Nous avons tous parfois besoin d’une ultime goutte. J’ai fait la connaissance dans les années 2000 d’un dénommé Artur. Il remplissait une fonction intéressante – un emploi, oserais-je même dire : entretien d’embauche, sélection, formation, accueil, mise en place du programme de motivation et système de paiement du travail effectué, puis licenciement. Vous avez deviné : Artur était en charge du personnel. Pour être plus précis, il était proxénète.
À Saint-Pétersbourg, tout particulièrement durant ces opulentes années, les conférences et les forums se succédaient sans arrêt. Ces merveilleux événements nourrissaient à satiété une bonne partie des citoyens et des invités de cette capitale du nord. Il est ainsi difficile de décrire la fête qu’ils provoquaient dans la tête de jeunes filles réticentes à travailler dans un bordel, mais aspirant néanmoins à monnayer d’une manière ou d’une autre ce que la génétique leur avait offert de meilleur.
Car il fallait voir tous ces hommes qui venaient des quatre coins du pays !
Des mâles 4-R : Raffinés, Replets, Raisonneurs, Riches. En Russie, coucher avec des hommes comme ça ne serait pas honteux, alors le faire pour de l’argent devient une sainte obligation. D’autant plus qu’il n’est nul besoin de coller son minois dans le catalogue des ventes. Il arrive même qu’il ne faille pas coucher, juste arpenter la pièce lors d’une soirée et rentrer chez soi finir les livres de Bounine et Brodsky. La paie est moindre, mais la conscience reste en paix.
Artur, donc, était responsable de pas mal de choses dans cette entreprise, mais le plus important, comme je l’ai déjà dit, était de prendre les décisions relatives au personnel. La technique était la suivante : trouver un restaurant, le privatiser, répandre la rumeur que s’y déroule un casting pour que les filles y viennent, prennent place autour des tables et boivent du thé. De loin, ça faisait gynécée pour papier glacé. Artur venait s’asseoir près de celles que le tamis de son regard retenait, discutait, se renseignait sur les envies et les interdits des demoiselles, jaugeait leur intelligence et prenait la décision finale.
Un certain mois d’octobre, une grande conférence se déroula en ville. Une directrice accompagnée de son assistante arriva. La boss, venue pour aider les apparatchiks à investir intelligemment à l’étranger l’argent volé, avait largement dépassé la quarantaine ; l’assistante, étroitement seulement. Les femmes, étant arrivées en avance, étaient parties se promener en ville. Mais la température en octobre à Saint-Pétersbourg n’étant guère propice aux grandes balades, elles décidèrent rapidement de se réchauffer. Elles entrèrent alors dans un restaurant où on leur demanda :
Vous venez pour la conférence ?
Oui.
Pour travailler ?
Oui, pourquoi ?
Alors, entrez.
Les femmes s’échangèrent un regard, mais sans prêter à la question plus ample attention. Peut-être, se disaient-elles, qu’elles étaient tombées par hasard dans un café réservé aux participantes de la conférence.
Mais la discussion qui s’ensuivit avec Artur fut des plus curieuses. De fait, lui se trouvait là pour son travail.
Les filles, vous n’êtes pas contre que je m’assoie avec vous pour faire un brin de causette ?
Artur était bien de sa personne et il était difficile de lui dire non. D’autant plus que les invitées inattendues de ce casting ne faisaient la causette qu’entre elles ces derniers temps.
Bien sûr !
Je m’appelle Artur.
Maria et Anna.
Ça alors ! Vous n’avez pas mis longtemps à choisir : d’habitude, toutes les Maria veulent qu’on les appelle Angelika, mais vous, vous n’en faites pas un fromage.
En fait, c’est surtout nos parents qui ont choisi les prénoms, dit Maria en éclatant de rire.
Elle était habituée à ce qu’on l’appelle par son nom de famille, mais fut touchée par l’attention que leur portait Artur. Il était vraiment bien de sa personne. Vraiment. Ou plutôt tellement mal qu’on n’y résistait pas.
Eh bien ! C’est rare que je discute avec des filles qui se présentent avec leurs vrais prénoms.
Mais vous allez les chercher où, celles qui les dissimulent ? On n’a rien à cacher à qui que ce soit.
