fut comme une vague noire envahissant tout son être et anéantissant même sa douleur. La haine. Une haine infinie, totale, dévorante. Il savait qu’il tuerait de ses propres mains les tueurs de Mado, qu’il leur arracherait les yeux. Il gémit de fureur, mais à mi-voix.

  • On les a retrouvés ?
  • Le lendemain.
  • Vous ne les avez pas livrés à la police ?
  • Non, on s’est débrouillés tout seuls, répondit Carlos avec un petit rire terrible, mais à peine audible.

Stepan sentit alors un goût sucré dans la bouche. Il savait que la réponse à la question suivante le rendrait heureux. Et que plus celle-ci serait inhumaine, plus fort serait son bonheur.

  • Raconte-moi comment vous les avez tués.

Il prononça le mot « comment » avec une telle ivresse qu’il prit peur un instant.

  • Stepan, tu es sûr de vouloir savoir ? Tu es vraiment prêt ?

Carlos se métamorphosa : il était impitoyable, cruel et implacable. Carlos avait appris à haïr et à tuer. Le touchant, le gentil Carlos tel qu’il était dans sa vie antérieure était mort en même temps que Mado et que les deux autres, ou plutôt en même temps que ces deux derniers. Mais le nouveau Carlos plaisait bien plus à Stepan. Il voulut devenir comme lui. Depuis l’école, il voulait devenir comme ça. Il se souvenait parfaitement de tous. Tous. De tous les noms. C’est pour ça qu’il n’y eut pas une seconde de doute.

  • Oui, je suis prêt. Vas-y ! Parle !
  • On ne les as pas tués. On les a seulement enterrés avec Mado. Dans des grands cercueils. On leur a même mis des oreillers. Et d’autres choses aussi pour le voyage, pour qu’ils ne s’ennuient pas.

Il eut derechef ce petite rire diabolique.

Stepan, ivre, interrompit Carlos.

  • De la coke ?
  • Non. C’est trop simple.

Un temps. L’attente contracta les muscles des jambes de Stepan.

  • Alors quoi ?! Parle ! Qu’est-ce que vous avez mis dans les cercueils ?

Il comprit soudain. C’est si simple, comment aurait-il pu ne pas le deviner ?

  • Attends, je sais ! Je sais !
  • Quoi ?

Stepan n’avait jamais ressenti une telle exaltation, une telle obsession. Il calma sa respiration et prononça distinctement :

  • De l’oxygène.
  • Tu as deviné, répondit Carlos avec une cruauté démoniaque. Tu sais bien ce que c’est que de suffoquer. Oui, je leur ai mis de l’oxygène.

Ce sentiment de bonheur absolu, infini, dévorant lui coupa même la respiration et, quand il voulut la reprendre, il ne le put pas.

Crise d’asthme.

Stepan se mit à déchirer ses poumons, mais rien n’y faisait : il n’entendait que l’écho de l’impitoyable voix du nouveau Carlos : oxygène… oxygène… oxygène…

Son cœur battait à tout rompre. Surgit l’image de Mado, de sa maison ; Mado était triste. Un soupir avec difficulté. « Mon aérosol ???!!!... L’aérosol !!! » Il était resté dans la voiture. Il n’en avait pas d’autre dans l’appartement de ses parents. Liouba venait juste de s’en aller et l’ambulance n’arriverait pas à temps. Ses jambes ne bougeaient plus. Stepan comprit que tout allait se terminer là. Quelle ironie. Carlos venait d’obliger ses ennemis à mourir d’étouffement et c’était au tour de son ami maintenant. Stepan commençait à partir avec le filet de voix de Carlos dans ses écouteurs.

  • Les types ont donc eu le temps de réfléchir. Moi, j’étais resté à côté et je les écoutais. On les a enterrés peu profondément. Deux heures, ça a duré. C’est ce que j’ai entendu de mieux dans ma vie. De mieux ! Tu comprends ?

Le regard de Stepan s’obscurcissait. Carlos continuait.

  • Voilà. Viens, Stepan, on ira sur la tombe de Mado. D’ailleurs, il t’a laissé un talisman, il l’a découpé il n’y a pas très longtemps et il dit que ça te servira pour parler avec les esprits. C’est un truc pas ordinaire, un drôle d’ours, on dirait. Il a dit que tu le reconnaîtrais. Stepan ? Stepan ? Tu es là ?

Un ours… Un flot de larmes jaillit des yeux de Stepan, lavant tout sur son passage. Absolument tout. La fenêtre enfumée devenait de plus en plus transparente, la haine et la vengeance furent emportées comme les maisons lors d’un tsunami. Mado se tenait sur le seuil de sa chambre qui donnait sur un jardin. Stepan voulut y aller, fit un pas, mais Mado secoua la tête, dit « c’est trop tôt » et lui ferma la porte au nez. Stepan se mit à frapper à la porte de tout son être, mais une force soudaine le tira vers l’arrière.

Un coup violent en pleine face obligea Stepan à revenir à lui entre deux râles. Liouba se tenait au-dessus de lui avec l’aérosol. Quelqu’un avait crevé un des pneus de sa voiture et elle était remontée. Elle avait toujours dans son sac un aérosol pour Stepan. Elle savait qu’un jour il servirait.

Le lendemain, Stepan s’envola pour le Pérou pour ramener à la vie le Carlos d’avant tant qu’il était encore temps.

C’est Liouba qui l’en avait convaincu, juste après avoir demandé à Stepan s’il était quelqu’un de bien et, si oui, qu’est-ce qui l’empêchait, bon sang, d’aller sauver son ami. Car c’est bien cela que lui avait demandé Mado. Liouba était donc proche de Stepan.

J’allais oublier. Pendant que Stepan était dans l’avion, Liouba transféra tout l’argent des comptes communs. Au cas où.
Перевод Joel Chapron