La phrase fit tilt dans la tête d’Artur : « Celle-ci, je la crois sur parole ! C’est Moscou dans toute sa splendeur. »
Si seulement toutes les autres étaient comme vous ! C’est la première fois que vous travaillez à une conférence ?
Pas du tout. Ça fait plusieurs années que je fais ça dans le monde entier, mais pour Anna, mon assistante, c’est effectivement la première fois. Elle va en profiter pour se reposer un peu : une conférence, c’est moins de travail que de trimer dans un bureau du matin au soir.
Artur apprécia à sa juste valeur le sens de l’humour de la fougueuse représentante de l’ancienne génération, qui, bien sûr, sortait un peu de la limite d’âge que lui-même s’était fixée, mais qui semblait tellement mieux, ou plutôt tellement plus qualifiée qu’absolument toutes ces filles venues pour ce concours de beauté et de propreté qu’il décida de la prendre à bord de son vaisseau, quoi qu’il arrivât. Il en oublia même quelques instants sa désinvolture pourtant à toute épreuve au point qu’il finit par ressembler à un linguiste perdu au rayon salles de bain.
Votre assistante ? Tiens donc… Mmm… Donc, vous travaillez ensemble, si je puis dire ?
Oui. Anna me suit partout. Je l’ai recrutée l’été dernier. À mon âge, ne pas avoir d’assistante serait une faute de goût et mes collègues se moqueraient. Et ça fait toujours des bras en plus. Il y a des tâches purement techniques que je n’ai parfois plus la force de mener à bien.
Maria minaudait en flirtant. Interdit de retirer cet oxygène aux femmes. Jamais. Qui que ce soit. Sans lui… les femmes ne meurent pas, non, elles exhalent du gaz carbonique ; l’être humain s’habitue à tout. Mais Artur comprit là qu’il y avait encore, dans sa profession, bien des choses qu’il ne connaissait pas, surtout sur le fait de mener sa tâche à bien.
Tu veux dire qu’Anna est avec toi depuis votre dernier job ? Comment ne pas envier une telle fidélité. Mais, si ce n’est pas un secret, c’était quoi, ce job ? Généralement, je suis plutôt au courant des destins difficiles. Alors que toi, tu respires la joie de vivre, tu es positive et, surtout, sincère !
Arrêtez, impossible de faire mon travail sans respirer la joie de vivre. Les gens ne font confiance qu’aux personnes heureuses. J’ai été vice-présidente d’une banque. Mais c’était si ennuyeux, si rasoir, que je me suis lancée dans, disons, le consulting : j’aide essentiellement des fonctionnaires à résoudre un certain nombre de questions intimes. Ils ne font confiance à personne, mais ils me connaissent depuis longtemps. D’où le fait qu’ils me l’accordent.
Artur avait entendu beaucoup de choses dans sa vie et il était assez difficile de surprendre un expert de cet acabit, mais une telle franchise même à lui paraissait plus que radicale. Le dieu-diable des courtisanes pétersbourgeoises ouvrit la bouche et se métamorphosa en un enfant découvrant un show de David Copperfield.
Et… ça fait longtemps… que tu résous les questions intimes des fonctionnaires de l’État ?
Deux ans environ et, vous savez…
Tu peux me tutoyer.
D’accord, merci. Et tu sais, c’est comme une bouffée d’air frais ! La seule chose, c’est qu’il faut parfois se muer en psychologue. Le job en soi peut prendre cinq minutes, mais les discussions peuvent durer une heure. Elles portent souvent sur leur triste vie, leur femme, leurs enfants et leurs maîtresses, et ce qu’ils doivent faire avec tous ces gens. Encore un peu et je vais me lancer dans la psychanalyse.
Artur n’avait jamais envisagé le travail d’une prostituée comme une bouffée d’air frais, mais il se dit qu’il n’avait jamais regardé ça d’un œil neuf, d’un œil qu’une bouffée d’air frais aurait aiguisé. Il se vit lui-même d’un autre œil, un œil forçant le respect. L’air transporte les gens, qu’on le veuille ou non. Surtout s’il est frais.
D’air frais… C’est très poétique, ta manière de parler de ça… Et Anna, ce revirement ne l’a pas dérangée ?
Maria continua son show.
Bien au contraire, hein, Anna ?
Anna acquiesça. Maria brillait si ostensiblement, captivant l’attention du bel Artur, que la jeune fille un peu transparente ne tenta aucune compétition. Elle souriait, simplement. Sa patronne se lâcha totalement.
À chaque fois, c’est des gens nouveaux, des pratiques nouvelles. C’est ça qui lui donnera toute sa valeur. Peut-être même que je la marierai. Elle a déjà eu deux propositions, mais l’âge ne collait pas. Ils étaient riches, pas assez vieux. Ils en avaient encore pour longtemps.
Maria éclata de rire.
Encore que, vu le rythme, c’est moi qui serai bientôt bonne à marier !...
La joie de vivre s’émoussa d’un coup.
Qu’est-ce qu’il y a ?
La conversation dépassa fugitivement le stade du grotesque et Artur se raccrocha à une brindille de réalisme.
Mon nouveau travail ne plaît pas trop à mon mari. D’autant plus que je gagne plus que lui, une fois encore. Pour être honnête, c’est un divorce fictif.
Une pointe de tristesse perçait dans la voix. Maria ne voulait pas divorcer : peur de la solitude, habitude… Habitude et peur de la solitude. Maria ne pouvait confier ça à personne, mais cet inconnu, cet homme qui lui avait plu ouvrit ses vannes. Comme quand on raconte les choses les plus chères à un inconnu dans un compartiment de train. Artur entendit bien la solitude, mais décida d’y revenir plus tard. Ce qui le stupéfiait sur le moment, c’était que le mari fût au courant.
Ça ne lui plaît pas trop ?
Il dit, bien sûr, que c’est mon droit, mais je travaille souvent tard et suis peu chez moi. Et il trouve que mes clients sont des voleurs, voyez-vous. Il en connaît certains, car ça nous est arrivé de dîner ensemble.
Pour rester dans le spectacle de Copperfield, le petit Artur venait juste de voir tonton David se métamorphoser en Jon Snow, décapiter tous les spectateurs, cracher du feu et chanter du Julio Iglesias en hindi.
Il ne put émettre que :
Et toi ?
Tu sais, un mari ne peut interdire à sa femme de travailler qu’avec un multiplicateur de deux.
Comment ça ? Un multi… quoi ?
Anna, qui était devenue ces derniers temps la sœur et la meilleure amie de Maria dans tous les drames qu’elle traversait, connaissait cette histoire comme personne et s’ennuyait donc, s’étonnant, cependant, de la franchise inattendue de sa patronne, elle habituellement si réservée. Mais elle sourit à ces paroles : la théorie du multiplicateur de deux lui plaisait beaucoup. Elle décida de se trouver un mari qui le soit.
C’est si le mari est prêt à payer à sa femme deux fois plus que ce qu’elle gagne. Il a alors le droit de l’assigner à résidence pour qu’elle fasse pousser des cactus. Je lui ai demandé directement. Il ne peut pas. C’est pour ça que je travaille. Que je travaille comme je peux. Mais il n’a pas supporté mon argent. Tu sais, il me semble même que c’est pour cette raison qu’il a arrêté de… Mais peu importe. Pardon.
Maria comprit qu’elle commençait à en dire trop. C’est vrai que son mari avait cessé de coucher avec elle. Ce changement fondamental avait coïncidé d’une manière proprement stupéfiante avec la croissance de sa fortune. La première fois qu’elle lui avait parlé de la hausse conséquente de son salaire, c’est comme s’il avait fait exprès de se refuser à elle, en lui jetant méchamment : « J’ai pas envie. »
Il avait semblé à Maria qu’un malin plaisir intérieur avait furtivement embrasé le visage de son mari en réponse aux yeux gonflés par l’avanie due à son aussi soudaine qu’inopportune aisance financière.
Le mari se vengeait. Puis survint une maîtresse, dont la seule qualité était sa jeunesse. Mais Maria, à cheval sur les principes, ne pouvait faire de même. Ce n’étaient pas les propositions qui manquaient, mais… Au bout du compte, son mari lui dit qu’il voulait vivre seul, mais il n’était pas pressé de divorcer, prolongeant ainsi sa vengeance.
Il n’a pas supporté mon travail, alors que je lui racontais toujours tout sans rien cacher. Mais ça suffit, pardon, tu aimes les gens qui respirent la joie de vivre. Je me rappelle.
Anna écoutait en tirant des conclusions : « Mon mari ne saura rien de ce que je gagne. Et la carrière, c’est comme le physique : ça ne doit pas dépasser un certain stade. Et les poules seront bien gardées. C’est plus sûr. »
Pendant ce temps, Artur tentait d’analyser ce qu’il avait bu le matin, regarda attentivement son paquet de cigarettes, sentit son café et renonça à comprendre ce monde. Il replongea dans les affaires.
Bon, allez. Venons-en au fait. À ce que je comprends, tu es prête à travailler d’arrache-pied à la conférence, pas seulement à faire les soirées. Même si j’ai bien compris que ce n’était pas ton genre.
En venir au fait… D’accord… D’arrache-pied, oui : les principaux clients sont là. En deux heures de travail intense ici, je suis sûre qu’ils apportent l’argent sur un plateau. Je travaille avec ce que j’ai de plus cher, je connais tous les points faibles de l’être humain. Même à leurs femmes ils ne racontent pas ça.
Écoute, ne le prends pas mal, mais il faut vraiment que tu prennes Anna avec toi maintenant ? Toi, c’est la classe S de Mercedes, la Rolls du job, mais, elle pardon, elle ne fait évidemment pas le poids. Je dis ça sans méchanceté, mais ses mains, sa coiffure et même son côté avachi… Ici, il y a des gens qui ne te connaissent pas, c’est pas des habituels. Peut-être que tu pourrais t’en sortir seule ? Maria, t’en dis quoi ?
Une longue pause se fit. Anna était écarlate. Maria prit ce reproche pour elle, bien qu’elle en comprît l’absolu bien-fondé. Quels que fussent ses efforts pour obliger son assistante à se prendre en main, sa paresse et l’insensée flagornerie des clients les réduisaient à néant. Elle donnait de l’argent à Anna, puis des bons pour aller dans des salons de beauté, et finit même par l’abonner à un club de sport. Anna réussit à se faire une apparence plutôt acceptable, mais ça s’arrêta là.
Anna, mais c’est vrai : en un mois, on peut faire de toi une princesse. Tiens, regarde ta… regarde ta patronne. Y a rien à reprendre. Tu as quel âge, Maria ? 37-38 ?
Peu importe.
Maria fondit intérieurement, mais ne s’apprêtait cependant pas à lâcher son élève au milieu du gué. « Sapristi, c’est quand même agréable de le voir se tromper de sept ans ! Et encore, il n’a pas vu mes seins… Faut reconnaître que personne ne les a vus, hélas… »
Artur ne s’arrêta pas en si bon chemin.
Je comprends : l’argent, le temps, la salle, se refaire les seins pour dix mille boules, mais c’est ça, le business, et faut être au niveau. Alors, laisse tomber Anna. Mais toi, je te prends. J’ai trois-quatre clients pile-poil pour toi. Et on fait moitié-moitié.
Écoute-moi bien. Je ne sais pas qui sont ces clients pour moi et je n’ai pas pour habitude de me plaindre si la demande n’est pas terrible, mais Anna me suit partout. D’ailleurs, je ne comprends pas en quoi ça te concerne. Quant aux cinquante pour cent, c’est juste humiliant. Quand je tombe sur un bon client, je peux lâcher dix pour cent sur le premier règlement. Bon, vingt. Mais après, je garde tout. Et, en plus, il faut voir de qui on parle. On se connaît depuis une demi-heure.
Anna eut soudain honte de s’être moquée avec ses amies de sa patronne et de ses malheurs. Anna non plus ne pouvait pas pardonner à Maria ni sa beauté, ni sa réussite. Mais, dans la tête d’Artur, c’est l’enthousiasme qui effaça tous les autres sentiments : « Il y a encore des femmes en Russie. Le pays entier les noie, mais elles remontent à la surface ! »
Ça, je comprends bien qu’après tu ne le lâches plus. D’accord, à titre exceptionnel, tu gardes soixante-dix pour cent. Prends Anna si ça te chante, mais crois-moi, elle va tout gâcher. Débrouille-toi après pour t’en sortir. Et je touche l’argent des clients d’avance, parce que, après, impossible de les faire casquer ! Et aussi : on est à Saint-Pétersbourg, ici. C’est pas les prix de Moscou. Les gens qui viennent paient aussi les entrées dans les musées, fortifient leurs âmes, et ensuite ils économisent sur le physique, mais ça, j’imagine, que tu le sais.
Artur fit taire le crapaud qui s’éveillait en lui, se souvint de l’enthousiasme que Maria avait déclenché et fit une proposition.
Trois mille max pour la nuit. Mais pour une fille comme toi.
D’écarlate, Anna passa directement à pourpre et décida de ne pas reposer sa tasse sur la table pour ne pas briser l’air immobile d’un bruit déplacé. Elle continua donc de boire son thé sans s’arrêter.
Le fait que Maria fût vice-présidente d’une banque n’avait pas été vain. Elle comprenait vite. Et rougissait rarement. La pause fut courte. Sa voix d’airain fendit le silence.
Dois-je comprendre que tu nous prends pour des prostituées ?
Ce n’était pas en vain non plus qu’Artur occupait ce poste. Qui plus est, il se rasséréna : le monde n’était donc pas tombé sur la tête. La pause fut courte. Sa voix fluorescente fendit le silence.
Dois-je comprendre que je comprends mal ?
Parce qu’on a l’air de prostituées ?
La question mêlait indignation et curiosité.
Toutes les femmes ont cet air-là si elles viennent à un casting de prostituées. Regarde autour de toi. Rien ne t’étonne ? Tu crois qu’à Saint-Pétersbourg la gente masculine s’est éteinte ? D’ailleurs, ton assistante n’a pas réussi l’épreuve. Mais toi, si. Tu es même la meilleure de la saison. Je ne sais pas si ça te réjouit ou pas.
Maria eut instinctivement envie de le gifler, mais elle se retint et envisagea la situation sous un autre angle. C’est sans doute une chose que la vie vous enseigne et qui vient exclusivement avec l’âge.
Anna, sors et attends-moi dehors.
Jamais Artur n’avait vu disparaître aussi vite un être humain et se prit à penser à la téléportation.
Maria se distinguait par son aptitude à ne pas s’encombrer d’artifices dans les discussions. Elle posa la question directement.
Dis-moi, tu crois vraiment que je… Enfin, que quelqu’un… pour trois mille… parce que, là… bientôt… pour être honnête, c’est même moi qui serais prête à payer. Mon mari m’a quittée pour une poule, je fais pas ça avec les clients et je ne prends pas le métro.
Pas trois mille, cinq mille. Je t’aurais bien rallongé deux mille. Toi, y a rien à reprendre ! Je t’aurais même prise moi-même… Avec les compteurs à zéro pour pas qu’on joue à je-te-dois/tu-me-dois, vu que t’es prête à payer toi-même, comme tu dis. Je te mens pas, je te regardais en me demandant comment te faire passer au banc d’essai, mais je comprenais que ça passerait pas. Tiens, voilà mon numéro. Je suis quand même mieux que la poule de ton mari. Appelle-moi n’importe quand.
Maria perdit encore cinq ans d’âge, le regard noyé dans le vide, comprenant précisément qui était la personne qu’elle avait en face d’elle. Elle avait vaincu, mais, en sortant, ne brûla pas ses vaisseaux.
Je t’appellerai, Artur. Je t’appellerai. Avec les compteurs à zéro. Sans commission ?
Sans.
Elle divorça un mois plus tard. Et se remaria six mois après.
Maria ne coucha pas avec Artur. Elle lui envoya une photo de la mairie avec marqué : « Merci, Artur. »
Artur ressentit une fêlure intérieure, quelque chose se brisa, le plus important chez un homme. Tonton David s’était envolé, laissant le garçonnet tout seul. Il se mit à en chercher une qui fût identique. Mais des comme elles, il y en a une sur un million.